Classique du Mois – La Peste d’Albert Camus

Aux heures graves, un livre semble révélé par les circonstances. Ce fut Paris est une fête après les attentats de 2015. Pendant le confinement et la stupeur d’une pandémie mondiale, ce fut La Peste de Albert Camus (sorti en 1947), qui coucha sous des regards choqués les mots qu’ils ne trouvaient plus. On prête alors à la littérature des accents de prophétie ou de consolation, la magie d’un sortilège ancien. Cathartique.

 

L’Absurde au cœur 

J’ai d’abord songé à un malentendu. L’auteur l’a écrit avant tout dans le contexte de son époque, notamment comme une parabole de la résistance. Je me souvenais d’un livre marqué par la mort, la désillusion et le désespoir. Camus a l’humanisme sans affect et sans pathos, cette voix sèche, blanche et objective qui était déjà celle de l’Etranger. On aurait imaginé sans doute un récit davantage ancré dans l’espérance pour nous aider pendant le confinement. Mais il nous plongeait au contraire dans des échos ténébreux.

A le relire, dès les premières pages, il n’a pas la tendresse du Premier homme ou l’ironie de la Chute. On se retrouve dans la lumière d’Oran, si familière et si douce, si belle pour l’auteur de Noces qui a écrit comme personne l’éclat de l’Algérie de son enfance. Mais ici, « l’invincible été » se teinte très vite d’une inquiétude sourde, glauque, d’un malaise avec ces cadavres de rats qui s’amoncellent et ce premier patient que le docteur Rieux ne peut sauver.

La Peste est selon moi, davantage à rapprocher de sa philosophie de l’absurde. On voit des hommes précipités devant leur mortalité, sans aucun recours, sans aucun salut. Les hommes se découvrent dans leur noblesse, à travers ceux qui soignent et qui témoignent (Rieux et le journaliste Rambert). Cottard est au bord du suicide lorsque le fléau s’abat. Il l’illumine d’une joie étrange et mauvaise. Peu à peu l’humain dévoile ses mauvais instincts, ses envies de pillage, de fanatismes et de marchés noirs. Le décompte des morts qui, doucement, indiffère. Le mal qui ôte à chacun la maitrise de son destin, presque son visage et sa raison sociale, pour ne faire de chaque être que l’élément négligeable d’un monstrueux récit collectif. Soudain, même les liens et les noms, les paroles les plus anodines résonnent un peu différemment.

Notre amour sans doute était toujours là, mais, simplement, il était inutilisable, lourd à porter, inerte en nous, stérile comme le crime ou la condamnation. Il n’était plus qu’une patience sans avenir et une attente sans butée.

La Peste, roman du désespoir ? 

Tout s’auréole peu à peu de colère et de désarroi. Jusqu’à gommer presque la dramaturgie, jusqu’à ce que le malaise envahisse le cœur du roman même. Comme si le mal tordait la narration même et changeait la lumière. Il fait noir dans le cœur de ces pages et la vie s’inquiète. On entend très fort les intimités des séparés, des amoureux qui ne savent plus comment se retrouver, des contours qui s’oublient, des visages chéris qui s’effacent peu à peu devant une horreur qui peu à peu devient ordinaire, qui fait réagir en somnambules. Des amitiés singulières et des complicités se nouent, presque muettes, sans les alibis qui les motivaient jadis, comme si le mal permettait avant tout de révéler les âmes et leurs impuissances. Peu à peu, on assiste à de multiples monologues intérieurs, celui de Rieux, celui de Rambert, celui de Tarrou, qui tient scrupuleusement des carnets pendant l’épidémie. Des dialogues entre eux se révèlent peu à peu comme de sublimes confessions partagées. Au cœur de l’épidémie, Tarrou s’interroge sur cette sainteté en nous qui n’a pas même besoin de Dieu. C’est par cette sagesse presque murmurée que revient la lumière. Comme si devant l’ampleur du mal, il n’était que le refuge de l’intimité qui nous permettait de se sentir encore un peu humains, par ces pensées que l’on ne peut plus nourrir que pour soi.

