Ceux qui restent et ceux qui partent : au Liban, portrait d’une jeunesse désenchantée

En un peu plus d’un an, ils ont connu des espoirs révolutionnaires, une crise financière sans précédent, une pandémie mondiale, une explosion meurtrière. Aujourd’hui, la génération des 18-35 ans fait face à un dilemme : faut-il quitter à contrecœur un pays où leur avenir est compromis ?

C’est un tableau qui lui colle à la peau : celui d’une génération qui vit au jour le jour, les nuits rythmées par la fête, comme un éternel été. La jeunesse libanaise est souvent représentée ainsi, un verre à la main, le regard rieur, le visage dissimulé derrière la fumée d’une cigarette. Extravagante, parfois. Mais la réalité est bien plus complexe que cette image d’Epinal. En 2020, être jeune au Liban signifie d’abord porter sur ses épaules les stigmates politiques qui bloquent le pays depuis la fin de la guerre civile. C’est aussi payer le prix d’une inertie économique : alors que l’âge moyen de la population est de 26 ans, le taux de chômage des jeunes est de 35.7% en 2020 (c’est plus que le taux de chômage général à la même date, à 11.4%.) D’après un sondage de l’entreprise d’analyse de données Gallup, le Liban est le pays où l’inquiétude et la tristesse augmentent le plus au monde.

« Je voyais que les jeunes de ma génération étaient toujours sous l’emprise des histoires que nos parents et grands-parents avaient vécues, alors que je pensais que ce serait une nouvelle page pour nous. » Estelle, étudiante. Photo fournie par le témoin.

 « Notre génération a toujours rêvé d’une nouvelle page. »

Pourtant, la jeunesse libanaise est aussi l’une des plus engagées. C’est en tout cas ce qui a immédiatement frappé Estelle à son arrivée dans le pays. Née au Liban, c’est à Dubaï qu’elle passe son enfance avant de rentrer à Beyrouth pour ses études en droit des affaires. Avant de venir au pays du cèdre, la jeune femme de 22 ans n’était pas au courant des spécificités politiques du pays. Ça, c’était avant de poser les pieds à l’Université Saint-Joseph (USJ) : « c’est une université qui est connue pour son engagement politique, raconte-t-elle. Cet environnement m’a poussée à regarder la politique libanaise d’un point de vue très subjectif et à être dégoutée de ce qui se passait. Je voyais que les jeunes de ma génération étaient toujours sous l’emprise des histoires que nos parents et grands-parents avaient vécues, alors que je pensais que ce serait une nouvelle page pour nous. » A l’USJ, Estelle fait la connaissance d’Antoine. Lui aussi étudiant en droit des affaires, il fonde avec ses amis le club Agora qui vise à améliorer le débat politique au sein de l’université. « Le but, explique-t-il, c’était de rassembler tous les jeunes et d’inviter des politiques, de leur poser des questions très directement, sans filtre et sans censure, sur les sujets de société. » Aujourd’hui bijoutier, le jeune homme est toujours très investi dans le débat politique.

Au-delà de la politique, la nouvelle génération d’artistes est particulièrement engagée. « C’est la génération future qui va faire que le pays sera meilleur » affirme Caroline Torbey. La jeune auteure a reçu cette année le prix George Sand pour Refuge, une nouvelle qui retrace l’histoire d’une petite réfugiée syrienne secourue par un médecin au Liban. « C’est une enfant de la guerre, explique la jeune femme elle-même engagée auprès des enfants défavorisés depuis plusieurs années. Et puis, sourit-elle, ça raconte la chaleur libanaise. » L’écriture, Caroline l’utilise  « pour faire changer les choses : j’écris toujours à chaud. J’ai besoin d’un combat intérieur. » Parmi ses combats : mettre les femmes à leur place, « on est dans une société machiste » martèle-t-elle, mais surtout apporter son aide aux plus jeunes. Elle a par exemple lancé une ligne éditoriale orientée pour la jeunesse qui vise principalement à « redonner aux enfants hybrides un repaire de là où ils sont » et donne bénévolement des cours de langue française « pour transmettre des valeurs de cohésion et de vivre-ensemble. » Des engagements qui la portent au quotidien : « C’est magnifique d’être payée en gratitude, s’exclame-t-elle. Tu vois, quand on va au théâtre et qu’on attend les comédiens ? Ils m’attendent de la même façon ! » Et puisque l’on parle de comédiens, c’est derrière la caméra que l’on retrouve Wafa’a Céline Halawi. L’actuelle directrice du festival du Film Libanais a toutes les cordes à son arc, à la fois sur grand écran mais aussi sur MBC où elle joue en ce moment dans une série : « on est un peu tout à la fois quand on est artiste au Liban ! » rit-elle. Si elle tourne aux quatre coins du monde, rester au Liban était jusqu’alors une évidence pour la jeune femme : « Je voulais faire partie de cette scène d’artistes au Liban. C’est une scène qui bouge beaucoup depuis plusieurs années. J’ai senti que quelque chose changeait, il y avait beaucoup d’espoir. C’était excitant d’être là. En prenant la direction du festival en 2015, j’ai rejoint une équipe jeune et motivée qui œuvre pour mettre en valeur le Liban au cinéma. On a mis en place une plateforme pour permettre une visibilité nationale et internationale à beaucoup de réalisateurs libanais. Là on a vraiment les mains dans la scène. » Pour elle, tout se déploie… jusqu’en octobre 2019.

