« La grâce et les ténèbres »

Ce mercredi 19 août, le nouveau livre d’Ann Scott, publié aux éditions Calman-Levy, fait son entrée en librairie. L’auteure, qui effleurait le thème du terrorisme dans Cortex en 2017, met cette fois en lumière la cybersurveillance et la lutte contre les réseaux jihadistes sur les réseaux sociaux.

Ce qui vous attache à un livre, c’est un mystère dégoupillé comme une grenade.

Ce sont des mots qu’on attend pas, qui s’abattent sur vous comme un orage de grêle. C’est un souffle coupé à la première phrase. Notre respiration qui épouse le rythme haletant d’une ponctuation. Ce sont nos sentiments qui découvrent leur partition étalée sur la page. Un livre, ça vous saisit par surprise et plus rien d’autre que lui ne compte plus à vos yeux. Ça vous happe. Ça change un peu le monde et la manière dont vous le percevez.

C’est ce qu’on cherche quand on est lecteur. C’est ce qu’on attend. Souvent on traverse des déserts à la poursuite de ce mirage. On parcourt, On feuillette, On abandonne, on se désespère de ne pas trouver la source qui apaiserait notre âme assoiffée. Des mots pour coller au moment. Certains jours, on se décourage et on se dit que, sans doute, on a perdu la passion de la littérature. On se fait une raison. Tout finit.

C’est à ce moment-là que le livre attendu se présente devant vous comme un coup de tonnerre.

Plongée dans la Katiba de Narvalos

Un matin, je découvre la présentation de La Grâce et les Ténèbres de Ann Scott. L’étincelle est là : la décharge électrique agit dans tout le corps, l’envie et l’impatience de découvrir ces mots, ces reflets de soi, cette musique dans laquelle on se reconnaît instantanément. Cet ouvrage est celui qu’on attendait. Et la flamme étouffée redevient incendie.

Ça commence ainsi : un jeune homme, Chris, court dans la nuit sous un déluge, en proie à ses démons. Il veut se vider la tête. Oublier ce jour d’il y a cinq ans où tout a basculé. Retrouver l’innocence, retrouver la lumière et semer l’obsession qui le ronge. La face sombre du monde qui peu à peu a envahi sa vie. Lui qui vit en décalé, peuple ses insomnies des vidéos djihadistes horribles. Il s’est engagé à combattre cette nébuleuse qui fédère les désoeuvrés, catalyse leurs colère et leur ignorance pour les transformer en assassins fanatiques.

Pour faire quelque chose de sa vie, Chris les traque sur la messagerie telegram, sur les réseaux sociaux partout. Il fait partie d’une petite organisation qui les surveille sur le dark net. Il s’expose à leur propagande, à leur jargon, aux horreurs qu’ils provoquent, aux égarements, au désespoir et à la bêtise qu’ils exploitent. Il reçoit des fichiers audio d’un ami qui le conseille et qu’il ne connaît que par ce biais. Il s’initie aux subtilités de ce monde souterrain.

Ici est décrit le vrai visage d’internet, comme l’outil a pu être détourné pour commettre le pire. Cela devient le symbole de tout ce qui a commencé à partir en vrille dans notre présent. Chris a des choses à prouver, à ses sœurs, brillantes reporters de guerre, à sa mère, climatologue et photographe pendant la guerre du Vietnam. Mais il sombre peu à peu dans cette nébuleuse, en vient même à négliger sa passion première, la musique.

Un roman pour regarder la réalité en face

C’est l’histoire d’un destin qui se heurte à l’écueil d’un monde qui devient fou. Comment briser le cycle de ces violences incessantes que l’on voit tourner en boucle sur les chaines infos, sans plus rien comprendre, bien souvent de la réalité à laquelle elles renvoient ? Ann Scott, par l’entremise de son héros à l’intimité troublée, nous la donne à voir, dans une narration protéiforme, morcelée et ambitieuse. On lira les mémos, les manuels de survie, les conseils aux journalistes dans les pays en guerre, les usages et le vocabulaire à maitriser quand on infiltre un réseau terroriste. On fait corps avec Chris et on partagera jusqu’à sa paranoia, sa manière de ne plus supporter le reflet de ce monde, à la fois barbare et absurde.

C’est un roman stroboscopique. On a des flashs de cette réalité-là que l’on préfèrerait ignorer. Le pouvoir de la littérature réside en cela : non seulement on en ressent le malaise mais surtout, on en comprend la complexité. A travers l’intériorité de Chris, tout entier absorbé par son combat. Aux yeux du monde, il est un peu raté, il n’a pas trouvé sa voie, il a l’air égaré. Ces ténèbres contre lesquelles il lutte le font souffrir jusqu’à flirter avec la dépression. La stupeur de contempler cette humanité qui semble œuvrer contre elle-même. Il cherche le courage d’en soutenir les errances sans détourner les yeux. Apprendre comment tenir devant les mises en scènes macabres de décapitation. Prendre au sérieux ces délires incohérents d’idiots en ligne qui peuvent être le prémisse d’un massacre. S’éduquer à l’indicible. Se blinder.

C’est un roman composé pour regarder la réalité en face. Des personnages vivants sans négliger le monde qui les entoure, qui les ébranle, qui les submerge. Qui les bouleverse. Quand la littérature s’incarne véritablement et qu’elle n’est pas seulement ce désir d’évasion que notre oisiveté molle prétexte pour entrer dans une librairie.

Avec ce livre, vous ne vous évaderez pas. Vous ne vous fermerez pas au bruit et à la fureur qui vous entoure et qui rugit en vous. Vous l’épouserez. Totalement. Vous ne vous arrêterez pas pour vérifier les likes à votre dernier statut, les cœurs à votre dernier bonheur mensonger illustré sur instagram. Vous vous prendrez le monde sans filtre dans la gueule et apprendrez à le lire. Tout ce qu’il peut éprouver et révéler de nous. Tout ce qu’on ne voit que trop peu sur les écrans, et qui n’a plus que le temps qu’offrent les livres pour être véritablement entendu.

Vous mesurerez la folie dont bien souvent nous sommes cernés. Comme Chris vous aurez sans doute envie de vous enfuir et de couper les réseaux, leur déchainement de supercheries et de médiocrité triomphantes. Sans doute vous aurez envie de retrouver la grâce, d’une musique, d’une amitié, d’un paysage, d’un autre visage. Bien loin de tous les mirages qui, au bout du compte, finiront par avoir notre peau.

On pourrait croire qu’un tel livre est délicat à lire. Qu’on aurait envie d’autre chose. Mais en réalité, il ressemble davantage à un remède ou une guérison. Une lutte pour la vérité et pour la grâce. La vérité d’un monde désaxé, regardé bien en face.

Un mystère dégoupillé comme une grenade.

La Grâce et les Ténèbres Ann Scott, éditions Calman Levy, sortie le 19 août 2020

Image à la Une : Francois Berthier / Paris Match

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s