A nos enseignantes, à nos enseignants

Il y a une semaine, nous avons décidé de rendre hommage à nos professeurs. Sur le papier, l’idée était simple. Nous devions, à notre échelle, apporter un peu de soutien et de chaleur, de reconnaissance surtout, à une profession qui se retrouvait d’un coup sur le devant de la scène. Non, nous n’allions pas nous contenter d’afficher solennellement sur notre site « nous sommes enseignants » pour la simple et bonne raison qu’aucun de nous, qu’aucune de nous, ne l’est. Nous ne pouvions pas avoir cette prétention-là de faire semblant. Faire comme si nous savions ce que cela signifiait, de consacrer sa vie à former celles de milliers d’autres. Comme si nous en connaissions les joies et les tourments, les dangers, les triomphes, les échecs, les peurs, les motivations, les trajectoires, les courages nécessaires, les quotidiens. Nous n’avions connu, nous, que l’autre côté du décor. Nous étions ceux qui le buvaient, ce savoir, qui le tordaient parfois, qui l’oubliaient, ceux à qui il fallait le rendre digeste et passionnant ;  nous avions peut-être parfois eu aussi ce rôle de détracteurs, la cause de leurs nuits blanches et de leurs agacements, peut-être avions-nous été un peu de torture. Nous leur avions donné du fil à retordre. Non, nous ne sommes pas enseignants. Nous ne savons pas cette violence de se retrouver sous les projecteurs seulement quand l’horreur frappe. Mais nous avions été, et pour certains sommes encore, des élèves, des étudiants. Et face à cette tristesse qui nous étreint le cœur depuis le 16 octobre, c’est cette plume d’élève que nous avons saisie. Comme Albert Camus rendait hommage à Louis Germain à sa réception du prix Nobel, en 1957, c’est en qualité d’étudiants que nous avons voulu leur écrire.

Amélie Millet on Twitter: "📚🇫🇷Novembre 1957, Albert Camus, prix Nobel,  remercie son instituteur Louis Germain dans une lettre. Hommage à l'#ecole  républicaine et à la #Libertedexpression… https://t.co/i4tzc5vvZd"

Zoé Maquaire – « Je ne savais pas, à l’époque, que vous m’appreniez le monde. »

Cher Monsieur Bru, 

Vous étiez près de la retraite lorsque je vous ai connu. Du programme, vous vous en fichiez un peu. J’étais en cinquième, mais le Moyen-Age, alors abordé en classe à cet âge-là, je n’en ai pas vu la couleur. Mais de cette liberté volée à l’Education Nationale, vous nous avez fait découvrir un paon aux milles teintes. Et je vous en remercie, du fond du cœur. 

Je vous revois assis à votre bureau, les cheveux blancs éclatants, les yeux bleus brillant derrière vos lunettes en acier. Et votre voix qui formulait les mots comme de gros gâteaux. Vous lisiez souvent nos mots à nous, aussi, comme si la littérature commençait au milieu de nos stylo-plumes. Nos devoirs devenaient grandioses dans votre bouche généreuse. Vous les croquiez comme vous disiez Victor Hugo. Vous en faisiez naître la délicatesse et la beauté au creux de nos maladresses. 

Il vous fallait nous faire sentir. Sentir le rythme, sentir la couleur, sentir le goût de ces gros mots de la littérature française. A travers votre regard bleu, vous nous faisiez voir ces bouts de lettres, et, dans votre dernier geste héroïque de pédagogue, vous nous dévoiliez ainsi que la littérature, ça se touche. Longtemps, longtemps plus tard, je repense encore à vous. Quand on vide les œuvres de leur texture, votre voix sonne. Les mots, leur gout, leur vie. Je me concentre. 

Vous nous avez quitté tôt dans l’année. J’imagine que vous vous en étiez un peu voulu de nous laisser avec ce grand appétit, presque affamés, sans savoir encore où trouver de quoi nous sustenter, parce que beaucoup d’entre nous ont continué à recevoir deux ou trois lettres de votre part. Votre regard, encre bleue claire sur vos épais papiers, veillait, un peu, sur nous. Je vous réponds une dernière fois aujourd’hui, alors que nos mots postés, ces mots-voyageurs, se sont éteints doucement.

