Living in a ghost town

La ligne de basse inaugurale brisa le silence du confinement et le recommencement des jours identiques.

Les Rolling Stones étaient de retour et ça faisait du bien. Quelques temps auparavant, ils avaient participé au « one world together at home » organisé par Lady Gaga où on les voyait confinés, jouant « You can’t always get what you want ».

D’aussi loin que je me souvienne j’ai toujours aimé les Stones. Ils m’ont agacé à l’occasion, on a même été en froid. A certains moments je me disais qu’ils ne pouvaient plus rien m’apporter, que j’en avais fait le tour, comme on se le dit parfois d’amitiés trop anciennes, qui ne tiennent plus que par une nostalgie paresseuse, hypocrite et malsaine. Sauf que j’y revenais. Sauf que j’étais obligé. Ils sont la base de mon vocabulaire, et sans doute d’une grande partie de notre culture commune.

A chaque guerre qui éclate j’entends les hurlements de « Gimme shelter », à chaque rébellion l’écho de « Satisfaction », à chaque désir sulfureux la messe vaudou de « Sympathy for the devil ». Dans leurs chanson s’écoulent nos pulsions, nos frissons, nos colères, nos envies de danser, nos envies de faire l’amour, nos envies de liberté. Les Stones ont toujours été pour moi comme une émancipation du corps, libertaire et sulfureuse. Osant s’aventurer au cœur de la nuit dans les quartiers chauds à l’occasion. Vous parler du « Midnight rambler ».

A la première note de « Living in a ghost town », c’est tout cela qui me revient, et cette unique fois où je les ai vus en concert il y a longtemps. Il pleuvait à verse et Mick Jagger courait, dansait, chantait, défiant pendant deux heures tous les dieux des orages. Cette chanson c’est encore cela : continuer quand même.

Cela commence en murmure nocturne, c’est un serpent qui se love. C’est la première chanson signée du duo de frères ennemis légendaire (Richards/ Jagger) depuis un moment. Leur dernier album de chansons originales A Bigger bang commence à remonter sérieusement, à 15 ans pile. Parfois un inédit apparaissait au détour d’une compilation, un album excellent de reprises blues et de retour aux sources a par ailleurs récolté des lauriers bien mérités. Mais dès les premières secondes de cette chanson-là, on sait que c’est elle qui sonne le vrai retour des inoxydables rockers.

Un murmure s’élève, un chœur de voix. Les leurs. Un accord de guitare pure et un orgue discrètement reggae. Une atmosphère totalement hétéroclite et un brin ténébreuse. Le rythme élégant la batterie de Charlie Watts. La voix de Mick surgit. Comme souvent il installe un univers et une narration, celle d’un fantôme vivant dans une ville désertée. On songe à la période indécise dans laquelle nous sommes tous plongés.

On ressent la nostalgie de ceux qu’on désire et que l’on ne peut plus croiser. Étrange justesse d’une chanson qui fut pourtant écrite en dehors de notre présent confiné. Nous qui n’avons plus, bien souvent, que les yeux du souvenir pour nous rappeler du contour des visages que nous aimons.

La chanson s’emballe et la voix se fait furieuse après sa sidération première, laissant éclater une colère contenue. Le temps qui s’étire et se perd à fixer pour rien le vague de nos écrans. La voix du chanteur s’étire dans une complainte. L’harmonica qui lui succède ressemble à un cri de détresse ou à un sanglot qui éclate.

Les musiciens parfois, saisissent le son d’un état d’âme. Celui que l’on tait, celui qui est le secret désarroi terré en chacun de nous, le cri de l’impuissance. Il y a tout cela dans ce solo d’harmonica lancinant. Les Rolling Stones ont su canaliser le chagrin lénifiant qui étreint le cœur de fantômes qui se demandent si un jour, ils pourront retrouver le chemin de leur insouciance, s’incarner à nouveau, sans y penser, comme quand c’était normal, comme quand c’était acquis.

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Les Rolling Stones avaient participé au « one world together at home » © Youtube

Comment était-ce déjà, quand tout était normal ?

Et quand sera notre prochain concert ?

On entend de la colère dans le leitmotiv des chœurs en arrière plan, une invective, une révolte résignée. Quelque chose qui attend, qui interpelle, qui menace peut-être aussi. Mick se lance dans une énumération furieuse, les politiciens, les prêtres et les voleurs, ces armées sans batailles, ce vacarme et ces gesticulations impuissantes, ce chaos dérisoire.

Qui concernent-ils encore ? Quand on est transformés en fantômes, les mots et les fonctions d’avant ont-il encore une prise ? Quand on est absent de la vie ? Cette chanson décrit la ville et la vie en spectateur, en promeneur. En accès de révolte avant de retrouver le rythme imperturbable de son pas.

C’est une complainte qui déambule. Énergique comme un tonnerre parfois, des surchauffes passagères, un trop plein.

Puis revient le calme, spectaculaire avec le murmure grave et tranquille de Keith Richards et sa voix caverneuse et grave, cassée, contrastant avec celle de Mick plus furieuse, plus plaintive et maniérée. Celle de Keith est mélancolique et lasse répétant « I’m a ghost, living in a ghost town », lui conférant une autre lumière, plus crépusculaire, leur pénombre seulement brisée par des éclairs d’orgue.

Puis tout le groupe revient. Et la chanson se conclut.

Juste une chanson peut-être, direz-vous, mais elle nous portait tout entiers.

On a traversé le présent et toutes les émotions que ce groupe symbolise, ces souvenirs de nos vies dans leur son.

On a marché dans les rues vides et dans la ville fantôme avec les Rolling Stones.

On a communié et retrouvé en eux notre état d’âme, on a saisi un peu de l’air du temps.

Le temps d’une chanson, on s’est retrouvés comme en concert. Des jeunes fantômes de nous qui chantaient sous la pluie. Ravis de se retrouver auprès des Rolling Stones.

Ça fait du bien, en ce moment de savoir qu’ils sont encore là.

 

Image à la Une : © Léopold Meyer pour Combat 

rs

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