Yasmine Ghorayeb – « Le cinéma libanais tire son essence de la guerre. »

La jeune réalisatrice libanaise est passionnée des Arts quels qu’ils soient. En parallèle d’une carrière pharmaceutique, elle s’adonne dès qu’elle le peut au 7ème art et s’inquiète de la politique culturelle au Pays du Cèdre, notamment en ce qui concerne la préservation du patrimoine. Rencontre entre deux claps.

Quel parcours avez-vous effectué jusqu’à votre carrière de cinéaste ?

Je m’appelle Yasmine Ghorayeb. Mon parcours est essentiellement focalisé sur les sciences médicales. Durant la Guerre de 2006, j’ai émigre à Montréal, où j’ai effectué des études de Biologie / Biochimie, ainsi qu’un Master en Pharmacologie et Thérapeutique à la faculté de Médecine de l’Université McGill. J’ai intégré la compagnie pharmaceutique Sanofi, pour ensuite rejoindre notre entreprise familiale Algorithm, où je suis actuellement chargée du Développement du Business. C’est une compagnie qui a été fondée par mon grand-père, et je suis heureuse de pouvoir contribuer à cette trajectoire pour aider une large communauté de patients à travers la région MENA [Middle East and North Africa, NDLR]. Dans la même lignée, je commence un Global Executive MBA afin de développer mes compétences; il s’agit d’un programme joint entre l’Université de Columbia et la London Business School, qui prendra fin en mai 2021. Je suis très excitée à l’idée d’embarquer dans cette nouvelle aventure qui va me permettre d’ouvrir mes perspectives, et avoir un échange intellectuel avec des experts venant de backgrounds culturels et professionnels très différents, dans des capitales centrales du business.

En parallèle, je considère avoir une autre identité distincte, très artistique et assoiffée de culture. Tout a commencé par une étincelle de curiosité, et la flamme a grandi en moi à mesure que je découvrais de nouveaux cinéastes et mouvements cinématographiques. Puis j’ai commencé à écrire et tourner mes propres films, en commençant par « Saudade », un film poétique qui traite le caractère éphémère et volatile de la vie. Etant sélectionné dans de nombreux festival internationaux et régionaux (Cannes, FIFOG, Festival du film Libanais), et ayant gagné plusieurs prix, cela a relevé mon adrénaline pour plancher sur d’autres projets que j’avais en tête. J’ai réalisé quelques petits court-métrages dans le cadre de workshops, et écrivais en parallèle plusieurs scénarios. Le processus d’écriture est vital pour moi, et j’ai ainsi collaboré avec plusieurs experts afin de perfectionner les textes et percevoir différentes perspectives. Notamment avec Fade In et Cinéphilia Productions, la boite avec laquelle j’ai assisté à plein d’ateliers et Masterclasses captivants. Darine Hoteit et Brad Saunders m’ont coachée proactivement.

Saudade on Student Show

Evidemment le cinéma est avant tout une aventure qui reflète un travail d’équipe remarquable, où chaque membre y occupe un rôle crucial qui s’imbrique à l’autre, permettant ainsi de construire ensemble une vision commune. Je suis reconnaissante à chaque personne qui m’a instruite dans mon art, et m’a permis de plus approfondir le travail avec les acteurs, envers qui j’ai une profonde estime. J’apprécie énormément l’échange intellectuel avec eux au niveau de la mise en scène. A titre d’exemple, la construction des personnages, de leurs objectifs et besoins primordiaux, et des risques ou obstacles à franchir pour atteindre ce qu’ils veulent. Je trouve qu’il y a un pool de talents extraordinaire au Liban, que ce soit au niveau des acteurs ou réalisateurs qui deviennent de plus en plus reconnus sur la scène internationale, et je suis ravie de contribuer d’une manière ou d’une autre à ce mouvement vertigineux et cette effervescence d’idées. Il y a de la place au soleil pour tout le monde. Je pense par exemple à un de mes amis proches Jimmy Keyrouz, dont le long-métrage « Broken Keys », traitant de l’oppression de la musique dans le contexte de Daech, vient d’être sélectionné à la 20eme édition du Festival de Cannes. Son court-métrage « Nocture in Black » avait gagné la médaille d’or à la Student Academy of Arts & Motion Pictures, parmi de nombreux autres prix comme la BAFTA.

