Beyrouth, ta terre où le paradoxe est roi

Beyrouth,

Depuis trois jours, on ne parle que de toi. Depuis trois jours, on ne parle plus que de toi qui es autre. Ton nom à l’autre bout du monde ne rime plus qu’avec cette image de fumée rouge crachant dans ton ciel. Depuis trois jours, on ne parle que de cette toi, affaissée sous le sang et les décombres. Sous la poussière, encore. Depuis trois jours, je traîne mon cœur lourd sur le souvenir de ton port lumineux. Je m’accroche aux bribes de toi par peur de les perdre. Les foules et les sourires, le soleil trop fort, l’appel de la vague marine, les cris bordés de rire. Seras tu un jour tranquille ? Pourra-t-on à nouveau divaguer le long de tes pavés en déséquilibre, courir le long des quais et des rues débordantes ?

Beyrouth. Depuis le pays où je t’écris, ton nom n’apparaît sur nos écrans que pour signifier des catastrophes.

Beyrouth. Il faudrait leur dire.

Leur expliquer que vivre sur tes terres est inconcevable pour celui qui n’y a jamais posé le pied. C’est être sans cesse en voyage, traverser les époques, les émotions et les paysages. Dans cette ville d’un pays si petit et au cœur si grand. Ce coin du monde qui finalement en est peut-être le centre battant.

C’est vrai Beyrouth, tu es polluée. Pour les habitants modernes que nous sommes, faire son jogging la tête plongée dans tes nuages gris finit par nous broyer les poumons. A quoi sert de courir : on a loupé la vue de ce volet tombant de sa fenêtre depuis des années, là, où juste derrière une vieille femme rit devant votre mine essoufflée. En un quart de seconde, la voilà près de vous en pleine rue, un verre d’eau à la main. Mais ma petite ! Pourquoi vous courez ? Elle vous essuie le visage du bout de son tablier. Vous ne connaissez pas son nom, mais la voilà votre grand-mère. Savaient-ils cela ? Avant de voir tes habitants effondrés, connaissaient-ils leur générosité ? Leur appel du cœur qui les pousse sans cesse à vous tendre la main ? Que chez toi, lorsque l’on interpelle quelqu’un pour demander son chemin, c’est bientôt toute une foule compacte qui vous entoure, les regards sérieux au-dessus de leurs maps, « tu veux qu’on t’accompagne ? »

C’est vrai Beyrouth, tu es bruyante. Du matin au soir, tes klaxons par milliers battent plus vite que notre pulsion cardiaque.  Ces voitures qui vous hèlent, qui s’énervent, qui s’emballent, qui vous insultent parfois. Y-t-il encore des klaxons le long de tes rues décharnées ? Le concert de ferrailles et des chauffeurs réveille-t-il encore la ville au petit matin ? Et puis, il y a l’odeur. Cette odeur que l’on reconnaît entre mille. Mais quelle odeur ? Celle de la mer au loin balayée avec la poussière, les falafels à chaque coin de rue, le café fort enrobé de cannelle,  le miel enlacé aux ordures. Comme tu sens bon, pourtant.

Mais Beyrouth. Il faudrait leur dire. Leur expliquer un jour que toi, ville immense dans ce pays au bout de tout, tu n’es pas que cela. Leur dire pourquoi ton agonie est si terrible. Il faudrait leur dire ce qu’ils n’ont pas eu le temps de voir, toutes ces fois où tu apparaissais sur nos écrans pour illustrer guerre, attentat, corruption et explosion. Leur crier ton identité. Il faudrait leur raconter.

