Une soirée avec Bob Dylan

Un matin, la joie et la surprise de découvrir que Bob Dylan sortait un nouvel album. L’envie de le suivre, de goûter et de recueillir chaque chanson, de la laisser résonner dans le soir. Couper les infos et ne pas regarder de film ce soir-là. Juste poser l’aiguille sur le sillon. Et le suivre dans son beau roadtrip crépusculaire. Parce qu’on ne sait pas quand on va se revoir. Parce que c’est beau de voyager avec lui dans l’histoire de sa vie et de sa musique. Parce qu’il est immense. Je souris quand le disque commence. Et je rêvasse. Sans forcément regarder le titre de chaque chanson. Les laissant entrer, les regarder marquer le souvenir de ce soir-là dans sa biographie. Le soir où on a découvert Rough and Rowdy ways de Bob Dylan.

La voix grave du vieil homme s’élève dans le haut-parleur. Un peu brisée. Il parle. Il murmure sur des accords de guitares. Il chante ses multitudes (allusion à un poème de Whitman) et convoque ses fantômes, ses contradictions, ses humeurs dans ce qui ressemble à une confession. A un verre tard le soir. Avec un ami qui partage son lit également avec la vie et la mort. Il invoque autant le blues du bayou que Beethoven et Chopin. Il est bouleversant.

Cet album ressemble à une odyssée intime. La malice d’un homme qui sait que lorsqu’il parle, il a la voix de l’Amérique. Il se met à l’occasion dans la peau d’un faux prophète. Il interprète, il cabotine. On a l’impression d’une armée de spectres un peu loqueteux qui dansent avec lui. Une ultime parade avant la révérence. Il amène son fatras de références, de citations bibliques. Il peut évoquer dans le même vers Anne Frank et Indiana Jones. Il peut poser une chanson comme une invective d’ivrogne menaçant dans un saloon. Ou chanter la complainte des damnés. Se faire un western, incarner un pécheur. Le blues s’impose. Rageur et imperturbable.

Les saisons continuent. La reconstitution des corps et des souvenirs qu’on aime. Des clins d’œil à Shakespeare. Créer le monstre de Frankenstein qui nous manque. De L’idéal. Le Scarface de Pacino, le Parrain de Brando, tout ce bordel entassé dans notre cœur, dans le grenier de notre inconscient, notre trésor de pirate. Nos envies d’érudition, de sanskrit, de religion. Il faut que la créature joue du piano. Deux ou trois références bibliques. Et l’amener à la vie, ce rêve d’une semblable qui serait la somme de toutes nos passions. Bob Dylan assume d’être un alchimiste et un savant fou.

 

On s’assoit sur le bord d’une terrasse. A écouter une valse lointaine. Une rengaine classique et des guitares mélancoliques. Avec dans chaque mot prononcé par sa voix fourbue, une fulgurance. Chaque phrase semble contenir une histoire, un destin tout entier, une vie, la sienne, la nôtre, tout ce sens et cette émotion cachée dans chaque mot et qu’aucun dictionnaire ne saura jamais dire. Ce qu’il y transmet de son âme. Chacun résonne comme une confidence. La capitulation de ceux qui se démasquent un peu quand ils sont au bout de l’ivresse ou au bord du sommeil, lorsque même les mythomanes sont lassés de mentir. On écoute, les yeux agrandis et émus. Surpris d’être là. Surpris d’être celui devant qui le barrage lâche. Le vieil homme se confie. Il confie la femme à qui il a choisi de se vouer, après bien du chemin et des péripéties. Il ne veut plus d’une vie de solitude. Il a envie de partager la grâce des cieux étoilés que ses yeux ne savent plus contempler seul. Le vieux Dylan ressemble à un chanteur de Country décharné, condamné à la franchise et à la mélancolie. Et ce qui apparaîtrait comme une bluette ailleurs devient ici une odyssée tendre et déchirante. Et ce vieux flibustier a emprunté et transcendé le thème de « la Barcarolle d’Offenbach ». Il se l’est appropriée, comme le mercenaire musical qu’il a toujours été. Et il en fait un autoportrait d’amoureux esseulé qui fait un serment.

On ressent les vies trop rudes d’un cavalier sombre et las. Un fourbu de la route, en cavale, avec la lassitude de ceux qui ont tout vu. Qui en ont trop vu. Ceux pour qui le fardeau des souvenirs est lourd. Fatigué et n’ayant plus de combats et d’avenirs devant eux. Quelque chose de funèbre. Ce noir cavalier dont on prendra le bras pour soulager notre âme soucieuse. Le cavalier sombre depuis trop longtemps au travail voudrait se reposer.

La religion offre un refuge. Celui des églises où les gens se mêlent, toutes confessions confondues dans un blues salvateur et joyeux.  Dylan commence son prêche comme il a toujours aimé le faire. Un harmonica rappelle sa jeunesse. Et des flashs des furies qu’on a parfois déchaînées contre lui. Ce qu’il a été, ce dont il se souvient encore. Avec un avant-goût de ce qu’il y a, de l’autre côté de la mort et de ce qu’on peut y entrevoir. En souriant.

