Aux lendemains imaginaires

« Le progrès n’est que l’accomplissement des utopies. » – Oscar Wilde

Il est toujours surprenant de constater à quel point les sociétés qui pensent atteindre le pinacle du progrès parviennent encore à être surprises par les apocalypses. Mais peut-être le feint-on : à une époque où il devient presque possible de modeler scientifiquement l’enfant dans le ventre de sa mère, certains trouvent sans doute délicieux de s’étonner devant une forêt en feu ou un virus prédit depuis plusieurs années. La stupeur, enfin ! Il faut bien la jouer un peu pour sortir des quotidiens mornes ! Cet état d’inertie et d’engourdissement qui étouffe jusqu’aux sensibilités les plus physiques, qui noie les esprits engourdis dans les brouillards intemporels.

Renaître au monde

Dans le meilleur des cas, la stupeur ne fige pas pour l’éternité. Lorsque la léthargie s’enfuit, elle peut même provoquer les pulsions les plus créatives : la peur, la colère, l’amour, l’espoir, la rancune, la témérité, pourquoi pas encore, la générosité. C’est une apathie qui vaut le coup. Elle se rattrape. Elle permet de repartir de plus belle pour ouvrir en grand les portes des lendemains qui chantent. Elle prépare le terrain pour la lutte. Ce printemps, la stupeur liée à la nouvelle pandémie a bien semblé provoquer ces stupeurs fertiles. Il fallait s’y attendre. Le XXIème siècle sortait à peine de ses premiers balbutiements, prometteurs des progrès les plus fantasmés, que l’univers tout à coup mettait fin à notre centralité. C’était donc un mensonge. Nous n’étions pas, comme le soufflait encore Protagoras sur nos tableaux noirs « la mesure de toute chose », le nombril terrestre et céleste, les propriétaires absolus du monde. Notre quotidien se figeait ; celui de la nature se déployait. Il fallait ruminer entre nos quatre murs –nuançons, certains les préfèrent plus éloignés l’un de l’autre- tout en voyant le ciel s’éclaircir, les animaux déambuler dans les rues, les oiseaux remplacer le feu ronronnement des voitures. Et donc, le monde pouvait se passer de nous. Même, il s’en accommodait. Il se réparait, loin de nous. Et pire encore : nous pouvions encore mourir. Nous qui sollicitions nos scientifiques les plus éminents pour repousser encore l’âge de la fin de vie, nous nous apercevions que notre médecine n’était pas encore invincible. A la stupeur sanitaire s’ajoutait la stupeur de la dépossession : le sceptre imaginaire, soulevé pendant des siècles, gisait à nos pieds.

Puis sortis de la stupeur, la magie opérait. Les promesses pleuvaient de parts et d’autres. On allait réussir : changer notre mode de vie, préserver l’environnement, revoir notre système politique, réadapter notre économie, penser plus local, ou tout simplement commencer à penser. Le confinement ressemblait à un grand jour de l’an prolongé. Soûlés au chaos, l’avenir avait un goût sucré : l’optimisme. Les tribunes alors se divisaient en deux camps : ceux qui y croyaient et ceux qui n’y croyaient pas.

Retour du domaine des morts

Mais il arrive aussi que même la stupeur ne soit pas suffisante. Dans ces cas-là, une fois sortis de l’hébétude, le souvenir de celle-ci s’estompe très vite. Ne l’oublions pas : chez certains animaux, l’hibernation n’a pour but que de surmonter des conditions ambiantes difficiles. Une fois l’hiver fini, la vie peut reprendre comme elle s’était arrêtée. Voilà sans doute pourquoi les utopies du mois de mars se sont réveillées avec la gueule de bois. Les hôpitaux n’étaient pas encore sortis de leur climat d’angoisse que le quotidien reprenait avec plus de vacarme encore. Tout le reste s’était évanoui. Il avait suffi d’un rien, le premier pied glissé dehors. Comme par magie. L’herbe n’avait pas changé, les motos faisaient à nouveau un boucan impossible, les sujets les plus sensibles évacués d’un geste. Le jour-même du déconfinement, les files s’étiraient devant les magasins des grandes marques. Aucun doute : la vie reprenait. Etrangement, après avoir rêvé de construire, l’Occident se prenait d’une nouvelle passion pour la déconstruction : les statues, les océans, les autres, les projets, les avenirs. Les politiques tout à coup découvraient qu’il existait dans la société une certaine violence. Et quoi ? On se bat donc dans nos rues ? Depuis quand des femmes et des hommes se faisaient frapper à mort dans des lieux publics ? Le racisme n’avait pas disparu au passage à l’an 2000 ? La crise courait encore et certains en haut s’inventaient une nouvelle stupeur pour mieux oublier la première.

