Claire Duvivier, l’imaginaire pour saisir le monde

L’éditrice et cofondatrice des éditions Asphalte a signé en mai 2020 son premier roman, Un long voyage, aux éditions des Forges de Vulcain. Il est actuellement nommé dans plusieurs prix littéraires.

« Gémétous, ma hiératique, c’est pour toi que j’allume cette lanterne, que je sors ces feuilles, que je trempe cette plume dans l’encre. »

Certains livres vous font renouer avec la source même des mots et de la littérature. Le roman de Claire Duvivier commence comme une fable chaleureuse, une poésie en prose à se conter au coin du feu, portée par une langue aux allures d’épopées. Mais au-delà du texte, l’auteure parvient à un point plus important encore : créer un monde pour interroger le nôtre.

Empire Quaïma. Dans le petit village de Roh-henua, une île de l’Archipel, Liesse vient de perdre son père. Parce qu’elle ne peut assumer seule la charge de ses trois enfants, sa mère est incitée par les sages à  s’alléger de son cadet. Voilà Liesse sur l’île de Tan-henua, vendu comme esclave au comptoir impérial de Tanitamo. En réalité, l’esclavage est aboli depuis plusieurs années et le jeune garçon est élevé comme leur semblable. Au fil des années, Liesse entre dans l’intimité des hautes sphères de l’île et finit par être engagé comme secrétaire par Malvine Zélina de Félarasie, ambassadrice impériale et figure respectée de l’Archipel. Il l’accompagne à l’autre bout de l’Empire, au cœur de la Cité-Etat de Solmeri, là-même où l’Histoire va basculer.

L’Histoire aux confins du réel

A une époque où l’on aime à ranger les livres dans les cases, le roman de Claire Duvivier trouve sa place dans celle de la fantasy. Mais s’arrêter à cette étiquette serait rester bien en surface du texte. Pas de dragons ou autres créatures irréelles, pas d’enchanteurs à longue barbe blanche, pas plus d’ailleurs d’êtres à trois bras ou d’objets tirés tout droit d’un monde de science-fiction. Le surnaturel pourtant, existe. Il est la colonne vertébrale du roman, son élément le plus déterminant, la raison de son introduction et de son point final. Il joue avec la corde du Temps, l’emmêle : c’est par lui que tout chavire. Mais il ne s’agit pas que de ça. L’auteure brosse un décor certes lointain mais qui nous devient facilement familier. L’imaginaire de Claire Duvivier bâtit un monde cohérent qui s’installe immédiatement dans notre esprit, la poésie en plus. On y saisit la particularité de ses territoires et de ses peuples, les particularités de ses civilisations, ses interrogations politiques, diplomatiques et sociales. « La fantasy permet avant tout la liberté » explique l’auteure : « je voulais garder le choix des décors, saisir des détails de différentes civilisations pour composer cet Empire. »

En réalité, Un long voyage se lit presque comme un roman historique. Liesse se fait témoin d’une Histoire qui aurait pu exister, avec ses embûches, ses interrogations, ses personnages qui font et défont les Empires. Le voilà tout à coup historien, à graver dans l’éternité le souvenir d’une époque bouleversée. L’Empire, situé dans une ère prétechnologique, a davantage des allures de mythes. Il possède son Histoire foisonnante de détails, des coutumes et ses paysages ; mais aussi ses langues. Car la langue dans l’Empire est un outil de pouvoir et Liesse doit se faire trilingue pour comprendre cette société : sa langue maternelle mais aussi l’armique, langue de l’Empire et le solmeritain, langue de Solmeri. Pour Claire Duvivier, la langue « ça veut dire beaucoup. C’est le pouvoir des nations. »

Personne ne me parlait jamais de mon statut, même s’il n’était un secret pour personne. Je n’y voyais qu’une broutille administrative qui m’intéressait peu : l’esclavage n’était pas une chose réelle à mes yeux ; ce n’était qu’un bref chapitre dans les livres d’histoire. Bref, car ce que je savais de l’histoire de l’Empire restait tiré des livres d’histoire… de l’Empire.

