Les vraies richesses

2020 est l’année Giono. Bien plus que ce que l’on croit. Mis à l’honneur en cette année particulière, cet écrivain d’une autre époque nous glisse à l’oreille les quelques vérités de notre temps, où la richesse est tenue pour aussi précieuse que le battement d’un cœur. Écoutons ensemble ce qu’il veut nous faire entendre.

L’homme au creux du pain

Vous aussi, vous avez fait du pain pendant le confinement ? La dérision qui s’est abattue sur les pauvres têtes des familles à occuper, des bobos boboïsés, et des inactifs orgueilleux de leur moindre avancement manuel n’a cessé de se focaliser sur ce point, disons-le, central du confinement. Capital, même.

Il y a quelques jours, j’ai eu la grande révélation, l’énorme lucidité, sur la période que nous sommes en train de vivre. La clé, c’est évidemment le pain. C’est clair comme l’eau d’un ruisseau blanc. Je lisais Les Vraies Richesses, de Jean Giono. Ce dernier, grand détracteur des prémisses de notre société industrielle telle qu’elle a été poussée à son paroxysme aujourd’hui, y déclare, et c’est là en toute simplicité que prend la source du récit, que « Mme Bertrand a fait son pain. ». Une annonce qui en soi, de nos jours, s’entend comme anodine et, présentée avec déférence, serait presque grotesque. Et pourtant Giono y met tant de respect que notre attention s’y attache. Il le faut bien, car Les Vraies Richesses, c’est le récit d’un village qui rend la vie au four commun bâti sur la place, c’est le récit d’une odeur de pain qui vient se loger dans les rues, le récit d’un réveil, d’un blé vendu une misère qui devient le ferment d’une vie démentielle.

Il faut leur expliquer, à ceux qui rient. Faire son pain, ça n’est pas anodin. Faire son pain, c’est jouissif. C’est de la joie à l’état pur. C’est l’infime geste ancestral, gravé au plus loin et au plus profond de nous qui pourrait finalement expliquer le grand traumatisme d’une peur mondiale. Face à la crise, on réagit : on fait du pain. La voilà la grande révélation : l’humain est bien enfoui dans cette pâte chaude. C’est de ce point que la réflexion de Giono sur la société industrielle mise en place au début du XXe siècle se déplie. C’est de ce point un peu cocasse mais qui a rassemblé pendant le confinement des milliers de gens que j’aimerais délier quelques paroles. Un geste pareil, commun à tant de personnes, c’est grotesque, soit, mais c’est important.

Giono, on ne le lit plus. Il raconte des histoires de paysans. Il manque des avions à ses romans, des attentats, des histoires d’amour. Il ne rivalise pas ; il parle de pain et d’un monde passé. Déjà, en 1937, à la sortie de son texte, cette vision rurale du bonheur relevait d’un avant révolu et inaccessible. Alors qu’il s’essayait à réunir des jeunes gens dans le Contadour pour discuter de ces idées, l’expérience politique et poétique s’arrête vite. L’idéalisme semble vain. Et pourtant, malgré ces références datées à un monde rural disparu, on ne peut que constater, à sa lecture, une grande clairvoyance. Giono, en 1937, décelait déjà tous les points de rupture d’une société en plein essor et pointait du doigt tous ses manques fondamentaux. Essayons de relire notre temps avec les visions et les erreurs de ce sublime écrivain.

L’homme et ses chimères chéries

 Les Vraies Richesses, c’est donc le récit de Mme Bertrand et de son mari qui entrainent tout un village dans la folie boulangère, après que ce village s’est perdu dans la vide modernité. Alors que les habitants vendaient leur blé une misère, que le travail rural n’avait plus de sens, Giono peint dans un langage poétique torrentiel et enthousiaste un retour à l’harmonie entre les hommes et leur univers. S’il dit « vraies richesses », c’est qu’il entend évidemment les « fausses », les chimères. Ces richesses de ferraille et de papier maché, qui s’inscrivent en faux dans la narration, rythment l’ouvrage de leur souffle fétide. Présentes en filigrane comme objet constant de la critique, elles sont le cœur de la réflexion. Parler du pain, c’est parler de l’horreur d’une société en construction. Tout simplement. Oscillant entre la vérité et la fausseté, Giono nous offre dans le même temps une réflexion sur la dualité même de l’acception du mot « richesses » qui, dans la bouche de l’homme moderne, ne désigne que des bouts de papier. Jugez de l’idiotie fondamentale.

