« Pour avancer, il faut mettre son humanisme de côté. »

Le féminisme suppose-t-il l’humanisme ? Peut-on être féministe en pensant uniquement par un biais humaniste ? Pierre Courtois–Boutet s’interroge.

Dans une de leur chronique, les vidéastes « Camille et Justine » répondent à la chronique, dite féministe, de Félix Radu. Elles expliquent notamment en une phrase que le féminisme n’est pas de l’humanisme, expliquant que ce sont deux choses différentes : « Non, le mot humaniste n’est pas plus juste. Les femmes sont oppressées, les femmes sont discriminées, donc on se bat pour qu’elles ne le soient plus. On se bat pour le droit des femmes parce qu’elles en manquent. C’est du féminisme. Et ça n’empêche personne d’être également humaniste, égalitariste, anti-raciste, progressiste, antihomophobie. Ça s’ajoute simplement à la liste. Le mot ne se remplace pas par un autre juste parce que sa racine c’est « femme ».

« Il faut que je mette mon humanisme de côté. »

Je ne vais pas évoquer ici un moindre point de vue sur le féminisme. Premièrement, parce que ça n’est pas le sujet. Et deuxièmement, je pense qu’il faut arrêter de demander aux hommes leur point de vue sur quelque chose qu’ils ne connaissent que théoriquement, qu’ils n’ont jamais vécu viscéralement. Je pense fondamentalement qu’il est temps d’écouter pleinement les personnes concernées (et ce, pas uniquement concernant le féminisme)

Je me suis toujours considéré, par mon éducation, ma vie, mes lectures, comme un humaniste (au sens sartrien du terme, donc plus exactement « existentialiste »). Je pense, au premier abord, que l’on doit se battre pour l’égalité de tou.tes, que l’on ne doit laisser personne sur le bord de la route sous le prétexte de son sexe, de son genre, de son orientation sexuelle, de sa couleur de peau, de sa langue… Bref, de ce qui nous différencie. Je pense que personne ne vaut mieux que son.a voisin.e Je suis donc absolument révolté quand je vois les discriminations qui sont faites dans nos institutions internationales (mais aussi nationales) parfois presque encouragées par les dirigeants.

Mais j’ai aussi conscience, aujourd’hui, avec toutes les rencontres que j’ai pu faire, que pour arriver au monde dans lequel je souhaite évoluer, pour y accéder, il faut que je mette mon humanisme de côté. Si je veux pouvoir me battre pour toutes les causes que je juge nécessaire comme l’abolition des privilèges des hommes (donc la fin du patriarcat), l’évolution sociale et sociétale sur la condition de la femme aujourd’hui, mais aussi contre le racisme, contre la transphobie, l’homophobie ou toutes ces sortes de choses que l’être humain a préféré créé plutôt que de voir le bonheur des autres, je vais devoir me mettre moi-même sur le côté, et laisser les personnes concernées prendre la parole. Je pense qu’il est fondamentalement temps que les hommes arrêtent de prendre la parole sur tout ce qu’ils pensent, comme ils l’ont trop souvent fait. Cela ne signifie pas qu’ils n’ont pas d’avis ou qu’ils ne doivent pas en avoir, mais seulement qu’il faut arrêter de légitimer toujours les mêmes personnes et écouter un peu plus les personnes concernées directement.

« Il faut avoir conscience de ce que nous sommes. »

Je veux pouvoir arriver dans un monde où les femmes pourront s’emporter sans être traités d’hystérique, où tout le monde pourra dire ce qu’il.elle veut sans qu’on le juge en fonction de sa couleur, de son genre, de son sexe. Je veux que l’on puisse s’habiller comme on veut, que l’on arrête de devoir s’habiller ‘chez les hommes’ ou ‘chez les femmes’. Je veux donc un monde tolérant, et acceptant les différences sans essayer de les gommer, de les modifier.

Mais me revoilà reparti avec mon humanisme. C’est facile en même temps vous me direz. Je suis un homme, blanc, plutôt privilégié socialement. Je n’ai pas été trop discriminé à l’école sur ma couleur ou mon genre, sur ma façon de m’habiller, sur le fait que mon short pouvait déconcentrer mes camarades de classes. J’ai pu avoir ce luxe de pouvoir faire les études que je voulais. Mais je les ai faites quand même. J’ai absolument conscience de tout cela. Comment voulez-vous que je ne grandisse pas dans cette idée d’humanisme, moi qui n’avais jamais vécu d’oppression systémique sur ma personne ?

Mais c’est aussi par le biais de rencontres, et surtout d’échanges, que j’ai pu me rendre compte de certaines choses. Notamment sur le fait que je vais devoir mettre mon humanisme de côté. Car le fait de dire « tout le monde est égaux » ou alors « il n’y a aucune différence entre les personnes » est, humainement vrai, mais socialement faux. De manière totalement objective, nous pouvons dire aujourd’hui que des personnes sont discriminées en fonction de leur genre, de leur couleur de peau, de leur lieu de vie… Et nous devons d’abord mener ce combat, en écoutant les personnes concernées directement par le sujet (et TOUTES les personnes), sans remettre constamment en question leur parole sous prétexte que nous sommes dubitatif.ves. Nous devons aussi avoir conscience que nous ne sommes pas tou.tes égaux, et que certain.es personnes sont d’ailleurs même plutôt privilégié.es.

Ce n’est pas grave. Cela ne signifie pas que nous sommes moins, ou plus. Mais nous sommes. Et il faut avoir conscience de ce que nous sommes, et aussi de ce que nous ne sommes pas. Et que, dans ce dernier cas, il faut pouvoir accepter que d’autres personnes soient plus légitimes à parler sur certains sujets que nous. Et qu’il faut donc leur laisser la parole, les laisser s’exprimer.

Je pense très sincèrement que si nous apprenons tou.tes à avoir cette humilité sur cette situation, sur notre situation (individuelle et collective), les choses avanceront.

Pierre Courtois–Boutet

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