 

On demande à la mère de toutes les muses de chanter. L’appel des poètes depuis Homère. La hantise de ceux qui cherchent l’inspiration, la plume suspendue avant le premier mot. Ce grand mystère qui fait écrire. La guitare est douce. On veut chanter les montagnes, les lacs, les forêt, la grâce et la beauté du monde. Pour s’apaiser le cœur d’un amour trop tôt disparu, des héros dont les noms sont gravés dans la pierre, tombés dans d’anciens combats pour la liberté. Les muses qui ont permis de raconter l’histoire de Martin Luther King. Celles qui permirent à Elvis de chanter. Celles qui firent résonner la voix de ceux qui ont fait avancer l’humanité. Et continuer d’aimer la vie et l’amour même si on s’est déjà survécu depuis longtemps. Pour continuer à marcher. Et à le trouver beau l’univers. Et s’endormir, apaisé, et rejoindre le vent dans lequel murmurent les disparus. Le chant de la muse dans lequel on aura envie de disparaître d’un cœur léger.

Survient un blues mordant, dangereux, ténébreux comme pouvaient l’être ceux des Doors. On imagine de nouveau cette figure sempiternelle de voyageur désespéré, un errant au cœur brisé toujours à deux doigts de la mort, racontant ses adieux et ses derniers baisers. Il ressemble à un messager de la fin des temps, à une intuition d’apocalypse. Il berce toujours des amours qu’il vient de quitter. Et toujours la rage qui frémit dans les os qui affleurent sous la peau. Il a mis ses affaires en ordre et traverse le Rubicon. Un voyage sans retour. Un départ, presque en colère. L’amertume qui s’attarde après les séparations, après l’amour. Il se tient en équilibre dans l’incertitude entre le paradis et l’enfer. On imagine cette silhouette arpentant les routes avec ce farouche mysticisme qui continue de l’animer, comme un inlassable prophète errant. La puissance évocatoire de cette voix éraillée vous saisit l’âme et vous fait scruter un horizon en feu. Comme aux racines du rock, aux sources du blues, quand cette musique avait quelque chose de maudit, de dangereux, de clandestin et de sacré.

Les crépuscules de Key west ne ressemblent à nul autre. Ils semblent être un baume pour tous les tourments. Rien ne peut résister à ces soirs rosissants dans la mer. Rien ne saurait évoquer aussi fort le répit.  On les imagine déjà dans l’accordéon et la guitare. Cet apaisement, cette nostalgie et cette douceur qui peuvent émaner d’un lieu. D’un nom. Cela commence par un dernier soupir. La mort s’avance et le docteur demande s’il doit recueillir une dernière confession. Key west est l’endroit où on peut gagner l’immortalité, où les égarés sur les routes pourront retrouver leur but, où ceux qui ont perdu l’esprit le retrouveront. Key west est l’un de ces endroits qui ressemblent à un salut ou bien un soulagement. Une promesse de bonheur. Les fantômes de La Beat generation s’y attardent encore, Kerouac, Corso et Ginsberg, les compagnons de route qui s’attachent à tous les pas de ceux qui on saisit leur liberté dans la poésie et les paysages qui défilent. Et le souvenir de l’amour qui  n’est jamais très loin, comme un sourire dans les tristesses (ou l’inverse). Dylan sait célébrer nos solitudes peuplées. Et les visages qui continuent de nous remplir l’âme. Et les ciels qu’on oubliera jamais. Ceux de Key West qui nous apprennent à aimer le monde comme ces chœurs discrets et célestes qu’on devine en arrière-plan au refrain. La vertu guérisseuse du vent et du soleil.

 

Le voyage s’achève avec un Monument absolu. Il est des chansons qui renferment une civilisation. Une culture. Une mythologie. C’est le jour où l’on assassina le président Kennedy, sacrifié comme un agneau et abattu comme un chien en plein jour. Les meurtriers pleins de haine, les démons irrespectueux qui attendent au coin de la rue. Le roi est mort. On revit la scène. On l’a en fond de regard, même si on ne l’a pas vécu. Dylan en reconstitue le présent et l’époque. La brutalité et la stupeur qui s’ensuivirent.  Entre cauchemar, Loups garous et documentaire. L’impression de voir un reportage chargé de symboles et de mauvais esprits qui se contorsionnent en lisière du réel, dans ce péché originel de la modernité américaine. Le destin en marche et les dettes dont on doit s’acquitter. Peu à peu l’histoire s’incarne à chaque vers, dans une chanson plus parlée que chantée, une évocation et une mosaïque d’images éclatées, de souvenirs, de chansons. On voit Johnson prêtant serment dans l’avion. Les Beatles qui bientôt consoleront les foules. L’idéal de Woodstock et la descente aux enfers du concert des Stones à Altamont. Dylan saisit méticuleusement ce moment où on tua le rêve américain en novembre 1963. Et parsème son chant de références multiples, vertigineuses. Comme s’il reconstituait la légende. Comme s’il voyait défiler devant lui toute sa vie. Le catalogue de tout ce qu’il aime. On est traversés par cette évocation de plus de 16 minutes, la face B du disque entier. Un patchwork immense qui fait surgir l’ombre de Robert Johnson, des extraits de Autant en emporte le vent. Il accompagne Kennedy après la vie avec le souvenir de tout un pays et de tout un monde. Ça se finit avec un catalogue de chansons, comme un juke box pour apaiser les morts. Il m’a fait songer à l’enfer de Dante.

Toutes ces multitudes finissent par dire qui est Bob Dylan. A près de 80 ans, il livre son album, majestueux et funèbre, inspiré comme il ne l’a pas été depuis longtemps.

Une confidence.

Une confession qu’il fallait recueillir en entier.

La beauté d’un homme qui sent doucement arriver ses derniers souffles.

Et qui célèbre tout ce qu’il a trouvé beau.

On a de la chance de vivre à la même époque que Bob Dylan.

 

Image à la Une  © Léopold Meyer

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