Voyage au musée

Dans la pièce du musée, un grand homme un peu chauve, un peu cabossé, avec un visage tout rond, tout doux, s’approche d’une petite fille comme d’une fleur. Il se penche, pris par la délicatesse des instants précieux.

-Que vois-tu ? il demande, comme si la réponse de la fillette, loin d’être évidente, pourrait l’éclairer.

-Ce n’est pas plus un camélia, qu’un navet ou qu’une autruche, dit-elle, en penchant la tête.

Tous les gens autour, grandes personnes affublées de leurs yeux de curieux ou de l’air distingué des connaisseurs, ignorent le tableau devant lequel une petite fille colle son nez depuis des heures. Ils se reculent puis se rapprochent, l’air intrigué dans une démarche peu discrète pour lui faire comprendre qu’elle gêne leur champ de vision. Elle ne bouge pas d’un pouce, bornée dans sa candeur,  parée de ce dédain superbe, sous l’étoffe de l’innocence que l’on prête à ceux de son âge. Les curieux n’osent plus rien dire, devant ses grands yeux courroucés. Lorsque l’homme serein dans ses habits tout gris vient lui poser la question, elle poursuit sa rêverie, l’emmène avec lui. Ils semblent marcher dans la vallée de la peinture, dans les méandres des camaïeux de bleus. Le peintre leur offre un lieu de promenade privilégié. Ils se hissent sur ce qui leur semble être un rocher.  Les passants, car ils le sont bel et bien, calquent ce même pas pressé qu’ils ont dans la rue, s’attardant seulement pour lire une phrase de cartel, pour éviter, à la  sortie de l’exposition, de passer pour celui qui n’a rien vu, rien compris de ces trois bouts de toiles disposés sur quatre murs ; observent avec suspicion ce vieil homme et cette fille si petite qui promène un doigt confiant sur les couleurs emmêlées.

-Et maintenant on va où ? Que se passe-t-il ? l’interroge l’homme aux rides poussiéreuses comme un vieux grimoire.

-II y a un ruisseau avec des poissons d’argent. On pourrait leur demander si l’eau n’est pas trop fraiche pour se baigner. 

Un petit groupe se forme autour de leur îlot. Comme si, avides de curiosité, eux aussi cherchaient à atteindre les bruissements de ce duo incongru.

-Ne fais pas attention, ces gens ne savent pas regarder. Il n’y a que les grands yeux ouverts qui peuvent naviguer habilement sur la peinture. Eux, ont les yeux déjà clos. Ils ont avalé trop de choses, pour se dire cultivés. Ils ont mordu sans mâcher, un art tout fait, emballé en paquets qu’ils croient nécessaire pour atteindre un certain degré d’ouverture et de connaissance. Ils ne savent même plus voir correctement. En réalité toutes ces toiles leur sont semblables. Le reflet de leur propre ignorance, toutes les parcelles de ce qu’ils n’atteindront jamais.

-Pourquoi neige-il dans un ciel sans nuages, avec un soleil si frappant ? Pourquoi les fleurs pointent-elles leur nez sous l’hiver ? demande la fillette dont les grands yeux émeraude continuent d’engloutir les taches blanches.

-C’est l’hiver. Qui te dit qu’il ne peut neiger sans ciel bleu ? Les artistes te donnent la clé pour tout inventer, même ce qui paraît impossible. Le peintre a dit qu’il neigeait sous un ciel bleu, alors il neige. Les fleurs sont invisibles, peu de gens les voient distinctement. Mais toi tu peux, les ramasser avec tes yeux. Car elles guérissent tout si on les cueille soigneusement ! Elles sont là pour réparer tous les maux.  

-J’ai l’impression de connaître le peintre. Il m’a soufflé ses rêves, chuchote la fillette. Regarde, je ne l’avais pas vu avant, le grand arbre aux pommes d’or !

Le vieil homme sourit. C’est la première fois depuis longtemps. Il dévoile des fossettes pleines de lumières enfouies entres les plis de son visage. Un arbre d’or aux pommes rondes et juteuses, sur le bas-côté, rutilant et soyeux, semble les appeler.

-Ce sont les fruits des hommes. Le peintre en prend soin. Tu le vois, le monsieur à droite avec sa bêche ? 

-Oui, il est très impressionnant, rien ne lui résiste, s’exclame la fillette devant l’ombre peinte d’un trait sur le petit tableau. 

-C’est une porte ouverte, un verger. Les fruits sont d’une beauté timide. Grimpe à l’arbre, ils t’attendent ! Tu les sens ? La culture tu vois, c’est un champ de pommes que l’on ramasse. Elles sont là, sous nos yeux, oubliées. Certains Hommes ou enfants les perçoivent, comme toi, comme le peintre. Ils gardent les pommes, les lustrent, les soignent pour les montrer à tous, sous une forme nouvelle, pour partager les pommes avec le reste des Hommes. Et dans ton panier d’osier elle est là ta culture : ce que tu veux bien montrer, ce dont tu prends soin. Allons cueillir les pommes de l’arbre d’or… 

-Je peux sentir rien que par les yeux, que c’est exquis. 

-Tu le mords et tu te délectes, de ce que seul ton esprit sent. Tu as raison, l’artiste offre à tout le monde des pissenlits qui volent, comme des ébauches de rêves. Il faut les attraper avec les yeux, sans arrogance. Car il ne s’agit pas forcement de comprendre, les visiteurs autour de nous veulent à tout prix comprendre. Il s’agit de voir. La peinture, vois-tu, c’est un ramassis de couleur mis en tas et en coin par l’artiste, pour une raison que nous essayons d’interpréter, mais qui n’a pas plus de logique qu’un rêve inconscient. La peinture c’est une ouverture vers nos rêves à nous. Dans chaque toile il y a une passerelle vers une porte intérieure, un bourdonnement que nos oreilles entendent, et qui raconte d’autres histoires.  

La petite fille approuve, de cet air grave de madone. Elle ne comprend certainement pas toutes les phrases sages de l’homme.

Elle s’échappe déjà bien vite dans d’autres rêveries :

-Continuons, nous ne sommes pas encore passés sous les sapins enneigés, je crois avoir vu un cerf au loin.

Nina Pelé

Cette nouvelle fait partie de la sélection gratuite de notre premier numéro papier, « La Culture est-elle un luxe ? » d’octobre 2020.

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