Leur raconter ce dont je me souviens lorsque je ferme les yeux. L’instant du coup de foudre, l’arrivée en pleine nuit dans cette voiture cahotante, ton corps illuminé par les néons publicitaires, le chauffeur de taxi se lançant à trois heures du matin dans une présentation de ton gouvernement corrompu, la cigarette au coin de la bouche, bonbon à la menthe entre les doigts, et moi à me murmurer « c’est donc là que tout commence. »

Leur raconter ces matins. Ouvrir les yeux sur ton ciel décuplé au-dessus de nous. Leur dire la beauté à portée des lèvres par-delà tes rues déjà fiévreuses. Les fenêtres grandes ouvertes, on entend tout. Les ébats, les rencontres, les coups de téléphone, les appels à la prière, le carillon des boutiques, l’odeur des man’ouché déjà chauds prêts à vous fondre sous la langue. La ville toute entière est là dans notre salon. Sous le balcon, on les voit défiler. Ils rient. Parce qu’ici, tout le monde rit. On rit malgré la guerre toujours présente dans chaque regard. Malgré le couteau planté dans le dos depuis des années, depuis des décennies. On rit malgré ces vies décimées, ces vies volées par le passé et par le présent, ces vies dont les têtes d’en haut, qui peinent à tomber, parviennent encore à rendre l’avenir bancal. On rit. Le rire, Beyrouth, c’est ce qui te tient debout.  Lorsque tu fais vivre un pays dont les lendemains sont incertains. Lorsque les femmes et les hommes s’entraînent dans des rondes de joie éphémères. Lorsque l’on a compris que chez toi, tout peut devenir beau mais toute beauté vacille comme un château de cartes sous le souffle de forces contraires. Lorsque dans une ruelle insalubre, une famille de réfugiés vous observe d’un œil où l’espoir s’enfuit.

Il faudrait trouver les mots pour te dresser sans fautes. Quels mots pourraient décrire ta terre où le paradoxe est roi ? Quels mots pour leur dire la sève de ton corps pleine d’histoires et de turbulences. Les maisons gravées à jamais. Les cicatrices marquées sur tes ruines que l’on effleure en disant « comme tu as vécu ! » Chez toi, le béton neuf et les nouveaux palais côtoient les vestiges de ton époque paradisiaque. Ici, les bâtiments sont comme les gens : chacun porte en lui un fragment de ton Histoire et de ta culture. Dominique Eddé disait « Chaque Libanais est le pays ambulant d’un pays qui n’existe pas. » Comme elle a raison ! Toi où tout se mêle, siècles, religions, communautés, réalités, n’es-tu pas devenue la racine d’un peuple en quête des siennes ? Toi qui rassemble toutes leurs joies et leurs peines, leurs guerres et leurs victoires. Toi, ville-stigmate.

Partout autour de toi, rien ne se ressemble : tout se complète, tout s’emmêle, parfois aussi tout se repousse et se déteste, et c’est ce patchwork incompréhensible et pourtant bien lié qui te rend si vivante. On peut haïr ces magasins de luxe dressés contre des maisons détruites, les publicités et les photos de tes politiques (encore eux) qui masquent ta végétation. Haïr ces lumières envahissant les vitrines alors que tes habitants manquent d’électricité et d’eau coupable. Et pourtant…

Il faudrait leur décrire les vagabondages dans tes rues sans trottoir. Chercher un taxi pour se rendre au travail est une aventure de chaque instant. Place Sassine, les chauffeurs jouent au tawla. Ils sourient en vous voyant arriver. Cette voiture cabossée en attente de voyageurs, c’est elle qui nourrit leur famille. Vous négociez le prix, deux minutes, cinq minutes, peut-être plus. « Je peux finir ma partie d’abord ? »  Mieux vaut ne pas être dérangeante. On va en passer un moment, dans les bouchons, tout à l’heure. Il s’essaiera à des mots de français, racontera son enfance, son mariage, ses enfants, ses petits-enfants, les rêves qu’il n’a pas le temps de réaliser. Le crucifix danse au-dessus de sa tête. La Sainte Vierge sur son fond d’écran. « Mais vous êtes folle d’être venue vivre ici ! » Et il rit, encore. Il faudra leur dire ça aussi. Qu’il est fort ton peuple. Qu’il est beau, qu’il est grand. Que toujours il se relève. Qu’il regarde son Histoire droit dans les yeux, là sur ces bâtiments délabrés qui disent tout. Qu’il n’a  pas peur de se souvenir ni d’affronter les lendemains. Lui qui a connu la guerre, les destructions, la famine. Lui qui aujourd’hui doit à nouveau faire face.