Vous saviez porter à nu les timidités. Vous saviez montrer l’importance des choses. Grâce à vous sont empreints en moi le rayon de soleil dans les poussières virevoltantes d’une maison, la joie sous la pluie, la rue des coquelicots où vous habitiez, la littérature qui se loge dans ces minuscules éclats de vie. 

Je me souviens nettement, aussi. Dans une de vos dernières lettres, vous m’expliquiez ce qu’est un hiatus. J’étais en cinquième, je n’étais pas censée savoir cela. Pourtant, cela s’est ancré en lettres bleues de feu dans ma mémoire, allez savoir pour quelle raison. Hiatus : une succession de voyelles appartenant à deux syllabes différentes et qui, s’enchaînant, crée une dissonance, un désaccord, une cacophonie. Je ne savais pas, à l’époque, que vous m’expliquiez le monde. 

Je vous embrasse, avec joie, envers et contre tous, 

Zoé Maquaire.

Nicolas Houguet :  » Sans doute ne le savent-ils pas. L’importance de leur trace dans nos vies. »

Combien sont-ils, ces anonymes qui ont changé notre vie ?

Ces gens dont on faisait souvent des personnages de cartoon, qui ne semblaient pas avoir d’existence en dehors de leur salle de classe. Comme on se repaissait de leurs tics de langages, de leurs curieuses manies ou de leur voix suraigüe… Comme ils rythmaient les jours de ceux qui sortaient à contre cœur de leurs jeux d’enfants pour apprendre l’arithmétique ou les déclinaisons latines ?

Comme ils changèrent des vies. La mienne.

Je me souviens de Madame Sauriaux, quelque part en 5ème, qui envoyait le programme au diable pour nous lire tout haut de sa belle voix les nouvelles de Maupassant ou des extraits de Tristan et Iseult. Comme en fin de journée, cette classe remuante et parfois intenable du collège de Créteil se recueillait autour d’elle pour découvrir la beauté de la littérature, les trésors d’imaginations et de questions qu’elle recélait.

L’envie de traduire en mots les tourments de début d’adolescence dans mes premiers poèmes.

Remettre en cause toutes les certitudes qu’on a héritées de nos parents.

Devenir doucement l’être qu’on n’osait pas.

Entendre dans la voix de cette belle femme blonde, des mots dont on ne savait pas qu’ils nous manquaient.

Ne pas vouloir partir à la fin du cours.

Ressentir le manque, la faim de ces livres dont on ne savait pas qu’ils étaient des miroirs qui nous révèlent, des voyages qui nous emportent, des frissons qui nous métamorphosent.

Eprouver l’émerveillement d’une première ivresse, d’une passion pure qui change pour toujours les couleurs du réel.

Se dire quelques décennies plus tard que ces cours-là, qui ne suivaient pas le programme, qui envoyaient au diable les figures de styles et les règles de grammaire sont précisément ceux qui nous ont donné l’audace d’espérer devenir un jour des artistes. Ceux qui brisaient les cadres et ressemblaient à des révolutions intimes.

Sentir vibrer en nous le désir de ne jamais cesser d’apprendre, de nous convertir à ces éternités de surprises qui sommeillent dans le silence des bibliothèques.

Cette joie fondatrice est celle qui m’a fait vivre ma vie. Je ne sais pas si cette dame en a jamais eu conscience. A t’on a su dire notre reconnaissance à ces messagers qui passaient un an dans notre vie et qu’on ne revoyait jamais ?

A Madame Gabriel qui avaient décelé en moi un amoureux de la poésie et qui m’avait envoyé une carte postale de Normandie avec une belle citation.

A Monsieur Kourdhry, cet homme souriant et d’origine africaine, qui m’avait pris à part à la fin d’un cours et qui avait lu mes premiers textes, me disait qu’il me fallait persévérer, et que s’il connaissait un éditeur, il les lui aurait soumis. J’avais seize ans. Et c’était comme s’il m’avait dit mon avenir.

A Monsieur Vergnes, cet incroyable prof de philo à la voix grave et à la longue barbe à la Karl Marx, qui m’a fait découvrir tous les films de Kubrick et avec qui je restais à deviser des heures. L’envie d’être son ami. L’impression de vivre sous le portique d’Aristote lorsqu’il nous faisait sortir de la salle de classe pour enseigner au dehors.