Et puis vient la scène de l’indicible, ce hurlement d’un enfant qui agonise, qui résiste, qui s’accroche à la vie et dont la mort semble les symboliser toutes. Ces pages font frissonner d’effroi, ébranlent même les plus fervents. Un grand cri qui semble les concentrer tous, une supplique affreuse et universelle sous des cieux indifférents. Sans doute l’un des moments les plus poignants jamais écrits. D’une violence et d’une puissance symbolique rarement atteintes, comme si tout le désespoir de l’humanité s’incarnait dans ce jeune corps supplicié. L’arrachement scandaleux d’une vie. Ce qu’on ne voit jamais et ce qu’on lit rarement. Tout ce que ça gomme, un cri… ces hommes qui, sans causes, sans remèdes et sans mots n’ont alors plus d’autre choix que de se ressembler. Le prêtre qui voyait dans la maladie un châtiment divin, se reconnaît dans le médecin qui tente de sauver ce qui peut l’être. Leurs désespoirs se répondent.

Tout le monde était d’accord pour penser que les commodités de la vie passée ne se retrouveraient pas d’un coup et qu’il était plus facile de détruire que de reconstruire.

Une ode à la beauté et à la vie 

Un moment, la lecture se suspend et la vie hésite à reprendre. On sent qu’on a atteint là un sommet à la tragédie qui teintera même la guérison quand elle se décidera à survenir. Les morts continuent. La folie aussi. L’absence de sens. Le silence. 

Pourtant, peu à peu, on va recommencer à s’aventurer dans les rues malgré le danger, sortir de l’engourdissement. Va t’on oublier pour autant ? Non. Jusque dans ses dernières pages, ce roman est funèbre et le mal peut reprendre. Camus n’a jamais fait figure d’optimiste mais fait ici la preuve sans doute la plus crue et la plus insoutenable de son implacable lucidité. Il a vécu, on le sait, avec la puissance et l’éclat d’un météore, avec sans cesse à l’esprit la conscience de la mort.

Evidemment, il s’y est trouvé des échos. La période que nous avons traversée, si elle fut moins terrible que celle évoquée dans le roman, a pu nous ébranler un peu. Mais pas dans ce retournement quasi nietzschéen de toutes les valeurs, cette réalité qui change absolument de nature. Celui qui lisait en 1947 s’éveillait d’un grand cauchemar mondial, d’un anéantissement universel. En gommer l’influence pour en souligner la modernité serait un contresens. L’écrivain semble interroger sans cesse ce qui reste d’idéal au milieu des vestiges, des ravages que le mal a laissé en nous. 

Ne restent que les mots, ceux qu’on ne prononce pas, ceux des pensées profondes de chaque personnage, où chacun protège ce qui lui reste d’étincelle et de flamme. Une noblesse presque clandestine et pudique. L’amour. Ce qui se barre en dernier, ce qui ne capitule pas. Ce qui résiste. L’humanité de Camus, ce n’est que cela : ces amitiés têtues et les femmes qu’on aime et qu’on veut protéger, retrouver. Rieux attend son épouse, convalescente, en permanence. Ces êtres qui nous rattachent au monde et justifient chacun de nos gestes. On peut supporter des fléaux mais pas la perte de ceux-là, qui nous relient au monde et à tout ce qui nous a donné la force de chaque souffle. 

Cette grâce et cet humanisme qui, chez Camus, seuls sont capables de rivaliser avec la mort et l’absence de raisons à notre vie sur terre. Et font notre beauté. 

Peut-être la seule part de divinité dont on soit réellement dotés.

Et pour dire simplement ce qu’on apprend au milieu des fléaux, qu’il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser.

 

Un commentaire

  1. brocopss

    « Cette grâce et cet humanisme qui, chez Camus, seuls sont capables de rivaliser avec la mort » pour moi c’est le résumé exact de La Peste, roman noir et tragiquement réaliste qu’on aurait pourtant tort de limiter à son message mortifère : des ténèbres glacés d’un Oran condamné ressurgissent toutes le mystère de l’homme, ses bassesses bien sûr mais aussi son extraordinaire capacité de résilience. Camus nous dit la vérité sans jamais chercher à en cacher ses horreurs, et c’est bizarrement cela qui nous fait nous sentir mieux. Sans aucun doute mon roman préféré et celui de beaucoup je pense.

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