Clara Jaeger, poétesse du réel

Le mercredi, Combat vous propose de partir à la rencontre de ses journalistes. Qui sont-ils derrière les noms que vous apercevez en tête d’un article ? A qui appartient cette voix le long d’un podcast ? Comment tous ces profils si différents ont-ils atterri au sein de cette rédaction ?

Clara est un visage que je n’ai encore jamais vu. Sa rencontre, je l’ai faite par sa voix. Il y a un an, cette journaliste que je ne connaissais encore que par la plume réalisait un reportage auprès de Sayest, un jeune graffeur parisien. A cette époque, Combat-Jeune avait à cœur de présenter chaque mois un artiste méconnu et de lever le voile sur son univers. Dans la capsule audio, les ronronnements de la ceinture parisienne, les frottements des pas sur les pavés, la surprise des passants dans la rue que Clara, portée par le moment présent, prend bien soin de ne pas couper. Et sur une musique onirique, comme des bulles qui éclatent, sa voix s’élève : « cette fois ci on vous propose un truc un peu bizarre : un dessin en son et une rencontre haute en couleurs dans une partie de Paris comme tombée dans l’oubli. » A peine le podcast enclenché, la secrétaire de rédaction de Combat-Jeune, Juliette Dicque, s’exclamait « mais elle a une voix dingue ! C’est une voix faite pour les podcasts ! » et je lui répondais « C’est ça. Elle a une voix pour raconter des histoires. » Il suffit parfois de peu de choses pour deviner l’existence de quelqu’un, la raison de sa présence sur Terre. Ce jour-là, nous avions compris toutes les deux celle de Clara Jaeger, née pour enchanter le réel, rencontrer des visages multiples et raconter leurs histoires sur des notes de musique.

Un mot d’ordre : créer

Clara est née à Rennes, le 26 mai 1997. Son enfance, elle la passe bien loin de la métropole parisienne capturée dans son podcast d’octobre 2019, dans la petite commune de Vezin-le-Coquet, en Bretagne. Déjà, on se dit que l’art n’est pas loin. La Bretagne, c’est les crépuscules foncés de Ferdinand du Puigaudeau contre les mers calmes d’Henry Moret, la plume chatoyante de Châteaubriand contre la prose engagée de Louis Guilloux. Il y a quelque chose qui bat dans cette région du bout de la France qui aime à dire parfois qu’elle n’en fait pas vraiment partie. De son enfance à Vezin-le-Coquet, ne restent à Clara que quelques souvenirs un peu flous « les traditions familiales, le marché, l’Arvor, un cinéma d’arts et essais à Rennes. » « J’y suis ancrée parce que j’y trouve une certaine douceur, raconte-t-elle. Mais je crois que c’est à Paris que j’ai vraiment grandi. » A 18 ans, bac Littéraire option théâtre et mention européenne anglais en poche, Clara s’envole en effet pour la capitale, direction des études de lettres à la Sorbonne. Un choix qu’elle n’avait jamais vraiment intellectualisé : « je n’ai pas toujours voulu aller à Paris, ça n’a pas vraiment été un choix purement réfléchi, avoue-t-elle. J’ai quitté mon écrin doux et tranquille qui suivait son cours. Ça n’a pas forcément été facile. Quand on arrive à Paris à 18 ans, c’est un choc culturel et social ! » Ces cinq années à Paris n’ont d’ailleurs pas toujours été faciles : « ça n’a pas forcément été cinq années de plaisir, c’était même assez dur, se souvient-elle. Grandir, c’est laisser une partie de ton enfance derrière toi. Et dans une ville tentaculaire comme Paris, c’est important d’être bien entouré. Ici, j’ai pris conscience du monde. J’y ai aussi retiré la version de ce que je suis maintenant. » A 18 ans, la jeune fille n’avait pas encore vraiment réfléchi à ce qu’elle voulait être. A Paris, rattrapée par son amour pour la création, elle change finalement de voie. Des lettres, la voilà tout à coup au design. Elle passe deux ans à l’école supérieure des arts appliqués de Duperré, où elle s’adonne au graphisme. Elle y rencontre notamment Guillaume Bihan, un jeune photographe à l’objectif tourné vers les paysages. « C’était le début de mon travail d’honnêteté avec moi-même, sourit Clara. C’était le moment pour moi de découvrir là où je voulais aller. J’avais toujours été très créative, tentée par le monde des arts. Je savais que j’allais le regretter si je ne le tentais pas, et en même temps c’est une décision à double tranchant, un choix d’existence. »  Ce choix d’existence que fut l’école Duperré le mena à un autre : celui du journalisme.