Et puis la merveilleuse passion de Monsieur Claudon qui à la fac m’avait plongé dans Beethoven et Dostoievski. Lui qui m’a fait découvrir l’opéra.

Ces gens extraordinaires qui sortaient de leur rôle et qui enfreignaient les codes pour nous révéler à nous-mêmes. Je ne sais pas s’ils savent qu’ils sont des noms qu’on n’oubliera jamais. Qui nous accompagneront toute notre vie comme des mains discrètes sur nos épaules. Comme ceux qui nous ont ouvert les yeux sur toute une beauté à découvrir, à apprivoiser jusqu’à ce qu’elle fasse partie de nous.

Sans doute ne le savent-ils pas. L’importance de leur trace dans nos vies. L’importance de ces mots qu’ils ont su trouver pour nous saisir le cœur. Nous agrandir les yeux. Pour affirmer notre voix, notre liberté et notre envie de s’inventer un chemin.

Des décennies après, se souvenir d’eux. Toujours.

Avec une immense admiration pour leur noble vocation.

Avec la plus profonde et la plus sincère des gratitudes.

Si belle et si enfouie qu’il a fallu un drame pour qu’on l’articule enfin.

Charlotte Meyer : « Ces êtres qui triment dans l’ombre, nous les croyons à tort une banalité. Ils tissent nos avenirs. »

Depuis deux semaines, vos noms défilent à toute allure dans mes pensées. Cette petite voix au fond de la tête qui murmure « et si ça avait été vous ? » Si cela avait été vous qui d’un coup aviez disparu dans ces conditions atroces, vous pour qui on déposait des gerbes de fleurs d’adieux au pied des écoles, vous à qui on avait remis la légion d’honneur, non pas à vous mais à une boîte fermée et endormie sur le parvis de la Sorbonne? Si cela avait été vous, comment l’aurais-je supporté ?

Et comment en retenir un seul, de nom ? Depuis ma plus tendre enfance, mes choix de vie ont été rythmés par vos rencontres. Certains d’entre vous ont été décisifs. Je pensais à vous, d’abord, Monsieur B. Mon directeur de primaire au regard si profond, celui dont l’on disait « il est de la vieille école » parce que vous étiez si vrai, si enclin à la réussite de tous. On disait de vous que vous étiez autoritaire, trop parfois. Mais vous étiez si juste. De vos élèves si différents, vous n’aviez comme objectif que de les mettre en avant. Celui-ci, parce qu’il était le meilleur en athlétisme, celle-ci parce qu’elle était la première en mathématiques, celui-là car il était déjà bilingue en allemand, celle-là encore parce qu’elle avait un fabuleux coup de crayon. C’est vous, Monsieur B, qui aviez déniché le premier mon amour pour les mots. De cette petite fille timide installée au premier rang pour éviter le regard des autres, vous lisiez les rédactions dans ce petit cahier jaune aux odeurs d’encre. Elle devenait cramoisie, cette petite fille qui n’aimait pas qu’on la regarde ; et vous aviez le regard rieur. Vous lui rendiez ce cahier alors que la classe applaudissait en murmurant « il faut que tu écrives encore. » Les applaudissements d’ailleurs, on les entendait souvent. Mon père lorsqu’il repense à cette période dit toujours « la classe de Monsieur B tremblait sous les applaudissements. » C’était cela, surtout, que vous nous appreniez. Que chacun avait le droit d’être applaudi, que chacun avait une raison époustouflante de se trouver là, dans ce monde que nous découvrions, que chacun avait le droit à son heure de fierté. Parce que chacun était extraordinaire. C’était cela que vous nous appreniez. Sous ce premier couvert d’autorité se cachait votre amour pour la montagne et la nature, pour les romans et pour l’Histoire. Albert Camus écrit dans Le Premier Homme que somme toute, un instituteur est un peu comme un deuxième père et sans doute est-ce le rôle que vous aviez endossé. Car vous nous aimiez tous et toutes avec le regard d’un père et votre mot d’ordre était de nous faire grandir « jusqu’à ce que vous puissiez vous envoler » disiez-vous. Dans nos esprits d’enfants vous avez fait pousser les germes de l’humanité et de l’humanisme, les bases de la confiance, de la bienveillance et de la tolérance.