J’ai grandi dans un milieu d’artistes, où l’échange culturel était une seconde nature ; ce genre d’escrime vous procure pour la vie entière une ferveur intellectuelle, une soif de savoir, une envie de conversations enflammées. Très jeune, je commençais à me passionner envers la Nouvelle Vague Française, le Néo-réalisme Italien, une libération des conventions narratives et filmiques, en discutant avec mon père, un puits de culture, mais aussi son cercle d’amis. Pour moi le cinéma me permet de comprendre les conflits communautaires qui représentent un microcosme de la société. Je cherche à décortiquer en profondeur toutes les tensions, l’ébullition émotionnelle, la vie antérieure traumatique ou psychologique qui a mené ces personnages à arriver à cette situation particulière de leur vie, qui les a poussés à faire des choix ou des décisions parfois incongrues ou extrêmes. Ce qui me fascine dans cette forme d’art, c’est que l’on n’arrête jamais d’apprendre, de se hausser sur la pointe des pieds en quelque sorte pour apercevoir l’univers. Comme le dit si bien Federico Fellini :

« Le mot réalisme ne veut rien dire. Dans une certaine mesure, tout est réaliste. Il n’y a pas de frontière entre l’imaginaire et le réel. »

D’après vous, quelles sont les principales difficultés au Liban pour un jeune qui souhaite faire de l’art sa profession ?

Les contraintes au Liban pour faire de sa passion sa profession sont nombreuses pour les jeunes cinéastes en herbe, ce qui risque de les freiner dans leur élan. Stanley Kubrick avait bien raison: « Si ça peut être écrit ou pensé, ça peut être filmé. » Cependant, l’obstacle principal étant évidemment le financement, sécuriser des fonds, ceci peut entraver la fructification des projets.

La crise économique couplée à la pandémie due au coronavirus vient aujourd’hui entraver l’attraction des fonds pour les projets de manière drastique. Les sociétés de production bien établies ont un modèle prédéfini de co-production avec des producteurs ou investisseurs étrangers. Avec la crise actuelle, ils pourraient privilégier davantage les projets étrangers plutôt que Libanais / Arabes. Ce genre de partenariat risque donc d’être compromis à court et moyen terme.

Dans tout genre de situation de crise, il y a toutefois des opportunités qui émergent et des ressources innombrables; les diffusions de films sur les plateformes en ligne de nombreux festivals internationaux prestigieux ont eu beaucoup de succès et ont été très populaires auprès d’un public avide de voir ces films de haut calibre. Je trouve l’initiative de « We are One » Global film festival merveilleuse, vu qu’elle a permis un accès ouvert à une audience mondiale, à des films sélectionnés à Cannes, Sundance, Berlin, Venise, Tribecca ou TIFF. Personnellement j’en ai dévoré chaque jour quelques-uns, et visionne plusieurs masterclasses avec Francis Ford Coppola, Alain Delon ou Jane Campion – ce qui m’a permis de m’enrichir culturellement et découvrir de nouveaux réalisateurs, avec des films très insolites.

Pourquoi vous êtes-vous tournée vers le cinéma ?

