Au camp de Chatila, un projet d’autosuffisance alimentaire pour survivre

C’est en 1948 que le camp de réfugiés palestiniens est fondé au sud de Beyrouth. Aujourd’hui, les tentes provisoires ont laissé place à des infrastructures précaires. Environ 25 000 réfugiés s’entassent sur le seul kilomètre carré de ce camp tristement connu pour le massacre dont il a été victime en 1982. L’horreur continue 70 ans plus tard, sous une autre forme. Entre misère, surpeuplement, famine, inégalités, insécurité, les habitants de Chatila ont abandonné l’idée de vivre dignement mais essaient de trouver des moyens de survivre. C’est notamment le projet de Nada, réfugiée palestinienne, avec l’aide de Malika, étudiante à Science po Paris.  

Une injustice au carré 

L’idée d’autosuffisance est venue de Malika. La jeune femme est partie dans le cadre de ses études faire un stage à Chatila. Elle donne des cours de prévention sur le trafic humain, la prostitution, le trafic de drogue, à des enfants entre 3 et 9 ans. Sur place elle se lie d’amitié avec sa collègue Nada, réfugiée syrienne d’origine palestinienne arrivée sur le camp en 2012. Malika explique que ce qui l’a frappée en premier, c’est « de voir des inégalités très graves : des enfants incapables de marcher n’avaient pas de fauteuils roulants, des personne diabétiques faisaient la manche pour s’acheter des médicaments. » Ces inégalités se sont d’autant plus aggravées depuis la crise du Covid-19 et les explosions survenues à Beyrouth le 4 août 2020. L’UNRWA (L’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient) a vu son budget se réduire d’un tiers lorsque Donald Trump a décidé d’arrêter de la financer en 2018. Les conséquences sont désastreuses : « L’UNRWA était la seule institution qui formait des médecins, qui permettait que les Palestiniens n’aient pas à payer dans les hôpitaux, et  la médecine générale était quasiment gratuite […] Selon l’ONU, l’ UNRWA  n’aurait pas la possibilité de survivre jusqu’à la fin de l’année. », se désole Malika. Nada, qui vit sur place, dit recevoir « l’aide de plusieurs associations, mais cela n’est pas suffisant. Il y’a 7000 familles dans le camp de réfugiés et les prioritaires sont celles qui ont des pistons.»

Photo : Ahamad Mansour

Naissance d’un projet 

Pendant le confinement, Nada alerte Malika : la situation s’aggrave. Pour elle, le souci n’est pas tant la propagation de l’épidémie que la diminution des aides : « Mourir du coronavirus on peut l’accepter, mais mourir de faim c’est encore plus douloureux ». C’est ici que l’étudiante française a eu l’idée de lancer une première collecte afin de pallier un peu la misère grandissante : « On a réussi à avoir 1800 euros qu’on a redistribués vers le camp, on a distribué de la nourriture et des médicaments. Mais au bout de 3 mois on n’avait déjà plus d’argent. ». Nada s’est occupée de toutes les transactions. Elle a aussi « aidé un enfant dont les parents n’avaient pas les papiers ni assez d’argent pour aller à l’hôpital. S’il n’était pas aidé médicalement, il risquait de perdre ses jambes ».  Mais ces actions restent très limitées par le manque de budget, et il a fallu trouver assez rapidement une autre solution. C’est grâce à Nada que Malika a eu l’idée de ce projet novateur. La jeune maman  lui a confié que si elle disposait seulement  d’un lopin de terre elle y planterait quelques légumes, et que cela lui  permettrait au moins de survivre. Un ami de Nada  leur a prêté un terrain. L’objectif est désormais de récolter assez d’argent pour soutenir ce projet, acheter des graines, des outils, une sécurité pour les gens qui y travaillent. Les deux femmes comptent former les personnes les plus précaires, sans emploi ni source de revenus, Malika prend l’exemple d’ « une dame qui a trois enfants, qui est seule, et qui a 30 dollars par mois, en sachant que le paquet de dix couches vaut 5 dollars. On veut vraiment faire planter les gens qui n’ont rien et procéder par distribution dans le camp ». Pour Malika qui dit ne pas aimer l’assistanat, ce projet d’autosuffisance alimentaire permet de redonner à ces réfugiés « une dignité, du respect. On est juste là pour donner un coup de pouce et non pas  pour dire « grâce à nous, vous pouvez manger ». C’est eux les acteurs du projet. » 

Photo : Nada

« Je me suis enfuie de Syrie pour être en sécurité, mais ici j’ai clairement peur » 

Si ce projet aboutit, Malika pense que les fruits de la récolte pourront « peut-être se revendre au Liban pour engendrer d’autres projets qui leur permettent de s’émanciper malgré toutes les entraves qui existent. » Et elles sont nombreuses : il y a la diminution voire l’inexistence des aides, mais aussi le problème d’accès à l’éducation car il n’y a qu’une seule université publique au Liban. Il faut en plus se faire parrainer ou faire une demande à l’URNWA pour bénéficier d’une aide dans les frais de scolarité. « J’ai passé le bac en Syrie mais à cause du prix de l’Université je n’ai pas pu finir mes études au Liban », regrette Nada.  Il y a aussi la peur, l’insécurité, la violence. La misère a engendré une forte présence du trafic des drogues, avec l’existence d’une mafia au sein du camp. « Je me suis enfuie de Syrie pour être en sécurité, mais ici j’ai clairement peur, raconte Nada. Il y’a un mort par jour voir plus… J’ai vu une femme et son fils se faire tuer après une altercation avec des membres du trafic de drogue. » Cette violence avait secoué les réseaux sociaux le 18 juin dernier : alors qu’elle traversait la rue, son enfant dans les bras, une femme s’était fait tuée. Des prestations ont eu lieux contre l’impunité des trafiquants, mais ces tueries dues en grande partie au trafic de drogues restent toujours aussi présente. Elles sont le fait de la précarité, de l’interdiction d’exercer 72 emplois au Liban, et nombreux  donc sont ceux qui se réfugient dans le trafic de drogues ou la vente d’arme. 

« Cet enfant est devenu orphelin. La faute à qui? Aux dealers et à ceux qui les protègent (…) Il vous demandera des comptes un jour ! »

Un remède contre le désespoir ? 

Le projet ne sauvera sûrement pas le camp de Chatila de son insécurité, mais pourra être une alternative solidaire au trafic de drogues pour les familles les plus pauvres. Nada garde espoir de s’en sortir malgré tout. La voix brisée par ses pleurs, elle nous confie que son rêve « est de sortir ses filles de ce pétrin, de les voir grandir dans une vie meilleure. C’est le rêve de chaque personne sur ce camp.  » Le projet pourrait permettre à ces réfugiés se sentir moins prisonniers de la situation, plus autonomes, de réparer un peu l’injustice dans l’injustice que constitue la privation d’aides actuelle. Nada et Malika, bien que conscientes des limites de ce projet, y croient. Malika voit même loin : «  On voudrait suivre le projet pendant une ou deux années puis laisser les gens se débrouiller tout seul. On aimerait peut-être ne pas se contenter du Liban mais proposer le projet dans les autres régions pour développer cette autonomie. ». En attendant, les deux femmes espèrent  voir ce projet naître à Chatila et  peut-être, enfin, apercevoir un peu de solidarité à la place de la violence, une lueur d’espoir dans la profonde misère. 

Pour soutenir le projet de Nada et Malika, vous pouvez faire un don ici.

Toutes les paroles de Nada ont été traduites de l’arabe par Dilara.

L’image à la Une est d’Ahamad Mansour.  

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