Mes années collèges ont été une sorte de tempête un peu vague, un chemin semé d’embûches sur lequel je titubais. Je dois la lumière de ces années-là à quatre femmes qui ont su elles aussi faire grandir l’élève hésitante que j’étais devenue. Trois d’entre elles m’ont ouvert les yeux sur ma passion pour le théâtre. Le théâtre alors, je ne le connaissais  que par les mots que je murmurais seule dans ma chambre. Je le lisais plus que je ne le jouais. Je connaissais par cœur des tirades d’Hugo et de Shakespeare qui n’avaient jamais franchi mes lèvres. Madame C était professeure d’histoire, Mesdames F et D professeures de français. Et tout à coup l’élève de primaire, souvenez-vous, l’élève cramoisie au premier rang, se retrouvait le cœur battant dans les coulisses à compter les secondes avant que le moment ne vienne où elle se retrouverait sur scène à son tour. Se rendaient-elles compte alors du souffle de vie qu’elles m’offraient ? Se rendaient-elles compte que pendant ces quatre années, jamais je ne me suis sentie aussi vivante que lors de ces répétitions où sous leur regard, soudain je pouvais être ? Que de fois m’ont-elles reprises puis applaudies, combien de fois m’ont-elles fait répéter, encore et encore, à inscrire l’endurance et l’exigence comme maîtres-mots de ce que je suis aujourd’hui ? Elles me l’ont raffermi, cet amour des mots. Cette passion pour la littérature que je ne savais que chuchoter, elles m’ont appris à le crier, à le faire vibrer, elles m’ont appris ce délice de les sentir battre contre la langue et de les entendre, jetés dans une salle pleine à craquer. Ce sont elles, depuis leurs trois chaises de cette petite salle de réunion transformée chaque année en troupe de théâtre, qui m’ont offert la lumière pendant ces quatre ans et qui m’ont appris le plus dur et pourtant le plus important à enseigner : la passion jusqu’au bout des ongles, celle qui vous permet d’exister. La quatrième était professeure de français – encore une. Madame B enseignait dans cette petite salle au rez-de-chaussée, celle devant laquelle tout le monde passe aux heures de récréation, sans se douter parfois qu’on y trace des destins. C’était une petite femme au regard clair et aux cheveux courts qui connaissait son Flaubert jusqu’au bout des doigts. Madame B avait perçu bien plus loin dans mes rédactions que les tentatives d’une petite écrivain. Elle a été la première à me percer à jour, à comprendre les questionnements et les craintes sous la plume. Il y avait quelque chose de maternel dans cette main qui réceptionnait mes copies périphériques en disant « écris encore. » Madame B a fait partie des êtres de ma courte vie qui m’ont le plus bouleversée. Parce que son regard brillait lorsqu’elle saisissait un livre, parce qu’on entendait presque son cœur battre à la découverte d’un texte, parce que quelque chose dans ses yeux criait qu’elle y croyait, qu’elle croyait fortement au pouvoir de ce qu’elle nous enseignait.

