Changement de constitution au Chili : « Je veux la justice pour mon pays. »

Chaque week end, Combat décrypte le sujet que VOUS avez choisi en début de semaine. Cette fois-ci, vous avez sélectionné le sujet sur la nouvelle Constitution au Chili. Rencontre et décryptage avec Francisca Rodriguez*, étudiante chilienne en France depuis 2 ans.

Étroit et long de 4.300 km, le Chili se déroule du désert d’Atacama au cap Horn, sur la côte ouest de l’Amérique latine. Officiellement indépendant de l’Espagne depuis 1818, le « pays où se termine la terre » des Mapuches, a voté dimanche 25 octobre, à une très forte majorité en faveur d’une nouvelle Constitution.

Avant d’en venir au sujet allons voir un peu du côté de l’Histoire… car le vote de ce dimanche qui affiche une victoire haut la main pour une nouvelle Constitution, avec 78,28 % des voix, contre 21,72 % pour le vote rejetant cette option, est intrinsèquement lié à l’Histoire de sa constitution et donc de la politique chilienne.

Naissance d’un dictateur

Remontons au 11 septembre 1973. Pinochet, Leigh, Mendoza et Merino, des militaires avides de pouvoir, pénètrent dans le palais de la Moneda et tuent le président Allende. Celui-là même qui tentait depuis le début de son mandat, trois ans plus tôt, d’instaurer un état socialiste tant par des projets de nationalisation des secteurs clés de l’économie que des réformes agraires.

Pinochet, de son nom complet Augusto Pinochet Ugarte, prend alors la tête de la junte militaire, et s’auto-proclame, en juillet 1974, « chef suprême de la nation ». Aussitôt, il suspend la Constitution en place depuis 1925, dissout le Parlement, impose la censure absolue et interdit tous les partis politiques. Il lance par ailleurs le pays dans une campagne de terreur contre la gauche par le biais d’une répression sanglante. La doctrine de « la brique » suivant la théorie de Friedman règne : les dépenses publiques sont réduites de près d’un tiers et les fonctionnaires licenciés. Lorsqu’elle est adoptée en 1980, à travers un référendum frauduleux, la Constitution de Pinochet ne garantit pas, par exemple, l’accès des Chiliens à l’éducation supérieure ni à un système public de retraites.

Francisca Rodriguez, se souvient de cette période comme d’un ensemble sombre de violences durant laquelle des milliers de personnes furent arrêtées, emprisonnées, torturées, exécutées ou forcées de s’exiler, quand d’autres « disparurent » subitement. « C’est une période où il y a eu beaucoup de morts. Tout le monde avait peur. Il y avait un couvre-feu tous les jours qui commençait à 22 heures et finissait à 6 heures du matin. Si tu étais dans la rue pendant le couvre-feu tu pouvais mourir. C’était très violent. Si quelqu’un parle de la dictature à un repas de famille tout le monde va se taire parce que c’est quelque chose d’encore dur pour nous. »

Augusto Pinochet en 1977. Photo : Wikimedia Commons.

Pinochet affiche clairement son but dès le début de son règne : « extirper le cancer marxiste ». Les « méthodes » qu’il emploie pour parvenir à ses fins conduisent l’ONU à dénoncer en 1977 des « violations constantes et flagrantes des droits de l’Homme qui ont eu lieu et continuent d’avoir lieu », ainsi que « la destruction des institutions démocratiques et des garanties constitutionnelles dont jouissait auparavant le peuple chilien ».

Le 5 octobre 1988, Pinochet organise un plébiscite visant à proroger son mandat jusqu’en 1997. Alors que le « non » l’emporte avec près de 55% des voix, le général annonce qu’il ne quittera pas le pouvoir avant 1990.

« Il y avait beaucoup de manifestations contre la dictature à l’époque, et beaucoup de violences. Les gens voulaient continuer la dictature, parce qu’au Chili il y a quelque chose de très compliqué : les inégalités sociales. Soit tu es pauvre, mais vraiment pauvre, soit riche. Il n’y a pas de classe moyenne, ça n’existe pas. C’était les plus riches qui voulaient continuer la dictature, parce que pour eux c’était bien. Il y avait des lois qui les arrangeaient au niveau économique, parce que pour les riches c’est mieux si toutes les entreprises sont privées, alors que pour les pauvres, comme moi, non. Après il y a eu un vote pour trouver un président. La violence s’est arrêtée d’un coup, les militaires n’étaient plus dans la rue, il y avait plus de libertés, on pouvait sortir à n’importe quelle heure. Ce président a changé quelques trucs de la constitution mais n’a pas changé la constitution. »

Ce premier scrutin présidentiel depuis dix-neuf ans accorde la majorité au candidat démocrate-chrétien Patricio Aylwin. Cependant, Pinochet reste commandant en chef de l’armée jusqu’en 1998, puis devient sénateur à vie.