« Quand le peuple revendique ses droits, c’est déjà ça. Ça montre qu’il y a un peu de rationnel dans ce peuple, un peu plus de maturité politique. » Antoine, étudiant et bijoutier. Photo fournie par le témoin.

« La thawra, c’était nos rêves servis sur un plateau. »

Octobre 2019. Les colères qui s’entassent depuis des décennies explosent. La révolution –thawra en libanais- débarque dans les rues de la capitale. Et la jeunesse est aux premières loges. Venus de toutes les classes sociales, les jeunes prennent les rênes de cette immense manifestation avec un mot d’ordre : créer un meilleur Liban pour demain. « Je sentais que c’était un premier pas vers l’avant, que ça allait être LE changement qu’on attendait tous, l’événement qui allait réunir tous les Libanais de n’importe quels partis politiques, de n’importe quelle religion, se souvient Estelle. C’était une période très émouvante, très fatigante mais émouvante. Ça nous touchait tous. » Caroline confirme : « C’était un ascenseur émotionnel, un élan d’espoir. Les jeunes se sont dit que c’était la fin de nos problèmes. Tous les rêves étaient servis sur un plateau qu’on pouvait presque toucher. » Malgré sa peur de la foule, elle descend plusieurs fois dans les rues, motive les troupes, publie, organise des campagnes de rassemblement et offre un soutien financier aux familles dans le besoin. Dans les rangs des révolutionnaires, elle note surtout le rôle important des femmes : « elles étaient sur tous les fronts, et avec des outils différents comme la cuisine, le chant. Souvent, elles réconciliaient les manifestants entre eux. » Antoine, lui, se fait plus mesuré : « bien sûr que c’était positif. On s’est dit qu’un changement, peut-être, allait venir…mais sans avoir trop d’espoir non plus parce que bon, on connait le pays ! Mais au moins, quand le peuple revendique ses droits, c’est déjà ça. Ça montre qu’il y a un peu de rationnel dans ce peuple, un peu plus de maturité politique. »

Kim a 33 ans. Elle est enceinte au moment où le pays est en ébullition. Ce qui ne l’empêche pas de descendre régulièrement dans les rues « sauf quand ça dégénérait. » Pour elle « toutes les générations sont engagées au Liban. Quand on était jeunes, on nous disait « vous allez tout faire », maintenant on le dit à la génération qui nous suit. Il y a des choses qui se répètent. » Elle y a peut-être croisé Wafa’a… en train de tourbillonner. Avec le début de la révolution, la jeune femme doit laisser de côté la pièce de théâtre, « Mafroukeh », qu’elle préparait avec Marwa Khalil. Elle vit révoltée pendant plusieurs semaines. « J’en avais marre que l’espoir et que l’élan se cassent encore une fois. J’avais l’impression de ne plus pouvoir compter sur mon investissement professionnel, personnel et émotionnel dans le pays. » Finalement, elle se décide à tourner un film de danse, co-réalisé avec Rémie Maksoud, au cœur même des manifestations. Elle tourne au milieu des événements. « Ce n’était pas forcément safe, rit-elle. D’autant plus qu’on était affectées émotionnellement. Les gens ne comprenaient pas toujours pourquoi on dansait. » Le film va faire sa première en sélection officielle au festival Cinedans à Amsterdam, reporté en février 2021 à cause du coronavirus.

