En sommes-nous encore là ?

Je ne suis pas Américain. Et je ne suis pas noir. Pourtant la mort de George Floyd n’en finit pas de me revenir, de me révolter. En sommes-nous encore là ? A cette histoire qui bégaye et ressasse les même traumatismes ? Je me souviens d’Emmett Till, assassiné et battu à mort pour avoir regardé une femme blanche dans les années 50 et dont la mort initia le mouvement des droits civiques. Je me souviens de Rodney King. De cette chanson « Strange fruit » de Billie Holiday (évoquant les hommes pendus aux arbres après avoir été lynchés), de cette autre, « 41 shots » de Bruce Springsteen, décrivant ces policiers abattant cet homme noir le croyant armé. Des émeutes de Watts à la fin des années 60. Avec toujours ce pouvoir qui envoie l’armée ou les forces de l’ordre pour protéger les biens, contre les pillages, tenter de préserver les bâtiments en flammes. Je me souviens de cette phrase de Nixon, « quand le pillage commence, les tirs commencent », reprise il y a quelques jours à l’identique par Trump, saisissant l’occasion pour s’afficher en leader dur et impitoyable, juste pour plaire à son inoxydable base électorale (le seul réservoir de vote qui lui reste au fond.)

Les Etats-Unis et leur Histoire sont traversés par le racisme. On se souvient des réactions violentes à l’élection de Barack Obama, cette rage à lui trouver des origines africaines, et même d’insinuer qu’il faisait une politique favorable aux terroristes musulmans. Cette société qui n’est au fond que violence. Les réactions de Black Panthers ou de Malcolm X, radicales, que l’on finirait par comprendre, tant cette hostilité et cette séparation entre les Noirs et les Blancs n’a jamais disparu depuis la guerre de Sécession ou depuis l’esclavage. C’est un sombre héritage, refoulé dans l’inconscient collectif. On a vu des parents effrayés dire à leurs gosses de bien baisser les yeux, d’être toujours polis et extrêmement coopératifs devant les flics, de ne pas fouiller dans leurs poches, un tir étant si vite arrivé. On connaît cette histoire de violence liée également à ce culte de l’arme à feu, ces fusillades incessantes. Mais le cas de George Floyd révèle quelque chose de plus profond.

Devant la vidéo de son meurtre, je ne pouvais détacher mon regard de ce policier, le genou sur son cou, avec cet insupportable air de domination, satisfait, puissant, sûr qu’il était dans son bon droit (il ne sera d’abord inculpé que pour meurtre au troisième degré). Et l’absence de réaction de ses trois collègues autour. Et la supplique étouffée « Je ne peux pas respirer ». C’est insoutenable. Intolérable. Pourtant il faut la voir cette vidéo. Regarder cette réalité en face. Se demander combien d’autres crimes n’ont pas été filmés et n’ont pas soulevé cette indignation générale. A quel point on a tous fini par accepter que cela pouvait arriver.

Or, c’est ainsi qu’on abat les animaux. Le vrai visage du racisme, des insinuations et des trolls sur twitter, c’est celui-là. Nos mots sont déjà des appels à l’action, et l’irresponsabilité totale du président américain actuel (et de tous ceux qu’il inspire dans le monde), son absence d’empathie mainte fois documentée ne font que légitimer ce geste. Il ne fut scandalisé que par les émeutes et les manifestations, sans un mot de remise en cause de sa philosophie personnelle, s’il en a une, sans une seule considération éthique et morale. Ces gens ont tort de casser, on n’entendra jamais leur détresse au sommet, ils doivent se tenir à carreau, sinon on charge. La technique n’est pas nouvelle et le réflexe quasi pavlovien.

