Coronavirus : existe-t-il un vaccin pour la culture ?

C’est la question que beaucoup d’acteur·ice·s du monde de la culture se sont posé. Alors que les annonces se multipliaient depuis le début du confinement concernant la majorité des secteurs économiques, la culture, pourtant l’un des plus impactés, semblait oubliée. Tous les spectacles et concerts ont pourtant été annulés, les cinémas sont toujours fermés et la situation risque d’être incertaine pendant encore plusieurs mois. Les « petit·e·s » acteur·ice·s du monde de la culture ont manifesté leur mécontentement, mais des têtes d’affiche ont également fait part de leur inquiétude grandissante. C’est ainsi que le 30 avril, des personnalités du monde de la culture ont publié une tribune sur Le Monde, pour réclamer une meilleure prise en compte de leur situation et des mesures concrètes. Face à cette demande, Emmanuel Macron a mis en place une rencontre (virtuelle) avec quelques acteur·ice·s culturel·le·s afin de présenter son plan pour le secteur.

Mais les annonces ont été par beaucoup jugées insuffisantes et floues : qu’en est-il, secteur par secteur ? Voici quelques éléments de réponse.

David contre Goliath : le lourd combat des petites maisons d’éditions et des librairies indépendantes

Depuis deux mois, les volets sont tirés. Dans cette rue parisienne du VIeme arrondissement, il pleut sur la façade verte. On ne colle plus son nez à sa vitrine colorée ouverte sur des mondes multiples. Plus personne ne pousse la porte carillonnante de cet antre fabuleux où l’odeur du papier neuf se mêle à l’encre douce. Où sont-ils, nos guides d’évasion, nos libraires passionnés qui, un siècle plus tôt, nous murmuraient des résumés palpitants, des étoiles pleins les yeux ?

Depuis le début du confinement, les inquiétudes s’adressent en premier lieu aux intermittents du spectacle et l’art audio-visuel. De leur côté, les librairies et maisons d’édition peinent à sortir de l’ombre. D’après Pierre Dutilleul, directeur général du syndicat national de l’édition, le chiffre d’affaires de du secteur baisserait « de 90% à 100% pour les plus petites maisons. » Car si les pontes de l’édition française –citons par exemple Gallimard- annoncent 40% de livres en moins d’ici la fin de l’année, à quelle catastrophe les petites maisons d’édition vont-elles devoir faire face ? Certaines d’entre elles, qui font le choix de la qualité plutôt que de la quantité, ne publient en effet que 5 à 10 titres par an. La crise sanitaire en a fait les premières victimes de la crise littéraire due au covid-19. La fermeture des librairies, l’annulation des salons et des rencontres littéraires, font vaciller les plus petites structures. Avec le coronavirus, c’est tout le poumon du Livre qui vacille.

Cela sans compter sur la lourde perte que continueront de connaître les librairies indépendantes. Comme de nombreuses structures, celles-ci se sont vues attribuer l’étiquette de « commerce de non nécessité » et ont été contraintes de fermer leurs portes. Pourtant, les alternatives n’ont pas manqué depuis le début de l’épidémie. Click and collect, retrait sur le pas de la porte, partenariats avec des commerçants de quartier… Les libraires ont dû compter sur leur propre créativité et la solidarité de proximité pour se confronter à l’inaction gouvernementale. Il serait dérisoire cependant de penser que le succès des librairies confinées ait pu contrer celui de Netflix et même, malgré des critiques qui vont crescendo, le malheureusement détrônable Amazon. Cela sans compter que les grandes surfaces, bien ouvertes de leur côté, continuaient de vendre de la littérature.

Les mesures annoncées la semaine dernière par la ministère de la Culture restant vagues sur le domaine. Report des charges et des impôts, fonds d’aide, indemnité de 1500 euros pour ceux qui ont perdu leur chiffre d’affaires… Le Centre national du livre a adopté malgré tout un fonds exceptionnel de 5 millions d’euros pour l’édition. Une enveloppe de 500.000 euros est destinée aux maisons d’édition dont le chiffre d’affaires est inférieur à 500.000 euros. Mais pour en bénéficier, les maisons d’édition ne doivent pas toucher le fonds de solidarité nationale. Sur le papier, l’appel au secours était entendu. Mais en réalité, ces aides bénéficieront en premier lieu aux grandes maisons d’entreprises. Quant aux 1500 euros d’indemnité, le chiffre paraît bien faible si l’on considère que la production d’un livre coûte entre 5 000 et 10 000 euros.  Le Syndicat de la librairie Française (SLF) pointe de son côté l’urgence de créer un fonds de soutien de 20 à 26 millions d’euros pour compenser les charges fixes des librairies durant les deux mois de fermeture. Rappelons que depuis plusieurs années, les librairies demandent en vain l’introduction du principe d’une remise minimale aux libraires par les éditeurs dans la loi de 1981 relative au prix unique du livre.

