Antivax : au-delà du complot

Chaque week end, Combat décrypte le sujet que VOUS avez choisi en début de semaine. Cette fois-ci, vous avez sélectionné le sujet sur les Antivax.

Alors que depuis un mois les annonces d’un potentiel vaccin contre la Covid-19 émergent de différents laboratoires de recherche des quatre coins de la planète, le soulagement ne fait pas consensus. Ces hypothèses exacerbent encore plus les voix divergentes des citoyens contre la vaccination. Ceux-ci remettent en question son caractère efficace, pensant qu’elle peut être nuisible pour la santé et affirment d’ores et déjà vouloir la refuser. Si l’affaire mêle autant complots et mensonges que réflexions et nuances, elle pointe surtout du doigt une méfiance accrue envers les scientifiques et la nécessité d’un débat transparent.

Dans les sphères privée et publique, la question se pose déjà : comptez-vous vous faire vacciner ? Alors que le scepticisme anime les esprits, les Antivax sont facilement caricaturés selon des préjugés de complotisme et d’incohérence. Mais loin du manichéisme qui enflamme l’opinion publique, l’analyse à porter sur ces citoyennes et citoyens est en réalité bien plus complexe. 

Un peu d’histoire 

Le phénomène de l’antivaccin ne remonte pourtant pas au développement des réseaux sociaux ou de la grippe H1N1. Dès les débuts du vaccin, et même avant le premier vaccin, avec l’inoculation variolique – un procédé proche du vaccin au XVIIIe​ siècle –  il y a eu réaction de méfiance. En réalité, cette doctrine est même née chez des médecins, de par leur refus de ce remède nouveau, connu en Occident seulement à partir du siècle des Lumières. Le vaccin est inventé par Edward Jenner dans les années 1790. Dès lors, un certain nombre de médecins dissidents ont refusé de croire à l’efficacité du procédé et ont insisté sur sa dangerosité. A chaque étape de la science vaccinale, même après Koch et Pasteur, une petite partie du corps médical et de l’opinion a continué de critiquer ce médicament préventif.

La France, bastion des Antivax

La France, berceau de Pasteur, serait le pays le plus méfiant vis-à vis des vaccins en Europe : selon la dernière enquête “Fracture françaises” publiée par Le Monde en septembre réalisée par Ipsos, 43% des sondés s’y opposeraient. Alors qu’on aurait tendance à situer le noyau des Antivax outre-Atlantique, il s’avère que le nombre de Français refusant l’idée de se faire vacciner contre la Covid 19 serait pourtant plus élevé. L’année dernière une recherche de Gallup a démontré qu’un Français sur trois estime que tous les vaccins sont dangereux – le pourcentage le plus élevé des 144 pays étudiés. En octobre, un sondage Ipsos a suggéré que 46% des Français adultes refusent – ou disent qu’ils refuseront – le vaccin Pfizer ou tout autre type de vaccin anti-Covid (contre 36% aux États-Unis, 30% en Allemagne, 21% en Grande-Bretagne et 16% en Inde). Curieusement, l’opposition semble avoir augmenté à mesure que le vaccin est plus susceptible d’apparaître.

Pourtant, selon l’historien Laurent-Henri Vignaud, historien des sciences à l’université de Bourgogne ​et coauteur de l’ouvrage Antivax.​ La résistance aux vaccins du XVIII​e siècle à nos jours ​(Vendémiaire, 2019), un profil type d’une personne antivax ne se dessine pas. “Il​ existe en effet des différences de degré et de nature”​. Des nuances sont donc à percevoir lorsqu’on parlera de quelqu’un qui se prétend Antivax : a-t-il des doutes menant à une hésitation (pour de bonnes ou de mauvaises raisons) ? Ou alors forge-t-il une théorie du complot qui l’amène à un refus catégorique de l’usage des vaccins ?

Portrait de Louis Pasteur par A. Edelfelt
Portrait de Louis Pasteur par A. Edelfelt © AFP / J-M EMPORTES / ONLY FRANCE

Bien que présents sur le territoire, ces profils sont en réalité loin des grands complotistes relayés sur Twitter qui prétendent soit la présence de puces dans les vaccins ou l’implantation de la 5G comme ondes de contrôle de notre comportement. Les discours récurrents qui reviennent au sujet des vaccins semblent plus “réalistes” bien qu’infondées. On y retrouve par exemple la croyance en un destin préécrit et une opposition tranchée entre nature et culture : ces arguments renvoient à des réflexions plus philosophiques sur la nature même de l’Homme et de sa vie. On mentionne également des croyances en diverses théories médicales dites “marginales”, en réaction à une méfiance envers l’État Big Brother et son acolyte l’industrie Big Pharma. Cette méfiance, exprimée par 40% des Français se disant dans une incertitude de la sûreté des vaccins, ne pousse donc pas à un refus net pour la nature même de l’idée de se vacciner. Elle trouve davantage ses racines dans un scepticisme envers l’autorité publique et l’industrie pharmaceutique, au lobby puissant et concordant. Dernier point : les effets secondaires du vaccin sont pour le moment peu connus, tant pour Moderna que pour Pfizer.