L’humanité en quête de statut

Tout y est abordé ; à commencer par les questionnements autour de la colonisation et de l’esclavage dans une société qui s’enorgueillit de l’avoir aboli. Mais surtout : comment devient-on un étranger ? Comment grandit-on avec ce mot presque tatoué sur le front ? Comment avance-t-on en étant sans cesse agrippée par ses origines et ses terres d’accueil ? Thème perpétuel qui n’a jamais cessé d’interroger l’Histoire, des premières colonisations jusqu’aux catastrophes humaines qui peuplent aujourd’hui nos écrans.  Liesse symbolise cette faille permanente de l’individualité, de cette possibilité d’exister malgré les racines coupées. Officiellement « possession de l’empire », son identité est morcelée. « La liberté est au centre du roman » explique Claire Duvivier. « Et ici, être libre, c’est ne pas être esclave. »  Curieusement, c’est peut-être à travers son texte, qui se veut une biographie de Malvine, qu’il écrit réellement son histoire. En écrivant l’Autre, Liesse découvre sa vie et se découvre à lui-même. Toujours en marge de la société, notre narrateur est un observateur bien plus qu’un acteur de l’Histoire qui se trame. Voilà pourquoi il en est le témoin privilégié : son regard est comme le nôtre, plein de curiosité, de surprise et d’interrogations. Il est le miroir conforme de cette société dépeinte par Claire Duvivier.

« Le jour où Malvine Zélina de Félarasie débarqua sur le port de Tanitamo, ce n’est pas elle qui attira les regards. »  Et c’est pourtant bien d’elle qu’il s’agit tout au long de ce roman. Car si le texte donne avant tout la parole à Liesse, celui-ci se donne pour mission de conter l’Histoire de cette femme hors du commun dont il a suivi l’apogée et la chute. Encore une fois, Claire Duvivier parvient à mettre les mots sur nos débats encore à vifs sans faire appel aux grands mots ou à de longues explications. Il n’y a qu’un fait : dans ce roman, la vie des femmes comme celle des hommes ne dépend pas de leur sexe. Malvine, grande servante de la Timonerie (Administration de l’Empire) est l’héroïne par excellence. Il n’est pas question ici de sa beauté mais bien de son courage, de son intelligence et de sa droiture. Elle est le chevalier au féminin des grandes légendes moyen-âgeuses. Malvine est l’incarnation de la grandeur des plus grandes femmes qui ont défendu leur peuple contre le courant de l’Histoire. Sorte d’Anacaona célibataire, elle est le cœur du témoignage de Liesse, le reflet d’une époque qu’il raconte au passé. Pourtant, la jeune femme reste auréolée de mystère. On ne sait d’elle que ce que son secrétaire a pu voir ou deviner, y compris ses doutes à son égard. Liesse esquisse Malvine. Et cela la rend encore plus légendaire.

« Si le grandiose t’intéresse tant, Gémétous, prends la peine de te pencher également sur le trivial ; rappelle-toi que ce n’est pas à l’ombre des légendes qu’on trouve le bonheur, mais auprès de la chair et du sang. Personne ne le sait mieux que nous deux. »

Encore une fois, l’auteure gagne haut la main le pari de la littérature de notre époque : celui de parvenir à soulever mille questionnements sans prendre part au militantisme ou transformer sa prose en manifeste. Claire Duvivier ne hausse pas la voix ; elle s’efface derrière ses mots. Il ne s’agit pas de clamer quoi que ce soit. Voilà sans doute ce qui rend ce roman à la fois si beau et si intelligent : tissé par une plume délicieuse, il nous permet de nous échapper de l’instant tout en gardant les pieds sur terre. La beauté de l’imaginaire n’empêche pas forcément la rencontre du monde. Voilà sans doute ce qui fait la pureté de la littérature.  

Claire Duvivier, Un long voyage, Aux Forges de Vulcain.

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