« J’aspire à un journalisme qui crée du lien social »

A l’issue de ses deux ans de graphisme, Clara choisit de faire son stage de fin d’année en rédaction. La voilà dans les locaux de Libération, à la section du P’tit Libé. « Ce choix était d’abord lié à mon goût pour l’écriture, explique-t-elle. Mais surtout, j’ai une vision du design qui est très liée à un engagement social, à une forme de militantisme. Ce n’est pas uniquement un monde fermé sur lui-même. » A Libération, elle se met donc à prêter également sa plume, et s’aperçoit qu’elle aime autant illustrer que construire l’information. Une révélation qui la conduit à Paris 8,  en licence de techniques journalistiques pour les nouveaux médias. A l’heure où je l’appelle et que la nuit est déjà bien tombée, Clara boucle un stage chez Kaizen où elle a passé tout son été. Pas besoin de la voir pour deviner les étoiles qui pétillent dans ses yeux. Son mois d’août en salle de rédaction, la journaliste ne l’aurait troqué pour rien au monde contre une plage de sable fin : « c’était incroyablement instructif, tant humainement que professionnellement, me raconte-t-elle. Et surtout, ça m’a conforté dans l’idée que ce que je veux faire, c’est créer du lien social, raconter des histoires, rencontrer des gens pour rapporter ce qu’ils ont à nous dire. J’aspire à ça, à l’humain. » Des histoires et de l’humain : l’instinct de nous avait pas trompées. Son but ? Réussir à créer des projets hybrides. « Je veux pouvoir écrire des reportages avec des capsules audio au milieu par exemple, s’enthousiasme-t-elle. Réussir à retransmettre des ambiances, des sons, des voix. » Ce soir-là, Clara s’apprête se tourner vers de nouveaux horizons. Dans quelques jours, elle déambulera à travers les rues de Tours, étudiante en master à l’Ecole publique de journalisme (EPJT). « Maintenant je prends la vie comme elle vient, rit-elle lorsque je lui demande si elle est nerveuse. Ces dernières années, j’ai assez bougé entre les lettres, l’art, le journalisme… Tout est lié, même quand on s’engage dans plein de trucs différents sans savoir pourquoi, au final tout paraît fluide. Tout ce que j’ai entrepris va me donner des bribes de projets, des élans. » Elle en profite pour glisser : « c’est ce qui m’a poussée à Combat. Je sens que je peux proposer des choses. Il y a une grande liberté. »

 « Il y a des artistes qui te chuchotent à l’âme. »

Et dans le visage de la liberté, Clara voit l’art. Du cinéma au théâtre en passant par la littérature, l’art fait partie de  ce qui la forge. « C’est drôle parce qu’on est tous à la course d’une passion, comme si ça faisait notre originalité, mais moi, j’ai plein de micropassions » rit-elle. Et d’abord : rêver, écrire, créer. Après onze ans de théâtre, la jeune femme préfère aujourd’hui les gradins aux planches. Mais c’est le monde du cinéma qui continue de lui faire de l’œil. « J’ai une passion absolue pour Cédric Klapisch, s’exclame-t-elle. Il y a des artistes qui te chuchotent à l’âme. Ses derniers films sont incroyables. Ce qui nous lie, par exemple, c’est une entrée dans la vie des gens. Et c’est ça qui me passionne, raconter une histoire sans filtre alors que c’est créé. » Dans les films qui la bouleversent, Clara compte encore ceux aux couleurs orientales, ou qui traitent de la condition de la femme : Papicha, Mustang… Au même rang que Cédric Klapisch mais du côté des pages que l’on froisse : Gaël Faye, répond-elle immédiatement. « ce genre d’œuvre te transcendent ». L’espace d’un instant, Clara m’entraîne à la rencontre d’Eduardo Halfon, un auteur guatémaltèque découvert il y a peu. « Il parle beaucoup de la relation au souvenir, du patrimoine familial… C’est quelque chose qui me parle, que j’explorais beaucoup quand j’étudiais l’art. » Quand elle parle de livres, sa propre plume la démange. « Je ne me vois pas passer ma vie sans écrire un livre, un roman, rêve-t-elle. J’ai un trop plein de ressentis. J’espère qu’un jour, ça va gamberger sur des plages. » Au-delà des artistes, c’est un mouvement qui l’emporte.

Si « on est toujours à la quête perpétuelle du bonheur »,  Clara, elle, a trouvé ce qui la fait vibrer. « Je crois que je suis quelqu’un de passionnée au sens premier du terme, dit-elle. Je vis les choses de manière assez intense, je suis beaucoup dans le ressenti. J’ai tendance à beaucoup aimer regarder les choses autour de moi, à créer des histoires. » Elle réfléchit un moment et ajoute « en fait, j’aime romantiser et poétiser mon quotidien. » Une poésie que l’on retrouvera très vite dans ces mêmes colonnes.

A la Une : Clara Jaege. Crédits : Elise Bellot. Design : Nina Lavaux.

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