Rien n’avait changé, à la différence du masque soudainement apparu au bas des visages. Il fallait bien dissimuler les sourires crispés. Il est étrange d’ailleurs, ce masque par-dessus les masques préexistants, un nouveau masque qui s’appose sur les apparences déjà bien souvent jouées. En revanche, pas besoin de cacher les yeux : les regards se détournent depuis un moment déjà. Elon Musk vient de proposer de nous implanter une puce dans le cerveau dans le but de soigner jusqu’à nos dépressions. Pendant ce temps, il nous faut encore attendre parfois une dizaine de jours pour recevoir les résultats d’un test au coronavirus. Chacun ses lendemains rêvés.

Au fond, voulait-on vraiment quitter ce monde-là ? Celui que nous appelions déjà « le monde d’avant » et qui a pourtant enterré « le monde d’après » ? Qu’on se rassure : il est encore là. Avec ses néons scintillants et ses moteurs qui tournent à plein, les pays éventrés et ceux en feu, les mots vides de sens aux tribunes, les bouchons et les klaxons, les élections politiques sur fond de punchlines décisives. Il perdure : le monde-usine.

En plus de ça, ce qui nous restait d’humain paraît nous échapper. La peau, ne l’oublions pas, la peau et ses frissons sont encore interdits. Les étreintes criminelles et les caresses mortelles. Les souffles, qui auparavant faisaient frémir les épidermes, sont moins sensibles à un mètre de distance. A peine peut-on se sourire de loin en imaginant les corps qui se frôlent. L’amitié des hommes et des femmes est-elle encore possible, sans ses bousculades, ses embrassades, ses poignées de main, ses bagarres aussi ? Mais alors, comment réinventer l’amour ?

Repenser l’humanité

Au début de ma page, l’idée m’a effleuré d’écrire seulement un mot. Néant. Page blanche. Comment résumer en l’espace de quelques pages le point de non-retour atteint par notre civilisation ? L’important à noter peut-être est que nous avons fini par nous apercevoir de notre incapacité à réagir face à l’urgence de la situation, qu’il s’agisse de la catastrophe climatique, sociale ou sanitaire. Mais plutôt que le désespoir et le repli, cette possible lucidité pourrait heureusement nous permettre de mener un combat plus rationnel. A quoi bon essayer de rattraper les lobbies, les entreprises, les politiques, les climatosceptiques, les inconscients, dans leur course à la finitude ? Plutôt que de gaspiller de l’énergie à essayer de convaincre l’impossible, utilisons-là pour créer nous-mêmes un avenir possible. Puisqu’il est évident à présent que nous ne pourrons jamais tout sauver, qui nous empêche de sauver ce qui peut l’être encore afin de permettre aux lendemains de naître ? Et il existe, ce courage de la création envers et contre tout, cette force de l’alternative qui depuis longtemps déjà a su se passer de l’opinion « d’en haut. » Il ne reste plus qu’à l’épaissir encore. Alors, qui ?  Maintenant que nous nous sommes aperçus que la vie humaine n’est plus futile et que la Terre s’effondre, qui viendra renflouer les rangs de celles et ceux qui se battent déjà ?  La dignité de l’humanité dépend de toutes les décisions que nous prendrons aujourd’hui pour les générations de demain ; de l’air qu’elles respireront, des hectares d’herbes qu’elles pourront fouler, des droits qu’elles n’auront plus à revendiquer. Evidemment, il ne faudrait pas trop tarder. Le programme est chargé. Il s’agit de savoir si nous sommes encore capables, en 2020, de se retrousser les manches pour mettre sur pied une civilisation nouvelles, de modeler des valeurs sans l’aide de mentors spirituels, de réinventer les liens humains, repenser les notions majeures comme le bonheur, le sacrifice, le confort, le progrès, l’affection, l’espoir, le bien, et que sais-je encore.

La fin des illusions ne sonne pas forcément la fin de tout. En réalité, ce serait même plutôt le contraire. L’illusion, n’est-ce pas une perception erronée, un substitut artificiel à la réalité, un artefact qui empêche d’avancer de manière lucide ? Ne perdons pas espoir : la fin des illusions peut aussi signifier le retour de l’honnêteté et de la sagacité. C’est-à-dire un commencement. Et celui-ci peut naître dans n’importe quel esprit. Comme l’écrivait déjà Aldo Léopold dans son superbe Almanach d’un comté des sables :  

le progrès ce n’est pas de faire éclore des routes dans des paysages déjà merveilleux, mais de faire éclore la réceptivité dans des cerveaux humains qui ne le sont pas encore. 

Image à la Une : © Combat et © kozzmen

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