Eric Bonnargent – Penser la culture dans un monde en crise

Professeur de philosophie, Eric Bonnargent est passionné de littérature. Chroniqueur au Magazine des livres puis au Matricule des Anges, il lance le blog littéraire l’Anagnoste en 2011 Marc Villemain et Romain Verger. Il coécrit Le Roman de Bolano, avec Gilles Marchand en 2015.

La culture a joué́ des rôles différents au cours de l’histoire de l’humanité́. Comment la définiriez-vous dans le contexte global actuel ?

Que la culture ait joué différents rôles c’est certain, mais je ne suis pas sûr que ces rôles aient changé dans l’histoire. Aujourd’hui comme hier, la culture se définit comme un outil permettant de mieux comprendre la place de l’homme dans le monde, à la fois à̀ titre individuel et à titre collectif. Ce sont plutôt les problématiques qui changent. Si au Moyen-Âge, par exemple, nous vivions dans un monde où Dieu était omniprésent, au centre des préoccupations artistiques et intellectuelles, nous vivons maintenant dans un monde où les problématiques principales sont liées, depuis le XVIIe siècle, à l’emprise de l’homme sur l’univers. Aujourd’hui, cela se traduit par une réflexion centrée sur l’animalité́, le transhumanisme et le poids de la technique sur notre environnement. Rien n’a fondamentalement changé : il s’agit toujours de répondre aux questions de savoir ce qu’est l’homme, quelle est sa nature (s’il en a une, ce dont personnellement je doute fort) et quelle est sa place dans le monde. Ce sont toujours les mêmes camps qui s’opposent : d’une part, ceux qui revendiquent une vie en conformité́ avec la nature et, d’autre part, ceux qui estiment que l’humanité́ se réalise dans le dépassement de sa condition.

Dans notre société́ actuelle, les migrants sont de plus en plus priés de « laisser leur culture chez eux » par souci d’intégration. N’est-ce pas là un danger pour la culture ?

Le rejet de l’autre n’est pas une nouveauté́, mais une constante dans l’histoire. Pour les Grecs le monde était divisé en deux : il y avait d’une part les Grecs et d’autre part les Barbares. « Barbare » a pour étymologie « bar-bar », une onomatopée méprisante, désignant l’incapacité́ des autres peuples à articuler des sons intelligibles et donc à̀ parler grec. Ce n’est pas une particularité́ grecque ou occidentale : chez les peuples autochtones d’Asie ou d’Amérique, les « autres » sont généralement appelés les Muets. Bref, l’Autre, parce qu’il est autre déconcerte ; son altérité lui est reprochée. Je dirais même que c’est normal : par nature, l’inconnu inquiète. Malgré́ cela, les Grecs, par exemple, ou du moins leurs élites, s’ouvraient aux autres. Dans un texte de jeunesse, La philosophie à l’époque tragique des Grecs, Nietzsche fait remarquer que ce qui a permis le développement culturel du monde grec a été́ sa capacité́ à s’intéresser à̀ ces barbares, à s’approprier leurs idées les plus intéressantes. Il y a donc deux phénomènes contradictoires à l’œuvre dans les cultures : le rejet et l’appropriation. L’autre fait peur et fascine tout à la fois. Là encore, c’est une constante. Il n’empêche, si j’en reviens donc à̀ l’idée de Nietzsche, qu’il n’y a pas d’évolution possible sans ouverture à l’autre, à l’étranger. Une société́ qui ne vivrait que dans le rejet de l’autre finirait par se scléroser et donc par mourir d’elle-même. Ce qui a fait la force des plus grandes cultures a été́ leur capacité́ à se nourrir des cultures étrangères. Je peux prendre un autre exemple, celui de l’Empire romain. L’équivalence des dieux grecs et romains est connue, mais ce que l’on ne sait pas toujours, c’est que les Romains avaient bien évidemment leur propre mythologie avant de connaitre celle des Grecs. Seulement, les dieux grecs les ont tellement impressionnes qu’ils les ont assimiles à leurs propres dieux. Leur Jupiter a ainsi pris tous les attributs du Zeus grec pour devenir le Jupiter que l’on connait aujourd’hui. Ils ont toutefois gardé leurs dieux qui n’avaient pas d’équivalent chez les Grecs, comme Janus, Vesta ou Faunus. L’autre grande force de Rome a été́ de respecter les cultures des peuples conquis auxquels ils demandaient une assimilation au niveau de la loi, mais pas au niveau culturel. Je crois que c’est d’ailleurs la raison pour laquelle Rome a pendant si longtemps dominé le monde connu. À Rome, l’intégration se faisait par l’obéissance à la loi, non par les tenues vestimentaires, la langue ou la religion (du moment qu’elle n’était suivie que dans la sphère privée et n’entrait pas en conflit avec la loi, ce qui ne fut pas le cas avec le christianisme – les chrétiens affirmaient qu’au-dessus de l’Empereur, il y avait Dieu et ils furent donc logiquement persécutés). Tout cela pour dire que oui, bien entendu, le rejet des cultures étrangères est bien un danger. Quand les nationalistes de tout poil revendiquent une culture française, pire encore, une identité́ française, ils oublient que cette culture (et donc cette identité́), à commencer par la langue française elle-même, est la synthèse de nombreuses cultures étrangères. La culture est quelque chose de vivant. Si elle ne se nourrit pas d’éléments extérieurs à elle, elle finit tout bêtement par mourir. Une langue morte, par exemple, est une langue qui n’évolue plus.

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