« Ce que je voudrais, c’est qu’on ne nous oublie pas. Qu’on sache l’injustice qui se passe ici. » Caroline Torbey, écrivaine. Photo : Marguerite Silve-Dautremer

« On a ouvert les yeux, et tout était détruit. »

Le 4 août 2020, Wafa’a est à Achrafieh chez sa professeure de portugais. « On entend des bruits bizarres, sûrement des avions militaires. Ici, c’est familier. On connaît bien ce bruit. »  En revenant du balcon, une première explosion retentit. Les vitres s’effondrent à l’endroit-même où elle se trouvait auparavant. « Ma prof n’avait jamais vécu ce genre de choses, des événements, des explosions comme on en a connues dans le pays. Mais c’est elle qui m’a prise par le bras pour me tirer vers l’intérieur. » Dans le même quartier, Kim pense d’abord à « une voiture piégée… comme d’habitude. »

A la deuxième explosion, Wafa’a et sa professeure sont propulsées en arrière. « On est restées cachées là pendant longtemps. On n’avait pas nos téléphones sur nous, on ne savait pas à quoi s’attendre. » Plus tard, quand elle finit par sortir, Wafa’a affronte les dégâts des rues. « Le verre, surtout, se souvient-elle. Le sol était un tapis de verre. » Dans l’appartement des parents de Kim, la vitre tombe sur le berceau du petit qu’elle vient de sortir, les portes sortent de leurs gonds, les battants des armoires dégringolent. « Ma sœur s’est cassée le bassin. On a dû partir jusqu’à Zahlé pour qu’un hôpital la prenne en charge. Pendant ce temps, on déblayait la maison. Ça peut paraître bête. La porte d’entrée est cassée, qu’est-ce que tu veux prendre ? »

Ce jour-là, Estelle est chez des amis à proximité du port. Elle perd connaissance sous le choc de l’explosion. « Quand j’ai repris conscience j’ai réalisé que tout était brisé autour de moi. Je suis sortie pour voir ce qui se passait. J’ai vu des cadavres, des membres de corps humain, j’entendais des bruits, des cris, des pleurs. C’était comme les scènes de film sauf que je le vivais carrément. » Malgré ses propres blessures, la jeune femme reste rationnelle et porte secours aux personnes touchées. « La mère d’un ami a dû faire mes points de suture alors qu’elle n’avait pas le matériel nécessaire, car aucun hôpital ne pouvait m’accueillir vu le nombre de personnes qui avaient besoin de soins. J’ai toujours des cicatrices aujourd’hui mais ce n’est rien à côté de ce que les gens ont vécu. J’étais dans cette transe entre le monde réel et un monde tout à fait à part. Après cette journée, je ne suis plus allée à Beyrouth. Mon studio de Gemmayzé est entièrement détruit. Mes cousins sont restés trois jours à l’hôpital, mon grand-père a été touché à la tête, ma mère aux pieds. Nos maisons ont été entièrement saccagées. Trois mois plus tard on essaie toujours de les réaménager. »

La maison de Caroline aussi a été détruite. Son mari a subi un trauma à la tête et a dû recevoir de nombreux points de suture. Depuis, elle a déménagé dans la banlieue. « Avant ça, je n’avais pas de haine, mais là oui. Ils ont failli nous prendre la vie. Pendant un mois je n’arrivais pas à parler aux gens, je sursautais dès qu’une porte claquait. Comme si mon mode survie était enclenché. » Wafa’a éprouve la même sensation. Quelques jours plus tard, elle est en tournage à l’étranger pour sa série MBC. Un éclair tombe sur le satellite de l’immeuble d’en face. « J’ai eu la même réaction que le 4 août… Chaque bruit un peu fort, aujourd’hui, c’est dur à contrôler. Même la mémoire part. » Le 30 septembre, lorsqu’un Rafale franchit le mur du son à Paris, Estelle est sur place. « J’étais au téléphone avec ma mère. Elle m’a demandée ce qui se passait. Avec mes colocs, on s’est cachés sous nos lits. C’est ça le problème : ça a affecté mon quotidien. » Pour Wafa’a, ce mode survie est en quelque sorte l’ADN du pays : « on a un truc au Liban, dans notre système, qui fait qu’on n’est jamais au repos, explique-t-elle. C’est peut-être ça qui motive notre créativité d’ailleurs. »

« Pour changer le monde, il faut changer notre façon de voir ce monde-là. » Wafa’a Céline Halawi, comédienne, réalisatrice et danseuse. Photo : Roger Moukarzel

 « Je pars parce que je n’ai pas le choix. »