Ayant grandi avec une mère peintre, un père cinéphile attiré par le théâtre et la poésie, j’ai naturellement été séduite par cette passion envers l’art, et cette volonté de créer. La beauté du cinéma, c’est que c’est tout un univers regorgeant de ressources et découvertes inépuisables. J’estime avoir découvert des réalisateurs tels que Fellini, Visconti, Orson Welles, Truffaut ou Godard à un âge beaucoup trop jeune, puisant dans la librairie immense de mon père. Ayant été exposée à une multitude de festivals à Montréal, je commençais à m’intéresser au 7ème art, voyant compulsivement des films et les analysant dans des ciné-clubs. Cela a vite tourné vers une obsession quasi maladive. Mon apprentissage était surtout autodidacte, en lisant sur les réalisateurs et leur manière subtile de travailler avec les acteurs. Je me suis enregistrée dans plusieurs workshops, et prenais des cours à la Mel Hoppenheim School of Cinema de Concordia. La meilleure façon d’apprendre était aussi en prenant des rôles dans des projets de films étudiants. Pour moi le cinéma est un moyen d’évasion de la réalité, un refuge vers un monde magique qui permet de transcender l’espace et le temps. C’est une introspection qui permet de se découvrir, de partager ses états d’âme les plus profonds, ses blessures en toute sincérité et authenticité – il s’agit pour moi d’une catharsis.

Comme le dit si bien Ingmar Bergman :

« Le cinéma en tant que rêve, le cinéma en tant que musique. Aucun art ne traverse, comme le cinéma, directement notre conscience diurne pour toucher à nos sentiments, au fond de la chambre crépusculaire de notre âme. »

Tout m’inspire dans mon travail d’écriture. Des voyages et lieux culturels, des passages aux musées, le fil de mes lectures et poésie littéraire, la photographie – et bien sûr, voir des films de manière quasi obsessionnelle ! J’ai toujours été attirée par les arts visuels dès mon plus jeune âge, surtout la bande dessinée – je prends plaisir à découvrir des romans graphiques, notamment les œuvres de Tracy Chahwan, Raphaëlle Macaron du collectif Samandal, et le scénariste franco-libanais Marwan Kahil, un ami proche, qui a récemment publié des biographies magnifiques intitulées Einstein, La Poésie du Réel et Leonard De Vinci, La Renaissance du Monde. Leurs œuvres m’inspirent énormément, surtout que j’ai tendance à me tourner de plus en plus vers l’animation, et à intégrer des séquences animées dans chacun de mes films. Je trouve que cela ajoute une ambiance dynamique et confère un mood stylisé, un croquis de la vie réelle en quelque sorte. Je travaille depuis un moment avec l’agence d’animation « Caustik Studios », fondée par le très talentueux Nadeem Ghanem. Ma collaboration avec son équipe a été très harmonieuse et professionnelle, et le résultat est toujours avec de hauts standards. Je prends toujours un profond plaisir à participer avec eux a l’élaboration du story-board, des dessins graphiques, de l’ébauche des personnages, leur posture, leur mouvements… C’est un travail qui exige énormément de rigueur, de précision, et d’imagination !

Que pensez-vous de la liberté d’expression artistique au Liban ? Notamment dans le cas du cinéma ?

A mon avis la liberté d’expression relativement à d’autres pays arabes dans le Golfe est plutôt ouverte en apparence. Cependant, en terme absolu, elle est très bafouée au sein du pays. A titre d’exemple, au niveau musical, la polémique qui a été créée autour du concert du groupe Mashrou’ Leila lors du Festival de Byblos a engendré beaucoup de questionnement par rapport aux digues qui nous protègent de ce fondamentalisme provocateur et haineux. Ceci a été un choc qui a ébranlé la société Libanaise de manière significative, vu qu’il s’agit d’un groupe extrêmement populaire, représentant les droits de la communauté LGBTQ. Cela est certainement une restriction à la fois de la liberté d’expression, qui est un droit civil et politique, et de la liberté artistique qui est un droit culturel. Ces libertés mêmes qui devraient supposément être protégées par la Constitution.

