Alanis Morissette, voix existentielle

Après presque huit ans de silence, la chanteuse canadienne revient avec un nouvel album, « Such Pretty Forks in the Road ». Elle annonce par la même occasion une tournée pour les 25 ans de « Jagged Little Pill ». Autopsie d’un album retour.

Il y avait cette chanteuse dont la voix gouailleuse se brisait parfois en bout de couplet. Quelqu’un qui  assumait ses dissonances. Une voix pop qui osait parler de colère, de souffrances, de ruptures, de névroses, de déceptions et de coups de foudre. Cette voix qui portera toujours quelque chose de mon adolescence. Une colère, une perplexité et des émotions contradictoires.

La voix d’une génération

C’était quelque part au milieu des années 90, j’étais à la fin du lycée, et l’album Jagged Little Pill, dont on fête les 25 ans cette année faisait un carton. Impossible de ne pas poser un regard sur ces années-là sans tomber sur le visage de Alanis Morissette. La maturité et le désenchantement dans l’écriture de cette jeune femme d’à peine vingt ans. Qui écrivait des chansons presque impudiques et souffrantes comme un journal intime douloureux. Il y avait des démons et des désenchantements dans le cœur des jeunes gens. Etait-ce une découverte ? Sans doute pas. Mais ce rapport d’intimité, de confiance, presque de confession entre Alanis et son public, ne s’est jamais démenti.

Alors on a grandi avec elle. Périodiquement on retombait sur cette voix qui surgissait comme une part de passé préservé et grandissait avec nous. De ruptures en ruptures, d’amitiés brisées et d’amours déçues, des rencontres aussi d’où renaissait l’espoir. Les premières naissances et les premières vraies souffrances. Sa voix était là pour les ponctuer. Des chansons comme des éclats de colère, de sagesse et de méditations, des apaisements aussi. Il est des voix qui rythment vos biographies. Elles ne sont pas forcément celles qu’on affiche. J’ai longtemps affiché beaucoup plus fièrement mon allégeance à Nirvana. Mais Alanis Morissette m’a toujours touché, ému. On n’est jamais snob quand on frissonne. Et à quarante ans passés, on finit par s’en foutre bien de ce que les autres penseront. Et c’est dans la variété, dans ce qui passait à la radio à l’époque, que sont préservés nos élans et nos souvenirs.

Chanter les funambules

Alanis Morissette n’est plus la voix de cette jeunesse écorchée vive qui découvrait l’ironie et les tourments du monde. Elle ressort un album, Such pretty forks in the road. Elle a 46 ans. Elle est épouse et mère. La voix un peu plus dense, avec au lieu de la pureté longtemps préservée de ses débuts, les accents bouleversants de ceux qui ont vécu davantage. Qui savent que la grandeur est dans les feux qui durent et les fureurs qui s’éteignent, les douleurs qui s’apaisent. Ne pas vivre trop vite, ne pas mourir jeune, ne pas faire un cadavre sublime. Vivre et ne pas oublier de sourire quand on peut. Assumer ses sanglots, ses détours et ses contradictions. Sourire assez fort pour cacher les douleurs, le son qu’on fait quand on touche le fond, dans le merveilleux « smiling » qui ouvre l’album. Un morceau qui ressemble à une douleur nue. Du côté radieux, il nous faut entretenir l’émerveillement et l’envie de danser dans le regard de nos enfants en faire sa mission sur terre et le but de son existence (« ablaze »). Du côté sombre, confesser des fêlures, comprendre les éprouvés, ceux qui ressentent si profondément quand ils oublient leurs calmants (« Reasons I drink »). Tenir l’équilibre entre les paradoxes.

Toujours dans les chansons d’Alanis se dégagent des portraits. Des personnages et des destins entiers qui surgissent des chansons. Sans qu’on s’y attende forcément. Des dépressions insolubles et des destins brisés comme le soldat au bout du rouleau de « Diagnosis ». Ces chansons font l’effet de la vie qui passe, dans les sanglots que l’on devine dans la voix, les deuils, le passé foisonnant dans chaque mot. Tout ce qui nous a appartenu, tout ce qui nous a abandonné. Les démons qui nous hantent et qui nous noient dans leurs remords en crescendo certains jours (« Nemesis »). Les existences et les blessures dont nous sommes les rescapés. Entre les craquelures et dans les répits, parfois il y a le bonheur qui donne envie de danser, qui donne la force de l’insouciance (« Sandbox Love »).

Elle chante les funambules en équilibre instable sur le fil.

Les êtres qui ressemblent à des questions sans réponses.

« Alanis Morissette met des chansons sur nos pudeurs »

Mais ici, souvent, au milieu de cette sensibilité à vif qui a toujours été au cœur de l’univers de Alanis Morissette, qui sait gravement regarder le désespoir en face, il y a de la place pour le bonheur. C’est dur à décrire et à faire entrer dans une chanson. C’est le temps qui nous l’apprend. A le prendre quand il est là. Dans le regard de nos enfants. Dans ce monde que l’on redécouvre à travers leurs yeux. Digne d’émerveillements. Evidemment il y a la douleur, la dépression, la démence de la réalité qui nous submerge régulièrement. Mais on peut respirer avec un peu d’âge et moins d’empressements, on ne vit plus seulement pour soi, recroquevillés sur nos cris. Il y a ces autres qui nous sauvent. La volonté de regarder dehors. Malgré tout. La grâce des miracles qui, parfois, nous ont manqués si fort. Quand le monde, sur un malentendu, retrouve fugitivement son harmonie, et que ce n’était pas si compliqué. Cette simplicité que l’on ne sait plus voir quand on perd le fil de nos histoires.

Il y a là une mélancolie toujours présente. Soulignée par des accords de pianos, beaucoup plus présent que sur les précédentes productions de la canadienne (où régnaient ordinairement les guitares). Elle s’avance vers l’essentiel, moins cachée sous les arrangements. Plus épidermique sans doute. Certains morceaux à la voix moins camouflée et aux sentiments plus nus, jusqu’à oser la plainte (« her »).

Assumer les douleurs, les joies, les détours et les bosses de la route. Tous les fardeaux que l’on traîne dans nos valises. Dans le secret de nos silences. Ce qu’il y a derrière les masques et ce qu’on ne dit pas toujours. Alanis Morissette met des chansons sur nos pudeurs. Sur nos hontes. Sur tout ce qu’on ne voit pas sur les photos de famille. Les bons ou les mauvais souvenirs. Tout ce qui constitue au final le récit de nos existences. Et danser quand même.

L’impression en écoutant ce disque, qu’Alanis a posé son regard sur l’adolescent que j’ai été, sur l’homme que je suis devenu. Elle a murmuré qu’à quarante ans, on a déjà survécu plusieurs fois. On peut mesurer le chemin parcouru.

Au fond on n’a pas changé tant que ça.

C’est un peu de ces différentes versions de nous qu’elle est venue chanter,

Ces différents moments de nos vie qui se réconcilient, qui se retrouvent et font la paix.

Rien qu’en écoutant sa voix.

En la retrouvant comme une amie précieuse, une présence constante et discrète,

Jamais vraiment perdue de vue.

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