Rivers Solomon, un engagement interstellaire

L’Incivilité des fantômes est un roman inclassable et fascinant, le microcosme d’une société de classes, dérivant dans un vaisseau spatial après la destruction de la terre. Un autre monde qui questionne notre rapport au genre, aux normes, à l’identité, au pouvoir, au racisme, à la différence, au sexe, au corps et à la liberté.

Je ne lis jamais de science-fiction. Je devrais. Ça agrandit le regard. Mais ma connaissance du Space opera demeure celle du grand public, de l’amateur de cinéma vorace que je suis et qui n’a pas forcément franchi le pas en littérature. Me lancer dans l’Incivilité des Fantômes  de Rivers Solomon au terme d’une longue hésitation est donc un baptême du feu, un saut dans le vide et le fruit d’une curiosité kamikaze, d’une confiance également dans le beau catalogue des éditions Aux Forges de Vulcain.  Un livre excellent et difficile à classer, qui soulève des problèmes aussi fondamentaux que la lutte des classes, l’esclavage, le genre et l’identité qu’elle induit, la tyrannie, le savoir, le racisme.

Nobles et vastes questions posées par l’auteure, noire, autiste asperger, transgenre et non binaire. Cela a son importance. Car il s’agit avant tout d’un roman qui interroge la violence des catégories. L’embarras d’être classé selon sa couleur de peau, son corps, son sexe ou son héritage. A quel point il est compliqué d’échapper aux étiquettes, aux choix qu’on vous a imposés. A tout ce que vous n’avez pas choisi de devenir.

Le vaisseau des opprimés

Le Matilda est un vaisseau spatial où l’humanité a trouvé refuge il y a quelques centaines d’années après avoir épuisé la terre. Sur chaque pont vivent les gens selon leurs privilèges et leurs fonctions sociales. Les hauts-pontiens sont les puissants et les glorieux dignitaires. Les bas-pontiens sont les esclaves, malmenés, martyrisés, violés par des gardes d’une rare cruauté. Un souverain règne. Ultra conservateur, ultra-ségrégationniste.

On songe d’abord au Transperceneige où cette société de classes devenait le cœur de l’histoire. Pour autant ce n’est pas le cas ici. On s’attache aux pas d’Aster, jeune bas-pontienne, non-genrée elle-même, botaniste surdouée et assistante d’un chirurgien de haut rang, Théo. Ce dernier fait partie des cercles du pouvoir et permet à Aster d’accéder à un savoir et à une culture à laquelle elle n’était pas destinée. Régulièrement violentée, battue et opprimée, c’est pourtant à ses talents que l’on fait appel quand on doit soigner les hauts dignitaires. Mais son savoir est toujours clandestin, réprouvé et dangereux. On vit chaque page avec la crainte de la voir découverte. Une forme de claustrophobie et d’oppression que l’on ressent très fort sans pour autant que Solomon ne s’attarde sur le contexte.

Il s’agit de cela. Nous ne sommes pas devant un roman à thèse. Pourtant on ressent chaque brimade. Un peu à la manière de ce qui vous étreignait devant un film comme Twelve Years a slave. Une société aussi hermétique que les différents ponts du Titanic, aussi effrayante qu’une incarcération, aussi tyrannique que celle de 1984. On ressent du point de vue singulier, direct et presque détaché de l’héroïne, tous les méfaits que peut produire dans l’intimité de chacun, une société totalitaire. S’ajoute à cela une ségrégation aussi raciale que sexuelle qui insinue chez le lecteur une hantise presque hypnotique, permanente, quand la barbarie peut surgir à chaque instant, parfois même sur un mot. Au moindre écart de ceux qui ne savent pas garder leur place.

La langue de Solomon et ses subtilités, sa distance et son minimalisme, sa force d’évocation prennent d’abord un peu de court. La traduction de Francis Guèvremont rend compte de cette singularité. De ces passions et ces colères sous une apparente froideur.

Une odyssée d’émancipation

Aster est un électron libre, à ses risques et périls. Elle est animée d’une volonté de savoir, de justice, de vérité et de beauté. Elle accepte les choses. Les vit au premier degré, sans jugement. Sans doute est-elle autiste. Mais la force de Solomon est de ne jamais rien surligner, catégoriser, de laisser le lecteur ressentir cela également.

C’est un roman qui donne à voir l’étrangeté de tout, ce qu’on ressent quand on n’entre pas dans les cases. Quand la société entière ressemble à une violence, à une exclusion, à un reflet qui n’est pas le vôtre. Où on vous punit de ne ressembler à personne, où on vous condamne de ne pas vous comporter comme tout le monde. La tyrannie des normes poussée à bout. Dans toute sa violence, dans toute son intolérance, son inhumanité. Et cela devient une allégorie de notre modernité d’algorithmes, de l’Amérique de Trump, si polarisée, si inconciliable, devenue le symbole du malaise et de la simplification qui a envahi le monde entier.

Les personnages de ce roman sont des évadés, de la mère d’Aster qui laissa derrière de mystérieux écrits, de Théo, obligé de dissimuler sa sexualité pour garder sa position, de l’étrange Gisèle compagne d’Aster depuis l’enfance, à la fois complice et totalement psychotique. Après le roman de Gilles Marchand, Requiem pour une Apache (sorti il y a peu chez le même éditeur) il s’agit d’une autre forme de résistance des non-alignés, des inclassables, des humiliés. Une autre nef des fous, presque au sens propre. Ceux que la norme veut réduire au silence.

Briser le silence

Le vaisseau souffre de tous les maux de l’humanité. La lutte d’Aster symbolise alors une volonté d’émancipation absolue. Pour se libérer de tous les jougs. Pour se découvrir, reconstituer son passé et sa personnalité totalement atomisée par toutes les humiliations. Ce que cela exige de sortir du silence, le courage qu’il faut pour être soi et pas celui qu’on est censé être. Une odyssée vers une identité profonde. Vers la désobéissance. Vers l’indéterminé. Vers l’imprévu, ce caillou dans la chaussure qu’on se doit tous de devenir, riches de nos différences et non de nos ressemblances. S’accorder de vrais regards plutôt que de mesurer nos cécités et toutes les règles qui nous séparent et nous opposent. Dépasser toutes les certitudes et toutes les apparences qui nous éloignent de nos humanités profondes. Reconquérir les souvenirs que l’on voulait effacer. Aster est l’héritière d’une mémoire devenue interdite, difficile à décoder.

Le récit est d’une indiscutable justesse et d’une immense ambition. Car il y a un fil rouge, un mystère à découvrir, une quête héroïque au sens des récits plus classiques. A cette construction des héros qu’a développée Joseph Campbell et dont on connaît l’évolution depuis la mythologie.

« Inclassable ». Le mot est galvaudé mais il a rarement été aussi pertinent qu’ici. Est-ce un Space-Opera, un hymne à la tolérance, à la libération, une œuvre à clés ? C’est un peu tout cela. Mais ce serait faire un contresens que d’essayer de caractériser ce roman plus avant. Et juste plonger dans le vide, et se convertir à cet autre monde qui questionne tant le nôtre. Le jeu de miroirs est permanent, l’allégorie incroyablement puissante.

9782373050561

Rivers Solomon, L’Incivilité des fantômes, Aux Forges de Vulcain

Image à la Une : Rivers Solomon, Photo de Martha Levine.

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