Dans l’ombre de Pinochet

Après la victoire du « non » au référendum de 1988 sur le maintien au pouvoir d’Augusto Pinochet, la Constitution subit une série de réformes. La plus importante, en 1989, marque la fin de la dictature militaire, en inscrivant dans la Constitution le principe de pluralisme politique et limitant le recours à l’état d’urgence. Des dizaines de réformes vont ensuite avoir lieu, au fil des ans. Ricardo Lagos, socialiste, aboli en 2005 les sièges de sénateurs à vie et réduit le mandat présidentiel de six à quatre ans. Cependant la constitution chilienne est faite de telle manière que toute réforme à ce texte demande l’approbation des deux tiers ou trois cinquièmes du Congrès (Chambre des députés et Sénat), un seuil très difficile à atteindre.

En découle la présidence d’Eduardo Frei Ruiz-Tagle, qui est assombrie par l’affaire Pinochet : en 1998, l’ancien dictateur toujours présent dans le paysage politique chilien est arrêté à Londres suite à un mandat d’arrêt international émanant d’un  juge espagnol pour « assassinat et torture de citoyens espagnols » entre 1973 et 1989. Une grave crise interne est provoquée par l’arrestation du général Pinochet par la police britannique. Dix-sept mois plus tard, le ministre britannique Jack Straw rejette la demande d’extradition du général Pinochet vers l’Espagne, et la Cour d’appel de Santiago du Chili vote le 23 mai 2000 la levée de son immunité parlementaire. Après quinze mois de polémiques, la justice britannique le libère pour raisons de santé. Pinochet rentre aussitôt à Santiago. Il mourra finalement en décembre 2006 sans avoir été jugé.

Michelle Bachelet, ancienne ministre de la Santé et de la Défense nationale, est investie le 11 mars 2006 : elle est la première femme d’Amérique latine élue au suffrage directà la présidence et réitère un mandat en 2013. En réponse aux attentes exprimées à l’occasion des manifestations étudiantes de 2011, son programme promet de combler le « déficit social » chilien autour de trois piliers : une réforme en profondeur du système éducatif, une nouvelle constitution se substituant à celle de Pinochet, et une réforme fiscale destinée à financer l’éducation, en vain.   

Michelle Bachelet – Wikipedia
Michelle Bachelet, première femme d’Amérique latine élue à la présidence au suffrage direct. Photo : Wikimedia Commons

Le problème du poids du Tribunal constitutionnel subsiste : ses membres sont désignés par le président chilien, le Congrès et la Cour suprême. Saisi à plusieurs reprises ces dernières années, en particulier par les partis de droite, le Tribunal constitutionnel a bloqué de nombreux projets de réformes notamment portés par Michelle Bachelet. À quelques jours de la fin de son mandat, en 2018, Michelle Bachelet envoie au Parlement un projet de nouvelle Constitution qui sera aussitôt écarté par le président de droite Sebastian Piñera à son arrivée au pouvoir.

Fin 2017, le conservateur Sebastián Piñera remporte en effet l’élection présidentielle. Lui qui a déjà présidé le pays de 2010 à 2014 fait campagne sur un programme centré sur l’amélioration de la situation économique, la famille et la protection des classes moyennes.

Le réveil du Chili

« On a fait 3 mois de manifestations tous les jours pour changer la constitution. Tout le monde cassait les arrêts de métro. C’était triste, compliqué, dur aussi. Les manifestations au Chili ont été un moment de révélation, c’est pour ça qu’on appelle ça le « réveil du Chili ». C’était 3 mois intenses. »Les manifestants protestaient ainsi contre la précarité du système de retraite, de santé, l’augmentation du prix des médicaments, la hausse des coûts de l’électricité, les très fortes inégalités. Des émeutes violentes opposent manifestants et policiers, le gouvernement ordonne alors le déploiement de soldats, chars et policiers dans les rues de la capitale, l’état d’urgence est proclamé, rappelant aux chiliens l’ancienne dictature.

« Je me souviens que la première fois que Piñe a parlé il a dit « je me suis trompé désolé, on va diminuer le prix du métro bla-bla-bla » mais on ne voulait pas ça. On voulait changer presque toutes les lois. Alors on a continué jusqu’au jour où il a dit « je vais changer la Constitution ». Mais ce n’était pas son idée à lui de changer la constitution, c’était celle du peuple. C’était bien mais on en voulait plus encore. Car après ? Non, il faut continuer. Et si les gens ne voient pas vraiment un changement, ils vont continuer à faire des manifestations. »

Malgré la démocratie censée imposer un strict respect des libertés, la police continue de profiter de sa légitimité, alors que le Chili s’impose comme l’un des plus dynamiques de l’Amérique du Sud.

« Il y a eu beaucoup de répressions par la police. Par exemple, un jour, un ami manifestait dans la rue. Il était environ 20 heures. D’un coup les flics sont arrivés et ont commencé à balancer des lacrymogènes dans la rue. Mon ami ne voyait rien du tout. Un flic a attrapé une baguette trouvée par terre dans la rue et a commencé à le frapper. Ce qui est très dur pour nous, c’est que la télévision ment tout le temps. Tous les moyens de communication ne racontent pas la réalité. On ne fait pas confiance à la police. Si quelqu’un me viole dans la rue je ne saurais pas quoi faire. Je n’irais pas voir la police parce que je ne me sens pas à l’aise là-bas, pas en sécurité. Je préfère rentrer chez moi. Ça c’est hyper grave.»