Ouvertement homosexuel, le chanteur Hamed Sinno (au centre) a propulsé Mashrou’Leila en porte-drapeau de la cause LGBT dans le monde arabe.
Le chanteur Hamed Sinno (au centre) a propulsé Mashrou’Leila en porte-drapeau de la cause LGBT dans le monde arabe. Photo: Karim Sahib Agence France-Presse

Au niveau de l’arène cinématographique et culturelle, la censure est évidemment omniprésente, vue la nature du gouvernement qui reste très conservateur. Elle gagne certainement du terrain. Le paradoxe étant que ce pays est notoire pour être l’un des rares sanctuaires des droits radicaux dans la région ; un soi-disant «oasis de liberté ». Et pourtant, ceci n’est qu’une illusion. Nous avons eu droit à tout, et les libertés reculent à vue d’œil: interpellations, actes d’intimidation, censures, restrictions, convocations d’artistes… Le climat est loin d’être propice à davantage de liberté et de créativité, dans un domaine pourtant en expansion, et dans un pays où la décadence est dénigrée par une large communauté. Je pense par exemple à Rana Eid, une amie et collègue que j’apprécie beaucoup dans le domaine de post-production de son, qui a sa propre boite renommée au Liban « DB Studios ». Son récent film intitulé Panoptic, sélectionné entre autres au Festival prestigieux de Locarno et ayant reçu de nombreux prix internationaux, a été censuré dans le cadre de l’un des Festivals libanais – ce qui a évidemment engendré une frustration profonde au sein de la communauté d’artistes libanais.

Certains films comportant des scènes de nudité ou de satire politique suscitent inéluctablement une controverse. Ceci engendre une crainte des réalisateurs locaux sur l’acharnement des fourches caudines de la censure, et limite drastiquement la créativité ainsi que l’imagination. Qu’il s’agisse également de critiques et opinions concernant la situation politique ou socio-économique d’un pays frappé de plein fouet par de multiples crises et léthargies institutionnelles, avec un système de clientélisme et de corruption jusqu’à la moelle, tout est passé au peigne fin. Les questions d’ordre religieux / confessionnel où le cynisme vis-à-vis des dignitaires constitue également une ligne rouge infranchissable, qui pourrait représenter une infraction grave engendrant de la prison.

Quelle serait la priorité au Liban du point de vue de la politique culturelle ?

Cette question à mon avis a déjà fait couler beaucoup d’encre, notamment auprès des activistes qui sont attachés éperdument à leur patrimoine culturel. Pour ma part, j’estime qu’il y a énormément de massacres qui ont lieu à plusieurs niveaux au Liban, que ce soit dans le domaine culturel, mais aussi au-delà aux niveaux architectural, environnemental et artistique. Evidemment il existe quelques rares exceptions, comme par exemple un Ministre de la Culture exceptionnel et militant, Mr. Rony Arayji, qui a entrepris il y a quelques années des projets de grande ampleur pour mettre en exergue la beauté de notre patrimoine archéologique, artistique et même cinématographique. Il a bâti des projets au niveau du Musée National, encouragé les festivals culturels et musicaux avec Rahbani, mis en valeur nos pépites archéologiques à l’Aéroport international de Beyrouth et diverses institutions. De par ses combats quotidiens et son engagement, il a su raviver l’espoir des citoyens libanais envers leur héritage – la culture étant le véritable ciment de l’identité nationale.

La préservation du patrimoine ne fait malheureusement pas partie intégrante de notre ADN, et les autorités sont loin de mettre cela en premier plan dans leur liste de priorités. Nous en avons témoigné à maintes reprises, que ce soit dans le contexte de la révolution d’Octobre 2019 et même bien avant. Les projets misant sur la corruption pullulent, au détriment de notre paysage environnemental qui se défigure à vue d’œil. A titre d’exemple, les maisons à caractère traditionnel anciennes du temps des mamelouks et de l’époque ottomane, sont en train de disparaitre à vue d’œil, et le charme du paysage beyrouthin est en train de se défigurer. Ce massacre de vieilles demeures ne tient pas compte des murs qui parlent et qui murmurent des siècles d’histoire. Il faut donner à la Direction générale des antiquités des moyens financiers pour développer les sites archéologiques. De plus, il faut bien sûr offrir davantage de support au théâtre libanais qui se meurt et aux metteurs en scène. Et bien évidemment, mettre en avant la scène du cinéma libanais, afin que notre pays devienne un territoire de référence en termes de production régionale en Méditerranée. Il y a tellement de projets en pleine ébullition, d’idées qui émergent abordant des crises sociales, qu’il serait dommage de ne pas donner vie à ce mouvement artistique en plein essor. Les jeunes cinéastes Libanais se trouvent malheureusement coupés dans leur élan, lorsqu’ils essaient de sécuriser du financement et que les portes se referment au niveau local – ils deviennent de plus en plus dépendants de co-productions européennes, qui désormais deviennent plus rares vu la crise pandémique mondiale actuelle.