Beyrouth, comment articuler ton nom, toi dont l’existence même est un poème infini ?

Lorsque le jour s’évanouit, ton ciel est un océan rouge soufflé de papillons d’or. Il épouse les immeubles fièrement dressés, les arbres et les collines ensommeillées. Et sous cet horizon qui s’étend, tu changes, encore. Comprendront-ils ? Les nuits à voltiger sous tes étoiles, ta musique qui n’en finit pas. Ces soirées à se perdre dans les escaliers arc-en-ciel de Mar Mikhaël, à siroter un verre d’arak et sauter sur chaque marche branlante. Je les revois, ces nuits-là. La fatigue s’efface dans ces virées effervescentes. On danse, les corps s’enlacent à un rythme étourdissant, jusqu’à pas d’heure. Car Beyrouth, tu ne t’endors jamais. Tu bats encore lorsque fourbus, nous remontons les rues direction le marchand de sables. Beyrouth, de toi on s’enivre.

Beyrouth. Il faudrait leur dire. Que c’est en ton sein que j’ai appris à boire le soleil et écouter les rumeurs du monde. Que c’est en ton sein que l’on comprend les divisions du ciel, évasion au-dessus de nos têtes. Là que j’ai appris à arrêter. Mettre sur pause pour regarder. Regarder ces femmes s’arrêter en pleine rue pour prier. Ces hommes s’enlacer et rire. Regarder le vide juste, les petits coins de rien donnant sur les vagues. Regarder ce serveur hurlant de rire après avoir parié que je ne pourrai pas avaler un piment entier. Leur dire qu’ici, j’ai osé. J’ai vécu. Jusque dans les deuils, tu m’as sortie de ma torpeur. Leur dire que tu es cette ville-là, celle ville qui empêche de se recroqueviller, cette ville qui te pousse en avant. Cette ville qui se révolte. Cette ville au cœur ouvert d’amours et de colères.

Beyrouth, je suis en colère. En colère contre ceux qui t’ont brisée, toi et ton peuple. Depuis trois jours, sous mes yeux évanouis, ils défilent. Ces visages maintes fois embrassés, touchés, frôlés, ces visages inconnus qui ont défilé un jour devant moi et qui aujourd’hui sont sans toi, sans toit, peut être sans famille, peut-être même sans vie. Le moment est venu qu’ils entendent. Tous et toutes. Qu’ils entendent le cri que ton peuple pousse depuis des années. Il faudra parler à n’en plus pouvoir de tes politiques qui te brûlent, de ton système de santé en miettes, de tes habitants qui meurent à petit feu. Mais aujourd’hui, il fallait leur dire aussi pourquoi il était beau, pourquoi il est beau, que tu existes.

Que tu étais belle et grande, que ton cœur battait si fort, qu’aucune âme ne vibrait autant que la tienne. Toi dont les vitres aujourd’hui sont brisées sur le chaos. Il faudra soigner tes plaies. Encore une fois. Les entailles à flot sur les cicatrices anciennes.

Beyrouth souvent tu es tombée, redressée. Tu étais fourbue. Une vieille femme courbatue, pleine de douleurs et de blessures. Mais si flamboyante pourtant. Beyrouth, tu t’essouffles ces heures ci. Certains disent que tu meurs. Ils disent que le phénix finit par ne plus se relever de ses cendres. Est-ce possible ? Que ce paradis se perde tout à fait ? Ton avenir est-il vraiment celui d’un tas de cendres trop las pour se relever ?

Beyrouth. Nous sommes si peu de choses. Ils, elles, nous, te reconstruiront. Mais ce peuple, comment se reconstruira-t-il ? Celui qui trouve encore la force de se relever, de déblayer après les larmes, tous les tiens qui déjà se sont levés pour rallumer la flamme.

Aujourd’hui Beyrouth, j’écris, je crie ton nom.

Demain, nous le reconstruirons.

 

Image à la Une : Crédits : Léopold Meyer

Beyrouth

 

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