Marche pour Adama IV : les quartiers populaires et l’écologie respirent ensemble

Quatre ans après la mort d’Adama Traoré, le Comité Adama a de nouveau appelé à manifester pour « la vérité et la justice », cette fois-ci conjointement avec Alternatiba, un mouvement citoyen et écologiste d’envergure nationale. Ce 18 juillet 2020, la génération Adama et la génération climat ont défilé ensemble pour que « le monde d’après commence à Beaumont-sur-Oise ». Reportage. 

Ce 18 juillet 2020, l’atmosphère était chaude à Beaumont-sur-Oise (Val-d’Oise, 95). Sous un soleil estival, près de 3000 personnes ont battu l’asphalte cuisante dans cette petite commune de 10 000 habitants, située non loin de Picardie. Pour la quatrième année de suite, une manifestation était organisée en la mémoire d’Adama Traoré. Mais aussi pour que la lumière soit faite sur les conditions de sa mort, le 18 juillet 2016, à la suite de son interpellation par des gendarmes à Beaumont-sur-Oise.

Avec un mot d’ordre ambivalent : « On veut respirer ! » Référence assumée aux derniers mots de George Floyd, cet Etats-unien décédé lui aussi après son interpellation par la police le 25 mai dernier – des propos qu’aurait aussi tenus Adama Traoré avant de mourir. Alors que l’Etat vient d’être condamné par le Conseil d’Etat pour inaction face à la concentration aérienne de dioxyde d’azote et de particules fines, c’est également une référence à la pollution de l’air.

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Le 18 juillet 2020, la conférence de presse de la Marche pour Adama IV, devant la mairie de Persan (© 2M, Creative Commons, Pas d’utilisation commerciale 4.0 International).

Vérité et justice

Sur le parvis de la mairie de Persan, lors de l’habituelle conférence de presse, Assa Traoré, demi-sœur du défunt et figure emblématique du mouvement, tonne : « Je n’aurais jamais imaginé qu’on serait encore en train de se battre 4 ans après la mort de mon frère. C’est un déni de justice ! » Réclamant la vérité et la justice, elle a annoncé pêle-mêle plusieurs revendications : « une reconstitution des faits », « leur requalification en homicide volontaire et la mise en examen » des 3 gendarmes ayant interpellé son frère, « la récusation de la juge » en charge de l’affaire et enfin « un procès public ».

Plusieurs slogans lancés par des manifestants-es ont émaillé sa prise de parole : « Justice pour Adama ! », « Justice ! » et « Pas de justice, pas de paix ! ». Ces quelques mots font écho aux demandes de la famille qui souhaite poursuivre la lutte tant qu’elle ne connaîtra pas toute la vérité sur cette affaire, alors que de multiples expertises médicales sur la mort de M. Traoré se sont contredites. « Nous sommes paralysés à la maison, lâche émue la mère d’Adama Traoré. Tout le monde souffre. » Mais la voix ferme, elle poursuit : « J’ai envie d’avoir justice avant de mourir. »

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Le 18 juillet 2020, une banderole d’Alternatiba intitulée « Génération Adama, Génération climat. #OnVeutRespirer » lors de la Marche pour Adama IV (© 2M, Creative Commons, Pas d’utilisation commerciale 4.0 International).

Malgré ces demandes répétées avec vigueur d’année en année, la famille n’a pas connu de grandes avancées. Jusqu’à récemment. Une lueur d’espoir est apparue avec les manifestations « Justice pour Adama » du 2 juin devant le Tribunal de grande instance de Paris et contre le racisme et les violences policières du 13 juin. Elles avaient réuni à elles deux au moins 35 000 personnes. Pour Youcef Brakni, membre du Comité Adama, cette « Marche pour Adama IV » est d’ailleurs « une victoire et un aboutissement ». Les victimes du racisme et des violences policières comptent en effet sur une mobilisation populaire pour faire entendre leur voix et leurs revendications. Leur combat prenant à chaque action plus de poids, on peut dire que leur pari est réussi.

Un combat qui dépasse la famille Traoré

« Aujourd’hui, ce combat n’appartient plus à la famille Traoré mais à la France entière, a clamé Assa Traoré devant la foule de journalistes. C’est le combat du peuple ! » Car cette manifestation était hautement symbolique. Plusieurs organisations se sont jointes à l’appel du Comité Adama et d’Alternatiba. Parmi elles, les mouvements écologistes Les Amis de la Terre et Action non-violente COP 21, mais aussi le syndicat Solidaires et l’association ATTAC. Des membres du mouvement des Gilets jaunes se sont également associés à la mobilisation, comme l’année précédente avec leur acte 36 intitulé « Ripostons à l’autoritarisme ! ».

Marielle porte le gilet de haute visibilité depuis décembre 2018. Celle qui a fait le déplacement depuis Mâcon avec un groupe de Gilets jaunes, vient à cette marche pour la seconde fois. « J’ai découvert les violences policières dans les quartiers populaires avec le mouvement des Gilets jaunes », concède-t-elle au milieu d’une foule compacte alors que le cortège s’élance. Arborant fièrement son masque et son gilet jaune, elle raconte : « Nous espérions depuis longtemps que la convergence se fasse. Même si des contre-feux sont allumés par les grands médias dès qu’il y a une revendication sociale. »

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Le 18 juillet 2020, Marielle, Gilet Jaune de Mâcon, lors de la Marche pour Adama IV ( © 2M, Creative Commons, Pas d’utilisation commerciale 4.0 International).