Forte baisse de la lire, pandémie de coronavirus, restrictions bancaires, inflation, pénuries des produits de première nécessité…  Dans le pays, la situation s’est encore détériorée depuis le mois d’août. Directrice administrative dans un établissement scolaire, Kim a vu son salaire divisé par cinq. Caroline en a bien conscience : « en haut, ils essaient de calmer les esprits mais c’est encore pire. La minorité qui veut la révolution ne peut pas réussir seule. Ils représentent 15% du pays, les autres sont financièrement dépendants des partis politiques. C’est compliqué pour réussir. Les cerveaux du pays sont en train de partir. »

Alors que la jeunesse libanaise dansait au-dessus du précipice depuis plusieurs années, le 4 août a été pour beaucoup la goutte en trop. Ceux qui sont immobilisés par la crise financière ou qui ne peuvent pas prétendre à la double nationalité sont contraints de rester. D’autres, à contrecoeur, ont pris la décision de s’éloigner quelques temps du pays. Pour sa dernière année de master, Estelle est à Paris : « Je suis tellement chamboulée que je ne sais plus ce que je vois pour le Liban. Je ne suis pas à Paris parce que je voulais y aller mais parce que mon pays ne m’a pas laissé le choix. C’est triste de dire ça mais c’est la vérité et il faut la regarder en face. Moi, mon projet professionnel était de rester au Liban, d’y présenter le barreau. Après l’explosion je ne voulais plus rester au Liban et j’ai pris le seul chemin qui s’offrait à moi et qui était de quitter mon pays et partir en France. Je suis en France parce que je n’avais pas le choix. »

Alors qu’elle avait toujours été pleine d’espoir pour son pays, la jeune fille se fait plus pessimiste aujourd’hui, notamment parce qu’une grande partie de sa génération a aussi passé la frontière. Le nombre de Libanais qui ont quitté le pays en 2019 a augmenté de 42% en comparaison avec 2018, selon l’institut de recherches et de sondages indépendant «Information international». Il s’agit surtout de personnes très diplômées. Le nombre devrait encore considérablement augmenter cette année.  « J’avais espoir en cette génération dont je fais partie, raconte Estelle. Mais elle n’existe presque plus au Liban. Elle est en train de s’effacer pour aller trouver son bonheur dans un autre pays qui puisse au moins lui donner les droits qu’elle mérite, le respect qu’elle mérite, la carrière qu’elle mérite, le futur qu’elle mérite, le bien-être qu’elle mérite. » Ce qui la ferait revenir ?  « Je veux que mon pays voie un nouveau parti politique prendre vie, sans cette soif de vengeance qui découle des années de guerre. Un parti politique qui sache mettre en place des réformes dont a besoin notre pays, à tous les niveaux. Que tous les politiciens qu’on voit aujourd’hui ne soient plus en charge du gouvernement. Si on en est là, c’est à cause de leurs lacunes, de leur soif d’argent, de leur égoïsme, de leur avarice. »

Antoine va lui aussi prendre la direction de Paris, direction l’école Sup de Luxe (école de management de luxe fondée par Cartier en 1990 NDLR), mais lui aussi avec un pincement au cœur : « Je ne suis pas en train de quitter ce pays en étant heureux de le quitter, mais par obligation. Ce n’est pas un souhait de le laisser aux milices qui le gouvernent. C’est un choix difficile. » Le bijoutier est plus confiant cependant. Pour lui, la population se fait de plus en plus critique et les prochaines législatives peuvent être déterminantes. « Pour le moment, dit-il, ce ne sont que des paroles. Il faut que ça se matérialise. Mais on a au moins la chance de se dire qu’on pourra repartir de zéro. Avec tous nos problèmes, il va falloir qu’on refasse tout. »

Kim, elle, va quitter le pays pour Dubaï avec son mari et son nouveau-né. Elle espère pourtant pouvoir revenir, ne serait-ce que dans l’espoir que son enfant puisse aller à l’école au Liban. Comme Estelle et Antoine, elle estime devoir partir par contrainte : « En cinq mois, mon bébé a vécu plus que ce qu’un enfant en Europe ne vivra toute sa vie : une pandémie, une explosion, une crise économique, une révolution. Avec mon mari, on s’est dit qu’on partirait lorsque l’on aurait du mal à trouver des produits de base pour notre enfant. Aujourd’hui, c’est le cas. Même si on a plein de raisons de vouloir rester, on va devoir partir, deux ou trois ans. » Pour autant, la jeune maman ne part pas défaitiste : « Les choses vont changer. La nouvelle génération est géniale. Le Liban c’est encore une très jeune démocratie dans le monde arabe. On ne fait pas une démocratie comme ça, après des siècles d’occupation, de colonisation. Aujourd’hui, on a la chance d’avoir les réseaux sociaux qui démocratisent notre manière de faire de la politique. Toute la révolution s’est faite là-dessus. »