En France, la confiance envers ces organes est faible. La mauvaise gestion de la crise, avec notamment le scandale des masques, liée à la précipitation de trouver un vaccin, plonge les Français dans un doute quant à l’efficacité de son gouvernement sur des questions sanitaires. Dans l’esprit des citoyens résonne encore le souvenir de la gestion de la grippe H1N1 de 2009, pour laquelle la ministre Roselyne Bachelot avait appliqué le principe de précaution en préachetant des millions de doses, lesquelles se sont révélées inutiles puisque la pandémie n’a finalement pas eu lieu. Elle commanda alors pas moins de 94 millions de doses de vaccin, et autant de masques et de gels hydroalcooliques. Elle se fera elle-même vacciner sous les caméras de télévision pour inciter les français à le faire et se protéger de cette première « pandémie du XXIe siècle ». Mais pandémie il n’y aura pas. La gestion de l’État quant aux crises sanitaires et injonction au vaccin en sortent décrédibilisés. 

Un avis d’expert pour renchérir cette idée

Les sondages révèlent que les Français n’ont plus confiance : ils veulent désormais l’avis de scientifiques, de spécialistes dans le traitement des épidémies, après la catastrophe de 2003. Seulement, l’avis des spécialistes s’est lui-même divisé : tandis que certains prônent l’utilisation de vaccins, d’autres se médiatisent comme étant anti-vaccin, et deviennent alors un argument d’autorité pour quiconque aura une méfiance envers cette médecine. Ces témoignages peuvent être diffusés au travers des réseaux sociaux, déployant ces idées à l’origine très marginales. Ils deviennent un moyen pour les militants les plus déterminés de la cause antivax de faire connaître leurs arguments, de bénéficier de puissants relais parmi les « people », de diffuser des films, etc. Alors que l’opinion antivax était plutôt, historiquement parlant, une opinion de classe moyenne éduquée (dont beaucoup d’enseignants et de personnes travaillant dans le domaine médical), elle tend à se « populariser » par le biais des réseaux sociaux. 

Des documentaires et plaidoyers comme Hold Up ont permis de légitimer ce point de vue, et cela par un sophisme efficace : si les scientifiques reconnus ont des connaissances indiscutables dans des domaines scientifiques, et que les vaccins sont à appréhender avec des connaissances indiscutables dans des domaines scientifiques alors les scientifiques reconnus sont plus à même de décider de la nature de ces vaccins, et d’en inciter ou non l’utilisation. La présence de Luc Montagnier en est un exemple. Biologiste, prix Nobel de médecine en 2008, récompensé pour sa participation à la découverte du virus du Sida, il est pourtant un militant anti-vaccin. Celui-ci serait responsable selon lui de la mort subite du nourrisson, l’hépatite B et la sclérose en plaques. Paradoxe à lui seul, il a été renié par l’Institut Pasteur, dont il est pourtant professeur émérite. 

Télétravail, réouverture des commerces, vaccination… Les annonces d’Emmanuel Macron ce 24 novembre
Le 24 novembre dernier, Emmanuel Macron a déclaré que le vaccin « ne serait pas obligatoire. » DR

Cet affrontement entre scientifiques est renforcé par l’effet Streisand, loi selon laquelle toute tentative de censure ou de camouflage en ligne accélère au contraire la propagation du contenu que l’on souhaite cacher. Remettre en cause des théories Antivax aurait donc un effet contraire. Chercher à censurer des arguments d’autorité ne ferait en réalité que leur offrir la légitimité dont ils ont besoin. Face au scepticisme, se faire convaincre peut révéler d’un effet parano que l’État censure, et que ce qui est censuré est en fait la vérité. Et cette division entre scientifiques n’a qu’un effet désagrégateur sur la confiance que les Français peuvent y accorder. Qui croire lorsque les spécialistes s’affrontent ? Ceux qui prônent le vaccin, ou ceux reniés car ils en dénoncent la dangerosité ? 

Ce débat est exacerbé par un climat de pandémie qui influence nos affects. Les doutes et questionnements sont encore plus prégnants dans une ambiance où tout et son contraire semblent être rationnels. Cette conviction loin de toute crédulité n’est pas un schéma simple, mais s’accompagne d’influences internes et externes à chaque individu, et ne peut être débattue d’un seul front. Son importance soulève des débats que le gouvernement s’efforce de résoudre : faudra-t-il vacciner les enfants ? Tout le monde sera-t-il obligé de se vacciner ? À en croire la dernière allocution du Président, non. La liberté est donnée à chacun de pouvoir choisir son application d’un potentiel futur vaccin. Néanmoins, une attention particulière reste portée sur les Antivax et la potentielle dangerosité d’une tendance grandissante. 

Sarah Khelifi

Pour aller plus loin :

Salvadori Françoise, Vignaud Laurent-Henri, Antivax.​ La résistance aux vaccins du XVIII​e siècle à nos jours , Editions Vendémiaire, 2019

France inter : Tal Shaller, Rader, Crèvecoeur : qui sont les figures des anti-vaccins contre la Covid-19 ?

France Culture : Antivaccin, à l’origine du doute

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