 

Premier arrêt devant la gendarmerie de Persan. Dario, militant à La France Insoumise (LFI), défend sans détour que cela « arrange beaucoup nos gouvernants qu’il y ait des divisions, quand ce sont des gens du peuple qui luttent pour l’égalité ». Lunettes rectangulaires sur le visage, il est vêtu d’un t-shirt noir portant l’inscription « Justice pour Adama. Sans justice vous n’aurez jamais la paix ». Se décrivant comme un « homme blanc, hétéro et cisgenre » (sic), il est selon lui « obligé d’être à l’écoute ». De quoi battre en brèche l’argument d’une lutte « communautariste ». Sur le pont qui sépare Persan de Beaumont-sur-Oise, Marwa, une jeune manifestante qui tient fermement la banderole « Vérité pour Adama », n’a quant à elle qu’une seule revendication : « Liberté, égalité, fraternité ! »

« Convergence des buts »

Si d’aucuns évoqueraient volontiers une « convergence des luttes », David Cormand, député européen Europe-Ecologie – Les Verts (EELV), préfère parler de « convergence des buts ». « Je ne crois pas au terme de convergence des luttes qui repose sur le contre, lâche sous le bruit des tambours celui qui était secrétaire national d’EELV de 2016 à 2019. Je crois à la convergence des buts, avec des revendications positives pour des conquêtes. »

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Le 18 juillet 2020, Rokhaya Diallo, écrivaine et journaliste, lors de la Marche pour Adama IV (©2M, Creative Commons, Pas d’utilisation commerciale 4.0 International).

Entourée de journalistes et de manifestants-es, Rokhaya Diallo, écrivaine connue pour son action antiraciste et féministe, salue la convergence en cours. Ayant fait ses premières armes chez ATTAC, elle considère que « cela a du sens de réfléchir au destin du monde de manière commune, contre la violence policière, la violence sociale et la violence climatique ». Elle juge néanmoins « tardive » cette croisée des chemins. Quoi qu’il en soit, cette marche commune ne sera pas la dernière, d’après les organisateurs-rices.

Et preuve que cet événement n’est pas un coup d’essai, des actions de convergence ont déjà été menées à plusieurs reprises. Le Comité Adama avait rejoint la Marche du Siècle, le 16 mars 2019, cette mobilisation nationale pour la justice climatique, où 350 000 personnes avaient manifesté d’après les organisateurs-rices. Mais ce n’est pas tout. Le Comité Adama avait également participé à la très médiatique occupation du centre commercial Italie II le 7 octobre 2019, s’associant ainsi aux des Gilets jaunes et à Extinction Rebellion. Au beau milieu du cortège climat, Armelle, militante chez Alternatiba, affirme avec conviction : « C’est important qu’il y ait des alliances pour construire un monde plus humain face à une crise démocratique et à un déni de justice. » La messe est dite.

Pour une écologie populaire

Certains ont critiqué le rapprochement entre le Comité Adama et Alternatiba, arguant que l’écologie et les quartiers populaires – et la lutte contre le racisme et les violences policières – n’avaient en réalité rien à faire ensemble. « Ceux qui disent cela n’y connaissent rien, tranche sans hésiter Youcef Brakni, alors que la manifestation arrive à son terme. Ils ne savent pas que c’est précisément dans ces quartiers que l’air est irrespirable, que les logements sont mal isolés, et que c’est là où il y a le plus de béton et le moins de végétalisation. Bref, qu’il y a les pires conditions de vie. »

Ce mercredi 15 juillet, Assa Traoré participait d’ailleurs à une table-ronde intitulée « Ecologie, quartiers populaires : les territoires en lutte » dans les locaux de La Base, un lieu de rencontre des luttes pour la justice climatique et sociale. Parmi d’autres invités-es, Fatima Ouassak était également de la partie. Politologue, elle a fondé Classe/Genre/Race, un réseau de lutte contre les discriminations envers les femmes issues de l’immigration post-coloniale. Celle qui défend ardemment une écologie populaire avait avancé de but en blanc : « L’écologie s’est présentée à nous comme l’outil de libération le plus pertinent pour l’émancipation des quartiers populaires ».

Un esprit qui s’est retrouvé dans la manifestation de la « génération Adama » et de la « génération climat ». Pour Dario, « tout est lié : justice judiciaire, justice climatique et justice sociale ». Ou encore avec Marielle qui pense nécessaire de « mettre à bas le système capitaliste et néolibéral qui anéantit l’humain et la nature ». Chaque fois, le ton donné est le même : les classes populaires ont besoin d’écologie et celle-ci ne peut être si elle n’est pas populaire.

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Le 18 juillet 2020, des manifestants-es avec des banderoles lors de la Marche pour Adama IV (©2M, Creative Commons, Pas d’utilisation commerciale 4.0 International).

Après la marche, les organisateurs-rices ont convié les manifestants-es à un festival de musique. Au programme, plusieurs figures du chant et du rap français : Mokobé, Youssoupha, Abd Al Malik, Féfé et Jok’Air. De quoi rendre plus soutenable la commémoration d’Adama Traoré. Gageons que la convergence entre l’écologie et les quartiers populaires parvienne à en faire de même avec le monde d’après.

Par Ryus Marjan

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Image à la Une : Le 18 juillet 2020, Assa Traoré et des organisateurs-rices de la Marche pour Adama IV (© 2M,  Creative Commons, Pas d’utilisation commerciale 4.0 International).

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