Puis il y eut le lycée, la der des der, dernier voyage avant l’envol. Ils étaient quatre, là aussi. Je les appelais « mon triumvirat élargi », « ma dream team ». Quatre professeurs, quatre êtres qui ont été mes piliers de ces trois années. Quatre forces de la nature sans lesquelles je n’aurais jamais accompli la moitié de ces cinq dernières années. Madame R, professeure de littérature, était l’incarnation de la bonté. Elle avait ce don inexplicable qui faisait que chaque élève l’adorait instantanément. En réalité, pas si inexplicable. Madame R aimait chacun de ses étudiants. Elle voyait en nous des potentiels infinis. A travers ses yeux, nous avions toutes et tous le pouvoir de décrocher la lune. Elle était notre roc. Entre nous, la classe l’appelait « maman. » Elle s’en doutait peut-être. Elle m’a appris à repousser mes limites, à aller toujours plus loin, à ne pas se satisfaire de ce que je savais faire. Elle aimait les textes plus que tout. Elle nous les lisait, à nous, comme n’osent plus le faire les professeurs à des élèves de cet âge. Nous redevenions des enfants assis en silence autour de cette femme au sourire immense, qui nous racontait Zola, Maupassant et Hugo avec une voix bénie entre toutes.  Monsieur N était professeur d’histoire. Pour certains, il incarnait l’autorité intimidante. Son œil cernait un téléphone portable au fond de la classe plus vite que son ombre. Il avait dans la peau le goût de l’Histoire et le devoir de la vérité. Lorsqu’il passait en cours les images les plus sombres de la seconde guerre mondiale, le silence s’abattait le long des rangs. Et il concluait en murmurant : « je ne sais toujours pas s’il faut montrer ça. » Mais il le montrait tout de même. C’était une question de justice et peut-être d’humilité face à l’Histoire. Au lendemain des attentats de Charlie Hebdo, Monsieur N avait consacré son heure de cours à ce sujet brûlant. Je me le suis passée en boucle, ce cours, le jour où Samuel Paty a perdu la vie. J’en avais la chair de poule. Je revoyais face à sa classe mon professeur droit, qui parvenait si bien à nous enseigner la liberté et le monde. Et je me disais « ça aurait pu être lui. » Monsieur G était professeur de philosophie. Dans les discussions de couloirs, il devenait facilement Socrate : il en avait la sagesse et un peu l’allure. Il avait une culture immense. Monsieur G était de ceux dont l’ont dit qu’ils sont « des puits de sciences », des êtres voués à l’admiration et à l’écoute. Je sais qu’il a tracé des vies. Il portait sur le visage son amour pour l’enseignement. Sa salle était le temple de la liberté. Jamais quelqu’un dans cet établissement n’avait tant poussé au débat et à la justesse des opinions.

Puis il y a eu Monsieur J. Monsieur J a été mon Louis Germain. C’était un personnage comme on n’en rencontre jamais, un « grand escogriffe » qui arrivait au lycée avant tous les autres, lorsque le matin pointait le bout de son nez. Et il passait des heures à remplir son tableau à l’aide de craies de toutes les couleurs. Son écriture fine s’étalait presque jusqu’aux murs. Ça l’amusait. Il y avait quelque chose d’espiègle dans son regard lorsque les élèves rentraient dans cette salle où croulaient livres et photocopies. La littérature, il en parlait pendant des heures. Au bout d’un moment, il quittait cette classe où s’agitaient les plumes. On ne savait pas où il allait. Son regard dérivait. « Je parle à Dieu » me disait-il parfois. Il se laissait entraîner par la pensée de ces auteurs qui parlaient en lui. Monsieur J n’aimait pas la littérature : elle vibrait avec lui. Il l’avait dans le corps et dans le sang. Il ne vivait qu’à son rythme. Cela lui donnait parfois l’allure d’un être fantastique dont certains aimaient se moquer. Je crois au contraire que c’est ce que j’aimais chez lui. Cette facilité à repousser le monde, d’avoir choisi d’épouser une vocation qui pourtant le faisait parfois souffrir. Il n’y avait qu’elle. La muse, la littérature, la folie des mots. Monsieur J, comme ces trois autres, avait en moi une confiance absolue. Il refusait mes hésitations. Il me poussait vers l’avant. Il repoussait mes sur places. Il savait avant moi les directions que je devais prendre, devançait mes craintes et mes erreurs, me rattrapait toutes les fois que je flanchais. L’année qui a précédé mon départ pour la capitale, je ne faisais plus confiance qu’à son jugement. Il a eu le dernier mot sur ma vocation. Il a été celui dont j’ai attendu le feu vert pour décoller vers d’autres horizons. Parce qu’il avait cru un jour de toutes ses forces en cette petite élève, celle qui rosissait encore depuis le premier rang et qui avait trop de rêves pour oser les faire décoller.

Et cela sans doute a été leur lot à tous. A toutes celles et tous ceux qui ont fait grandir sur les bancs de l’école l’imagination débordante et les ambitions calfeutrées d’une enfant timide en attente de grandir. Ces êtres qui trimaient dans l’ombre, nous les croyons à tort une banalité. Ils tissent nos avenirs. Ce sont eux qui nous ont ouvert les portes du monde.

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