"Sauvez Bisri": au Liban, l'écologie s'invite dans la contestation
©
AFP
/ JOSEPH EID
« Sauvez Bisri »: au Liban, l’écologie s’invite dans la contestation © AFP / JOSEPH EID

Une autre priorité, qui à mon avis est devenue plutôt un cas d’urgence, réside dans la préservation du patrimoine environnemental. Il y a eu récemment une série de scandales à ce niveau, à commencer par le barrage de la Vallée de Bisri. Cet endroit est un petit coin de paradis que j’ai personnellement visité il y a quelques mois, et qui regorge de paysages naturels magnifiques, de chutes d’eau, qu’il faut absolument préserver précieusement. A ma grande surprise, il y a même eu des fouilles récentes qui ont découvert des sites archéologiques et ruines datant du temps des Romains, avec des colonnes superbes, toute une ville sous-terraine! Et bien sûr l’Etat a jugé bon de recouvrir toutes ces ruines de terre. Il les a dissimulés pour éviter de montrer qu’il y a une valeur archéologique associée à cette Vallée, et pour pouvoir mener à bout leur projet criminel et corrompu, sans même poursuivre une étude du site qui avait été pourtant exigée par les activistes.

Ceux qui suivent de près ce projet, comme je l’ai fait en allant sur place pour discuter avec des militants de vive voix, ont vite compris que c’est un moyen comme plein d’autres pour le gouvernement de se remplir les poches, et acheminer vers nos foyers beyrouthins une eau extrêmement polluée et toxique ! C’est ahurissant de voir qu’ils s’acharnent à détruire toute la beauté que Dieu nous a octroyée, pour construire un barrage. Un barrage qui va coûter 1.2 Milliards de dollars et détruire 6 millions de mètres carrés d’arbres centenaires, des sites Romains, des monuments précieux datant du 3ème siècle, ainsi qu’une des faunes et flores les plus riches…

Quand la barbarie et l’animosité n’ont plus de limites, il faut quelqu’un pour les freiner dans leur hémorragie !

Leur projet de barrage ne verra jamais le jour je l’espère, du moment qu’il y a des activistes qui luttent avec ardeur comme Amani Beainy, Maya Ibrahimchah et tant d’autres… A noter également le scandale des carrières qui gangrènent notre paysage montagneux autrefois si pittoresque.

Un autre projet est relatif à un site qui me tient beaucoup à cœur – celui du promontoire de Nahr el Kalb. Ils ont voulu détruire la magie d’un site millénaire, et ce projet a été entrepris récemment pour en faire le quartier général d’un parti politique. Ce sacrilège environnemental, envers et contre tout bon sens, est dans un lieu de mémoire unique dont la beauté sauvage avait été préservée depuis l’Indépendance. Il s’agit d’un des plus importants sites historiques du Liban, autrefois le passage de Jésus Christ, de rois Egyptiens durant le XIIIème siècle avant JC, des reliefs égyptiens datant du Pharaon Ramsès II, du Mamelouke Sultan Barqûq, de l’empereur Caracalla, du General Henri Gouraud, de Napoléon III…

L’Histoire se souviendra de l’ère de disgrâce et des plus grands destructeurs des vestiges archéologiques et historiques du Liban. Heureusement, le tableau dressé n’est pas entièrement noir. Il y a en effet une nouvelle génération au Liban qui insuffle un souffle nouveau, se réappropriant progressivement son droit à notre Culture, Histoire et Héritage; une génération qui transgresse le caractère sectaire politique, le clientélisme ainsi que les codes de couleurs féodaux.

Quel(le)s artistes libanais(e)s aimez-vous particulièrement ?