Si la culture doit subir de plein fouet la crise sanitaire actuelle, la littérature sera-t-elle la première à tomber ? Affaire à suivre… 

Industrie audiovisuelle : la précarité sur grand écran ?

De son côté, l’industrie du cinéma subit elle aussi de lourds dommages en raison de l’épidémie de coronavirus, puisque les salles de cinéma ont été fermées et tous les tournages interrompus. Sur les façades des cinémas désertés, on peut encore voir les affiches qui annoncent la sortie de films comme Birds of Prey, qui remonte au mois de février. 

Les films prévus à l’affiche en ce moment sont dans une situation assez incertaine, comme le prochain James Bond, Mourir peut attendre, qui devra patienter jusqu’au mois de novembre, ou encore Black Widow et Les Minions 2 pour lesquels il est encore difficile de se prononcer. Il est question de réduire le délai actuel de quatre mois avant qu’un film soit disponible sur les plateformes de vidéo à la demande (VOD), mais rien n’est encore joué.

Cela a une influence sur de très nombreux métiers, désormais à l’arrêt : non seulement les acteur·ices et les réalisateur·ices et la totalité des équipes de tournage, mais aussi les technicien·nes, la totalité du personnel des cinémas, … jusqu’aux entreprises qui fournissent le maïs nécessaire au précieux pop-corn.

La réouverture des salles de cinéma ne fait pas partie des nouveautés du déconfinement, et ne vous attendez pas à y retourner de sitôt : « Il faut au moins quatre semaines entre le moment où la décision de réouverture sera prise et le moment où elle sera effective », a annoncé le Ministre de la culture Franck Riester. Dommage pour 65% de Français qui ont dit vouloir retourner rapidement au cinéma, selon le sondage mené par Vertigo. Il sera bien sûr nécessaire de mettre en place de nombreux aménagements pour envisager de retourner voir des films sur grand écran, dont la mise en place d’un sens de circulation ou la condamnation de certains sièges comme en Norvège ou en Espagne.

Il est pour le moment encore plus complexe d’envisager une véritable reprise des tournages de films ou de séries, et encore moins un retour à la normale à ce niveau. On estime notamment que le coût des tournages devrait subir une augmentation de 10 à 30% en moyenne, à cause de l’adaptation des scripts et du respect des gestes barrière, qui passe par exemple par la limitation du nombre de personnes présentes sur les lieux de tournage. Il sera bel et bien question d’une reprise, au cas par cas, mais cela implique là encore de nombreux changements des méthodes de travail : comment envisager un langoureux baiser de cinéma dans les circonstances actuelles ?

Pour toutes ces raisons, Emmanuel Macron a donc annoncé des mesures très attendues par le monde audiovisuel. 

La première d’entre elles suppose le prolongement d’un an des droits des intermittent·e·s, jusqu’à fin août 2021, donnant lieu à une “année blanche”. En effet, “Beaucoup ne pourront pas faire leurs heures. Je veux qu’on s’engage à ce que les artistes et techniciens intermittents voient leurs droits prolongés d’une année, au-delà des six mois où leur activité aura été impossible ou très dégradée, c’est-à-dire jusqu’à fin août 2021”, a annoncé le chef de l’Etat. Difficile d’envisager que tou·te·s les intermittent·e·s puissent justifier 507 heures travaillées au cours de cette année, mais cette mesure suscite la méfiance : prendra-t-elle véritablement corps ? Qu’en est-il des inévitables “petites lignes” derrière les discours ?

La deuxième mesure concerne la création d’un fonds d’indemnisation temporaire pour soutenir la reprise de la création artistique. Les assurances refusent de prendre en compte la hausse des coûts évoquée plus haut, reste donc à savoir qui le prendra en charge : cela est encore très flou, mais les collectivités et structures reliées à la culture devraient être mises à contribution, ainsi que les assurances qui devraient être poussées à revenir sur leur décision. L’Etat mettra la main à la pâte, mais “ne pourra pas le faire seul”.

La troisième implique une « contribution à la création audiovisuelle » qui sera attendue de la part des plateformes de streaming telles que Netflix ou Disney+. Cette mesure, déjà en réflexion avant le début de l’épidémie, devrait entrer en vigueur dès janvier prochain, et concernerait « au moins 25% du chiffre d’affaire” des structures selon le Ministre de la culture.

Pour le moment, le mot d’ordre reste le « cas par cas », que ce soit pour la reprise des tournages ou les soutiens financiers. 

Pablo Barrile, Charlotte Meyer et Marion Muller

Le dessin à la Une est de © Léopold Meyer 

NB : la situation des arts vivants (théâtre, danse, et autres) fera l’objet d’un article à part très prochainement 

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