« Tu es comme ceux qui dénaturent ; tu es un produit dans laquelle l’argent est tout, et d’où on peut le faire de tout – ce qui indique bien qu’il n’est rien. Si demain tu marquais sur tes « billettes » le blé vaut zéro franc – pas toi, car tu es tout petit, mais les gros qui sont au bout de ton téléphone – tu viendrais nous dire : « Ah ! mauvaise nouvelle, le blé ne vaut plus rien ». Alors que maintenant nous savons que toujours il vaudra son poids de farine et son poids de pain. Nous le mangerons et nous ferons manger les autres. »

Giono pointe du doigt la grande machine banquière – et il s’y connait, lui, il y a travaillé. L’argent n’y est, à proprement parler, qu’un vide. L’idéalisme acerbe de Giono le pousse à passer au vitriol tout ce qui s’y rapporte. Sans sombrer dans un manichéisme exalté auquel Giono cède parfois sous le lourd élan des mots, il me semble bon de redessiner comme il le fait l’évidence vitale que beaucoup oublie. Ils importent un peu, ces bouts de papier colorés qui usurpent le nom de richesses, surtout de nos jours où s’en défaire totalement relèverait d’un héroïsme acharné, mais ils ne sont rien. Alors même qu’ils sont aujourd’hui absolument tout. Même certains cœurs semblent imprimés de chiffres.

Ouvrons notre vieil ami, notre dictionnaire aux rides éparses, notre cher miroir. La richesse, y est tout d’abord « une abondance de biens, de moyens, de revenus », elle est ensuite « ce qui est de grand prix, de grande valeur, ce qui est précieux. ». Dans cet ordre.

« Ça n’est pas une abondance de nourriture, c’est une abondance de choses inutiles. Evidemment ils savent qu’on ne mange pas des automobiles, des avions, des téléphones, des radios, mais ils croyaient que ça pouvait nourrir la joie. C’était une croyance que s’était donnée la civilisation pour faire du volume. »

L’abondance, Giono le dit dans une métaphore filée surprenante qui frôle le merveilleux, on l’a prise pour un poisson, un poisson pourtant dénué de goût. Dialoguons avec notre vieil ami, notre dictionnaire aux rides éparses : la richesse n’est pas l’abondance, mais ce qui est précieux. Ce n’est pas l’outrance de la ville qui nous abêtit de produits, mais la frugalité des joies les plus profondes. Ce n’est pas l’acquisition de vêtements dans le Zara bondé à la sortie du confinement, mais faire son pain avec ses proches.  Changeons l’ordre de nos définitions.

Giono, il faut le noter, associe la terrible abondance à la ville, la douce frugalité à la ruralité du XIXe siècle. Nuance ici il nous faut apporter. Si on ne peut nier qu’une métropole est par définition une concentration de ces richesses dites « fausses », il nous est impossible d’adhérer raisonnablement à un modèle où certains droits étaient loin d’être pris en compte, à un modèle ancien auquel on ne reviendra jamais. Giono, cela reste une époque, une époque révolue qu’il semble aujourd’hui absolument vain de vouloir atteindre, mais dont quelques vérités peuvent encore se lire entre les lignes du monde.

L’homme et ses joies

Face à la fausseté de nos désirs, Giono oppose les éclats de diamants que sont la joie et la vie. Toutes deux se touchent. Chaque mot en fait sentir l’importance et la puissance sensuelle. La joie ne semble pas être dans la vanité des chiffres mais dans la consistance d’une pâte de pain, dans la matière de notre univers. Là, naît la vie. L’argent, la ville, Giono pour les désigner est généreux en images outrancières et assassines dont la racine métaphorique s’avère pourtant juste à mes yeux. Faiseurs de morts, monstres aux dents acérées. L’homme, pour Giono, meurt loin de ses vraies joies, celles qui sont solidement ancrées dans le sol. Il devient un « homme mécanique » qui travaille pour des bouts de papier dénués de sens. Qui n’a jamais posé un pied à terre le matin sans en chercher de toutes ses forces la raison ? Qui n’a jamais dû surmonter ce grand désespoir de l’incompréhension totale du lendemain ? Pourquoi travailler, alors ? Pour l’utilité humaine, nous répond-il. Cultive, façonne, écris, tu verras dans les yeux de ton autre des étoiles qui vaudront tous les papiers du monde.

Giono, alors, s’éloigne dans un ciel empli d’orages. Dans sa joie, dans sa confiance, il met en scène, pour conclure ce texte, la lutte finale et chimérique entre les vraies et les fausses richesses. Dans une scène digne d’une épopée, il voit des arbres conquérir les villes, un petit bouleau vaincre les terribles poissons de l’abondance, une armée d’hommes capituler sous une germination incontrôlée. La folie de la scène consterne par son incongruité, fascine par son héroïsme merveilleux. L’ivresse des mots, leur emphase outrée, nous tire un sourire moqueur, et nous emporte, malgré nous, dans le grand flot poétique. Cette bataille finale, c’est la lutte même pour laquelle le texte se déplie. Ce sont des mots qui se veulent sonner un grand réveil. Ne plus attendre « des ordres pour vivre », se décider « à vivre, humblement, de [notre] propre gré, sans écouter personne », voilà l’ambition de ce texte étrange, à mi-chemin entre l’essai et le roman.

Idéaliste, Giono ? Passéiste ? Outrancier ? Merveilleux ? Poétique ?

« La féerie, je n’ai pas cessé de te la raconter. Tu lui reproches d’être féerique ? Si tu la voyais ! »

 

Image à la Une : Jean Giono © France Loisirs 

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