Je considère que le cinéma libanais a évolué de manière très dynamique durant la dernière décennie, et est en plein bouillonnement. Cela donne envie de faire partie de ce mouvement de créativité collective. De plus en plus de films brodent autour de thématiques qui s’éloignent progressivement du concept de guerre et de travail de mémoire de ces conflits, un effort de documentation important mais qui nous enlise dans un passé morose et tragique. Surtout qu’il a déjà été abordé maintes fois de multiples angles et facettes, par plein de réalisateurs locaux. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, le cinéma libanais tire son essence de la guerre. Il semble que le 7e art s’en est alimenté pour se définir et avoir sa propre identité. Aujourd’hui je découvre qu’il y a un nouveau champ de possibilités, beaucoup plus vaste, qui reflète les problèmes inhérents à notre société actuelle paralysée et asphyxiée par ces évènements  surréels, voire apocalyptiques.

Notamment, j’ai beaucoup d’estime envers Ziad Doueiri, éclectique et intéressant, qui aborde ses films avec une structure et un scénario incroyablement solides. D’ailleurs Hitchcock l’a toujours mentionné – « l’importance d’un bon film, c’est le script, le script et le script. » Cela se ressent fortement dans le film L’Insulte, où l’intrigue est extrêmement bien ficelée, les dialogues fluides et cohérents. Lui et sa coscénariste Joelle Touma ont développé de manière très subtile et organique les personnages dans ces scènes de conflit au tribunal, avec un arc spécifique pour chacun qui traverse son évolution – comment son état d’âme commence et se termine. Ses personnages ont en eux une dignité très ancrée dans leurs âmes, traversent des passages de brutalité, voire de violence, mais aussi empreints d’une belle humanité. On est en plein dans la réconciliation, cette dispute et ce tribunal, cette guerre civile sont une forme de passage obligé afin d’aboutir à une reconnaissance de l’Autre.

The Insult de Ziad Doueiri (2017) - UniFrance
Sorti en 2017, L’Insulte de Ziad Doueiri a eu un succès retentissant à l’international. DR

West Beyrouth est également un film qui m’a beaucoup marquée, et demeure un classique qui a bouleversé des générations, en mettant en scène des personnages attachants et leur perspective sur une époque de survie en temps de pression. Effectivement, il pose les premiers jalons de la renaissance du cinéma libanais.

Evidemment, parmi les autres réalisateurs Libanais établis que j’admire, il y a Nadine Labaki, dont le dernier film Capharnaüm surprend par sa brutalité crue, son style et sa puissance romanesque, qui déroutent le spectateur avant d’emporter la conviction sur l’injustice cruelle et sociale dans laquelle ces personnages sont enlisés.

Les autres cinéastes incluent bien sûr Maroun Baghdadi et Georges Nasser, qui ont laissé derrière eux une trace remarquable dans l’histoire du cinéma Libanais. J’ai toujours été séduite par le style de Ghassan Salhab, qui parcourt de manière subtile la pluralité qui l’habite désormais, ces différents déplacements, exils, « identités », qui l’ont enrichi, et qu’il met en rapport avec la complexité du monde. Il explore souvent la question du lieu, en tant qu’entité vivante, inconnue et pourtant familière.

En tant que cinéastes arabes, j’ai beaucoup d’estime également pour le style du réalisateur Palestinien Elia Suleiman, dont le film le plus récent It Must be Heaven a été présenté, ainsi que la réalisatrice Anne-Marie Jacir dont j’ai beaucoup apprécié les films Wajib et When I Saw You.

Pouvez-vous nous parler un peu de votre dernier projet ?

Je travaille en ce moment sur deux projets en parallèle: un documentaire qui est en phase finale de post-production, ainsi qu’un autre film en développement.

