Pour un droit à nos noirceurs : Un « life positivism » ?

Il est bien connu maintenant que notre société d’images nous dicte un imaginaire où la beauté des corps est première. On le sait. Les mouvements du body positivisme qui se déploient ces derniers temps le dénoncent à juste titre. Mais j’irai encore plus loin. Plus que nos apparences, c’est une injonction à la joie et au bonheur que nos publicités nous assènent. Peut-on inventer le « life positivisme » ? Je vous le demande …

Société de bonheurs

Avant, je pensais que la télévision, la radio, les publicités, tout, sans cesse, nous martelaient les malheurs de nos sociétés. Je me répétais qu’il était terrible de vivre sans arrêt sous le joug pesant d’un monde qui vrille. Non pas qu’il ne faille pas s’informer, mais que la façon dont cela était fait nous plongeait dans un abattement impuissant et inconstructif, et nous mettait face à une longue liste de souffrances qui s’enchaînaient les unes à la suite des autres, sans que l’on puisse réfléchir – j’entends, réfléchir vraiment – à ces dernières, sans que l’on puisse les comprendre. Longue liste de glas successifs à laquelle Monsieur Tout le Monde ne peut que pleurer, à laquelle il se doit, surtout, de pleurer, pour ne pas avoir à faire plus – qui sait ce que ces pauvres bougres peuvent nous demander, n’est-ce pas?

Avant, je pensais que notre société était morbide. Je la conçois toujours comme telle. A ceci près que cette dernière est aussi soumise à une injonction a priori contradictoire : l’injonction au bonheur, au sourire, à la joie, à la perfection. Car l’imaginaire collectif oscille radicalement entre ces deux extrêmes : le malheur terrible et le bonheur surfait. Deux antagonistes qui peut-être se justifient l’un l’autre. Voir le malheur de loin, ça semble tellement plus facile que donner une existence à celui qui est à nos pieds. On peut en parler de celui-là, moins de celui-ci.

Détourner les yeux 

J’écris « malheurs », mais je pourrais évoquer aussi les douleurs, ainsi que tout ce qui est étranger à cette norme du bonheur parfait à laquelle nous sommes sans cesse soumis. Soulignons notre hypocrisie quotidienne, avouons que l’on détourne les yeux devant tous les visages qui ne sourient pas de toutes leurs dents blanches et éclatantes. 

Avouons que l’on baisse la tête face aux sans-abris qui viennent quémander deux ou trois euros. 

Avouons qu’on ne sait pas comment aider l’aveugle à traverser la rue, qu’on espère qu’il y arrivera tout seul.

Avouons qu’on ne sait pas quoi dire aux vieilles personnes qui radotent, s’exclament, se taisent ou rient trop fort, ou pas assez.

Avouons que l’on baisse les yeux face à une personne handicapée, que l’on n’ose pas la regarder presque de peur de l’offenser par ce regard que l’on pose sur cet écart qu’elle constitue à la norme, de crainte que ce dernier soit un doigt tendu. Avouons que même le mot « handicapé », on l’évite de peur de paraître grossier, de vexer. On dit « personne à mobilité réduite », c’est mieux, ça fait plus propre, plus normal, en somme. Bien sûr, ce terme englobe bien plus de situations que les personnes handicapées. Oui, bien sûr. Mais reconnaissez qu’on emploie rarement cette expression pour parler d’une femme enceinte. On n’a pas peur de dire « femme enceinte », au contraire, on aime bien, c’est joli, c’est joyeux, pour rien au monde on se priverait de ces deux mots. Reconnaissez-le, cela vous épargne la gêne de prononcer le mot fatal, que l’on ne sait pas dire. 

Avouons que l’on ne sait pas s’adresser à un sourd, à un muet, que beaucoup d’entre nous ne savent que les regarder, impuissants.

Avouons que l’on reste paralysé face à une personne handicapée mentalement.

Reconnaissons qu’on ne sait pas quoi répondre à cette personne qui affirme avoir un handicap invisible, à part que peut-être, elle pourrait faire un petit effort. On ne lui en demande pas beaucoup, tout de même.

Cette liste peut paraître crue, indélicate, voire choquante. Je le sais. Mais est-ce que mes mots sont si brutaux que cela, manquent-ils à ce point de respect ? Ils vous font peut-être violence. Mais sont-ils porteurs de cette agressivité dont vous les accusez ou bien exposition d’une altérité, d’une anormalité – au sens où la norme est cette femme rayonnante sur le panneau publicitaire que je croise tous les matins ? 

Réapprendre

Nous avons été éduqués à la pitié et au politiquement correct. Voilà le drame de tous ceux qui ont besoin d’aide. Ils ont besoin d’empathie et non de pitié, d’appuis et non de formules magiques. En réalité, à part quelques-uns d’entre nous, on ne sait pas comment réagir. Moi la première. J’insiste : c’est une question de connaissance. 

Car l’ignorance est violence. Car l’évitement de nos gênes est violence. Une brutalité bien pire que la liste crue que j’ai pu dresser. Dire à une personne porteuse d’un handicap invisible contre lequel elle se bat quotidiennement de faire un effort, c’est une violence. Lui dire de « penser positif » alors que la douleur est sans cesse présente, que les difficultés se multiplient, c’est une violence. Considérer une personne handicapée comme un enfant, s’adresser à elle comme tel sous l’impulsion de la pitié alors qu’elle est en pleine possession de ses moyens mentaux et une bonne partie de ses facultés physiques, c’est une violence. Demander à un SDF si l’argent qu’on lui donne va lui servir pour acheter de l’alcool, pour s’oublier, en somme, lui et ses malheurs, c’est une violence. Je ne blâme personne ici. C’est ainsi que nos prismes de lecture sont construits, c’est ainsi que nous avons appris à penser l’homme : comme un être parfait qui n’a pas de faiblesse. De fait, de cette idée découlent deux réactions : un Il pourrait faire un effort négationniste, et un le pauvre, sombrant dans un pathos mielleux ultra-réducteur. C’est une violence. C’est, dans les deux cas, une négation de la personne en souffrance.

Heureusement, il ne s’agit là que d’une ignorance. Je dis heureusement : encore faut-il l’accepter et chercher à y remédier. Il me semble nécessaire de réintégrer à la norme ce qui en a été exclu, d’accepter dans le champ de nos possibles la différence, le droit à la souffrance en son sens le plus large, non pas comme monstruosité mais comme un facteur à assimiler dans nos quotidiens. Il me semble capital de déconstruire l’image artificielle de nos bonheurs et de laisser affleurer au monde les zones d’ombre qu’un visage, modelé comme il est, ne peut manquer de dessiner. Laisser apparaître à la lumière nos douleurs, comme normalités.

Apprenons. 

Zoé Maquaire

Cette tribune fait partie de la sélection gratuite issue de notre numéro de décembre disponible ici !

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