Cela marquera t’il les esprits ? Cela induira t’il un changement de mentalité et de traitement ? Rien n’est moins sûr. On a licencié les 4 policiers impliqués dans le drame. Ils seront jugés, sans doute. On va prier pour se donner bonne conscience comme à chaque fois que la barbarie se manifeste dans ce pays d’extrême étranges où sans cesse se côtoient le meilleur et le pire. Et on sera désarmé. Les républicains feront barrage à toute loi condamnant ces exactions puisqu’il contrôlent le Sénat et ne semblent pas bien pressés de contredire leur « Ubu roi » encore si populaire. On se désolera. Juste pour George Floyd, sans regarder le racisme en face, exceptionnellement ancré dans certaines mentalités américaines. Le melting pot n’a jamais fonctionné et les communautés vivent les unes à côté des autres, se regardant en chien de faïence avant la prochaine explosion. Sans prendre la peine d’en comprendre les causes, sans faire d’examens de consciences, malgré les déclarations, la main sur le cœur « plus rien ne sera jamais comme avant ».

Je crois qu’il est important de ressentir en soi la mort de George Floyd, même sans être Noir, même sans être Américain. D’en ressentir une indignation profonde, un désarroi et une colère. Je me souviens de Robert Kennedy qui fut le seul à pouvoir prendre la parole au lendemain de la mort de Martin Luther King pour essayer de dire son chagrin, et la colère dans sa voix tremblante, et apaiser la colère de ceux qui s’étaient rassemblés ce soir-là devant lui. Plein d’images de résistances viennent à l’esprit. Ce poing fermé et levé, ganté de Noir aux J.O de 1968. Mohammed Ali refusant d’aller au Vietnam, Rosa Parks osant braver la ségrégation pour s’asseoir dans un bus réservé aux blancs, la fierté d’Angela Davis, les mots de Toni Morrison, Colin Kaepernick, footballeur américain mettant le genou à terre pendant l’hymne pour protester contre les violences policières (et traité de « fils de pute », par le glorieux commandant en chef orange, toujours du bon côté de la morale).

La politique et ses responsables ça ne devrait être que cela : se faire les interprètes des prises de conscience, des luttes salutaires qui marquent l’histoire et font la grandeur de l’humanité. Constater l’impuissance et les désespoirs et tenter d’y répondre, de faire évoluer les lois et les mentalités. Ne pas penser à la prochaine élection mais à ce que l’époque retiendra de nous. Être à la hauteur de l’occasion. Ne pas envoyer les troupes pour prouver leur pouvoir et satisfaire leur ego.

La mort de George Floyd devrait tous nous toucher, on devrait s’interroger aussi sur ces gens que l’on considère comme invisibles, négligeables, ceux « qui ne sont rien », dont la vie ou la disparition ne fera aucune différence. Ces gens qui ne comptent pas et dont la colère gronde, et quand elle explose, personne n’est capable de la canaliser. Parce que l’impunité est bien souvent du même côté et la culpabilité de l’autre. Ceux qui devraient ressentir le poids de leur responsabilité ne font d’ordinaire que la fuir et n’ont que des mots ou des prières à opposer au désastre.

Mais partout aux Etats-Unis et dans le monde l’indignation monte. Au sommet, on sera comme souvent les derniers à savoir comment réagir devant. On tentera des discours. Des effets de rhétoriques qui résonneront creux face aux paroles qu’on étouffe. George Floyd, à tort ou à raison, est devenu le symbole de cela. Malgré la pandémie. Malgré l’heure grave dans un autre domaine, sa mort a résonné plus fort encore pour le scandale qu’elle est. Des policiers posent un genou à terre devant les activistes et se joignent à leur outrage (ce qui n’était pas le cas dans les années 60), des grandes entreprises s’engagent également. Quelque chose est dans l’air. La mort de George Floyd sonnera peut-être le début d’une tempête.

Assez de prières, assez de slogans et assez de tweets.

Ouvrons les yeux et changeons de regard pour enfin, changer le monde.

La mort de George Floyd nous concerne tous.

Image à la Une © Léopold Meyer pour Combat

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