Le premier, intitulé Ahla w Sahla  est un projet personnel kaléidoscopique, sillonnant un portrait familial. Il  s’agit d’une allégorie de la belle époque, du charme d’antan où le Liban était qualifié à juste titre de Suisse du Moyen Orient. D’une part, il explore la complexité de la société Libanaise patriarcale confrontée aux aspirations personnelles individuelles et au désir d’émancipation, la transmission d’un héritage de vision commune et de système de valeurs robustes de manière trans-générationelle. Il aborde les secrets d’une famille unie et solidaire, les secrets des relations amoureuses qui perdurent au fil des années. D’autre part, il parcourt un voyage à travers le temps des paradoxes de Beyrouth, une réminiscence de cette ville durant l’âge d’or et d’un passé longtemps révolu. Nous sommes actuellement dans les dernières phases de montage (composition de musique originale, post-production son, étalonnage de couleurs, etc…)

Ahla W Sahla, dernier projet de Yasmine Ghorayeb. Image: Caustik

Le second est actuellement en phase de développement, donc je ne peux pas encore en révéler la trame pour le moment. Tout ce que je peux dire c’est que ce sera un film très engagé et activiste. Je suis en pleine phase d’écriture du scénario et cherche à refléter de manière réaliste la situation actuelle du pays, et le marasme généralisé de notre société sclérosée par le confessionnalisme.

Y a-t-il un projet qui vous tient particulièrement à cœur ?

J’ai plein de projets en tête actuellement, et plusieurs scénarios que j’ai déjà écrits mais qui ont été mis en suspens à cause de ma focalisation « stakanoviste »  sur ma carrière pharmaceutique. Carrière pour laquelle j’ai consacré mon temps corps et âme, avec de nombreux voyages d’affaires, vu que cette entreprise porte une valeur sentimentale à mes yeux. Il est évident que porter deux casquettes ou identités n’est pas simple au quotidien. Cela représente de nombreux sacrifices au niveau du temps libre, surtout que mes responsabilités au sein de la boite s’accroissent, mais je suis parvenue enfin à trouver un équilibre. Ces deux mondes qui sont en apparence si distincts, pourtant se rejoignent d’une manière ou d’une autre – j’essaie d’adapter les compétences que je développe dans les deux métiers, et cette capacité à jongler entre discipline et créativité s’est finalement révélée très complémentaire. Et puis c’est amusant de pouvoir utiliser les deux parties de son cerveau au quotidien, une rare opportunité !

Parmi les projets qui sont en pipeline, j’en ai un qui me tient particulièrement à cœur – celui d’aborder le sujet  des violences conjugales et domestiques. C’est un thème qui est né de faits divers et actualités qui débordaient dans les médias libanais il y a quelques années, où il y a eu une série de plusieurs meurtres de femmes par leurs maris de manière abominable. Après avoir collecté tous ces articles et textes relatant les histoires de ces femmes, j’ai été rapidement fascinée par leurs tortures spirituelles, la dichotomie de leurs émotions et la subtilité au niveau de leurs réactions. Il s’agit d’un cercle vicieux de l’image à projeter devant la société, ainsi que le choix porté vers leur silence pour préserver en quelque sorte « l’honneur de la famille. » J’aimerais également aborder dans ce film les nombreux droits féminins qui ont été bafoués, et réclamés dans le cadre de la Révolution d’Octobre : le droit de la femme à octroyer sa citoyenneté à ses enfants, le droit du mariage civil, ainsi que l’arrêt du harcèlement sexuel. Pour ce projet, je collabore de manière étroite avec la NGO KAFA depuis plusieurs années déjà, qui a été remarquable, en fournissant un puits inépuisable d’informations et de témoignages poignants de femmes – touchées de près ou de loin par ces causes.

« Le cinéma, ce n’est pas une reproduction de la réalité, c’est un oubli de la réalité. Mais si on  enregistre cet oubli, on peut alors se souvenir et peut-être parvenir au réel ». – Jean-Luc Godard

Vous pouvez également retrouver la tribune de Yasmine Ghorayeb, écrite suite à l’explosion du 4 août, ici.

Propos recueillis par Charlotte Meyer.

Cet article fait partie de notre sélection gratuite issue de notre magazine spécial « La culture est-elle un luxe ? »

pic
Image à la Une fournie par Yasmine Ghorayeb   

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s