« Le Liban c’est encore une très jeune démocratie dans le monde arabe. On ne fait pas une démocratie comme ça, après des siècles d’occupation, de colonisation. » Kim, jeune maman, auparavant directrice administrative dans un établissement scolaire

« Nous restons pour raconter notre Histoire. »

Mais d’autres font le choix de rester malgré les difficultés. De son côté, Caroline s’accroche de toutes ses forces à son pays. « Je sais que beaucoup de jeunes vont partir, avoue-t-elle. Et même si ça me rend très triste, je comprends. Dans le seul endroit où tu pensais être safe, tu peux être tué. C’est usant moralement. C’est une fatigue qui fait que du jour au lendemain tu vas vouloir partir. Il y en a qui disent que même s’ils galèrent sous un pont ils préfèrent ne pas être là. Ce qui devait être un court passage devient une tranche de vie. » La jeune femme n’a de toute manière pas la possibilité de quitter le Liban. Cette fatigue dont elle parle, Wafa’a l’a aussi ressentie cette année. Bloquée à Istanbul à l’occasion d’un tournage, elle se pose sérieusement la question de son retour au pays. « Pour la première fois, je me suis aperçue que je n’en avais pas envie. Je ne savais pas si je pouvais rentrer, si j’avais quelque chose à jouer encore. » Elle finit tout de même par retourner à Beyrouth. « Je ne pense toujours pas qu’un changement soit impossible. Mais c’est de plus en plus difficile. Vivre au Liban, c’est les montagnes russes. Des jours on y croit très fort, passionnément. Et d’autres, non. »

Malgré tout, Caroline sent qu’elle a une mission au Liban. Consciente que les prochains mois vont être très durs entre crise financière, coronavirus et insécurité, elle estime que tout peut encore changer. Engagée depuis dix ans dans le pays, la jeune femme y a ses amis, sa carrière, son attache. « Je ne peux pas abandonner tout ce que j’ai fait, dit-elle. A l’échelle de ma propre vie, c’est beaucoup, même si je suis jeune. C’est impossible que ça reste comme ça. Si dans deux mois c’est encore la même situation, les gens vont s’entretuer. » Wafa’a confirme : depuis le 4 août, elle sent que des prises de conscience se font. « Il y a toujours quelque chose de positif à en tirer. On a de très belles leçons à retenir, même si ça n’exclut pas tout ce qu’on a vécu, les horreurs de cette année. On a juste envie de vivre, de ne plus avoir peur. »

Caroline boucle un roman sur les événements de cette année. Pendant que sa plume bouillonne, elle rêve d’un Liban « où on peut avoir de l’électricité 24h/24. Où on peut avoir des projets de vie, construire. On ne peut pas tout le temps vivre au jour le jour, dans l’incertitude. » Elle ajoute : « Ce que je voudrais, c’est qu’on ne nous oublie pas. Qu’on sache l’injustice qui se passe ici. » 

C’est aussi dans l’art que Wafa’a s’est réfugiée. Récemment, la comédienne a fait partie des quatre acteurs à donner une performance sur Zoom. Réalisée par Sahar Assaf, « Activate Disaster » réunissait aussi Sany Abdul Baki, Dima Al Ansari, et Nazha Harb. Ils jouaient alors le rôle de médecins de l’Hôpital Américain de Beyrouth (AUH), en se basant sur les événements qu’ils avaient eux- même vécu le 4 août. « C’était forcément très intense, raconte-t-elle. C’était dur parce que ça nous faisait revivre cette journée-là. Le jour de la performance, j’étais malade. J’avais exactement la même réaction que juste après l’explosion. »  Elle réfléchit et ajoute : « c’est en osant les repleurer qu’on peut tout faire sortir. C’est cathartique. Après tout, c’est un peu aussi le but de l’Art. » Dans un article pour la revue brésilienne Piaui, elle a raconté en quoi les événements de cette année l’ont changée en tant qu’actrice. Quelques semaines plus tard, elle affirme : « Pour changer le monde, il faut changer notre façon de voir ce monde-là. En tant qu’artistes, ça colore notre travail. Ça affecte les histoires qu’on va raconter. » Après un moment, elle conclut : « Peut-être que le rôle de celles et ceux qui sont restés, c’est justement ça. Raconter notre Histoire. »

Charlotte Meyer

Image à la Une : Une jeune femme fait face au silo de grain détruit sur le port de Beyrouth, le 11 août 2020. AFP

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