La contestation au service de la démocratie

Les 14,7 millions d’électeurs étaient appelés à répondre à deux questions : « Souhaitez-vous une nouvelle Constitution ? » et « Quel organe devra rédiger la nouvelle Constitution ? ». L’option d’une « Convention constituante » uniquement formée de citoyens l’a emporté avec 79 % des voix, contre 21 % pour une « Convention mixte ».

Une « Convention mixte » aurait été composée à 50 % de membres du Parlement chilien et à 50 % de délégués de la population, élus au suffrage universel. Tandis que la « Convention constituante » est intégralement composée de citoyens chiliens élus pour rédiger le nouveau texte avec une parité hommes-femmes. C’était l’option que réclamaient de nombreux manifestants, les membres du Congrès étant très critiqués pour leur corruptibilité.

Le pays retournera ainsi aux urnes le 11 avril 2021 pour élire les 155 membres de l’assemblée constituante. Cet organe disposera ensuite de neuf mois pour préparer une proposition de texte qui sera soumise en référendum dans le courant de l’année 2022, si les longs mois de réflexion à venir aboutissent sans grabuges.

Francisca raconte : « l’an dernier il y avait beaucoup de manifestations au Chili parce que dans la Constitution actuelle héritée de Pinochet il y a une loi qui dit que toutes les entreprises doivent être privées, c’est le changement d’économie qui s’appelle néo-libéralisme. Toutes les entreprises sont privées aujourd’hui : l’électricité est privée, l’eau est privée, l’éducation est privée, etc. C’est pour ça que le Chili est cher. C’est à peu près les mêmes prix qu’à Lille, le logement, la nourriture, parce qu’il n’y a rien qui est à nous. Les salaires au Chili ne sont pas assez hauts, le salaire moyen est de 300 euros par mois : qu’est-ce que tu peux acheter avec ça ? Rien ! Tu ne manges que du pain ! »

Chili : le changement de Constitution plébiscité dans les urnes
Le changement de Constitution a été largement plébiscité au Chili. Photo : DR

Mais la raison n’est pas seulement économique, c’est aussi pour les chiliens ayant voté pour, le moyen de tourner enfin la page d’une période dictatoriale frissonnante et d’avancer dans un système politique où l’oppression et la terreur ne seront jamais plus tolérées.

Francisca souligne fièrement que si elle n’avait pas été en France pour ses études, elle aurait avec certitude voté pour le changement. « Parce que je veux effacer la période de la dictature. Ma mère fait encore des cauchemars, quand elle était petite elle entendait tout le temps des tirs de pistolets donc quand elle en entend maintenant elle crie, elle a peur, car elle se souvient. Et comme mon père était communiste pendant la dictature, la police les suivaient tout le temps. C’était très dur pour ma mère parce qu’ils devaient sans cesse être cachés. Ils étaient presque confinés pendant la dictature ! »

Elle ajoute : « Si on change la constitution on va avoir un changement, mais je pense que ce sera un changement dans longtemps… On veut changer  quelques lois qui sont pour moi injustes, comme la retraite ou la loi pour l’avortement. Ce n’est pas libre, il y a 3 conditions obligatoires très sévères: danger pour la vie de la mère, malformation grave du fœtus, ou viol. »

Changer de constitution revient donc pour les Chiliens qui ont connu la dictature, ou du moins entendu les histoires terrifiantes de leurs grands-parents, à se débarrasser une fois pour toute d’un héritage maudit, qui n’est malheureusement pas la dernière et seule trace des sévères dictatures ayant secoué ce pays. Plus qu’un changement politique, il s’agit d’un tournant symbolique pour l’histoire du Chili et une avancée vers une réelle démocratie. Suite à l’annonce du président officialisant ce vote, des dizaines de milliers de manifestants euphoriques se sont ainsi rassemblés pour fêter cette victoire sur la plaza Italia qui était, en 2019, l’épicentre de la contestation.

« Je veux pour mon pays que Piñe dise « je me suis trompé, maintenant on va changer. » Pas tout, mais petit à petit. Il y a beaucoup de ministres qui volent au Chili, le président aussi. Un ministre peut gagner 20.000 euros, est-ce qu’il en a vraiment besoin ? Est-ce que c’est juste ? Pourquoi il a tout cet argent et moi rien ? Je veux que le gouvernement dise : « on va faire les choses différemment et bien, on va arrêter de mentir, on va arrêter de faire des lois qui sont mieux pour nous, on va faire des lois pour vous, on va arrêter le privé, parce que ça n’améliore la qualité de vie que de quelques gens, pas tous. » Je veux justice. Seulement ça. Ce n’est pas beaucoup, c’est même le minimum. La justice devrait être dans tous les pays »

Ainsi, après une histoire politique menée par des décrets sans vote et une violence calamiteuse, les Chiliens touchent enfin du doigt la politique de leur pays.

*le prénom a été modifié

Lucie Pelé

A la Une : Plaza Baquedano à Santiago. Photo par Carlos Figueroa/Wikimedia Commons

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