L’air était chaud

Pour notre concours de décembre 2020, nous vous avons demandé de vous inspirer d’une photo de Vivian Maier. Le troisième prix est attribué ex-aequo : Tom Saja pour « Dans le coaltar » (poésie) et Neïla Khelifi pour « L’air était chaud. » (fiction). Ici, le texte de Neïla Khelifi.

L’air était chaud. Plus que ça, épais. À se demander ce qui avait bien pu tomber sur la ville pour l’affaiblir de la sorte. Ils jouaient dehors, un peu comme tous les jours d’ailleurs. Ce matin, Isaac était arrivé ravi, avec un immense sourire découvrant ses chicots manquants. Il avait retrouvé les garçons sur le trottoir, à leur place habituelle. À croire que ce petit bout de goudron leur appartenait. Ils y passaient après tout plus d’heures que nulle part ailleurs. Et puis c’était rassurant aussi, de savoir qu’ils possédaient quelque chose, tous les trois. Même si la chaleur de l’asphalte les faisait souffrir au milieu de ce mois de juillet, ils n’auraient pas pensé une seule seconde à battre en retraite. Isaac avait tenté de cacher encore un peu sa trouvaille derrière son dos, mais son corps maigrichon faisait un piètre paravent. Ils avaient vite deviné la cagette en bois :

  • Pourquoi t’as l’air si content ? On en a déjà vu plein des comme ça.
  • Même que le vieux Robert vient d’en balancer deux au bout de la rue, regarde ! renchérit Leroy, en pointant du doigt le trottoir d’en face, où trônait un mont de sac poubelles, surplombé par des cagettes en bois clair.
  • Non, pas des comme ça, non, je ne pense pas, ricana Isaac.

Il posa alors la cagette devant ses deux compagnons, délicatement, comme s’il avait peur qu’elle explose au moindre geste brusque.

  • Oui c’est une cagette, constata Leroy.
  • Vous n’voyez pas ? C’est une cagette Kiwi King ! Ça veut dire qu’il y avait des kiwis là-dedans, des vrais petits kiwis verts !

Les yeux d’Isaac brillaient d’excitation, il ne pouvait pas se contenir. Quelle aubaine d’avoir trouvé une si belle cagette, si rare en plus de ça. Il sentait bien que Leroy et Rick ne partageaient pas son enthousiasme, mais qu’importe, aucun d’eux n’avait mangé de kiwis jusqu’à maintenant. Et même si une pauvre cagette restait le seul moyen de s’approcher du fruit tant convoité, ça lui suffisait, à lui. En voyant à quel point Isaac tenait à leur faire plaisir, les deux enfants finirent par le remercier, et proposèrent qu’aujourd’hui, ce serait lui qui aurait le privilège d’arracher le premier côté. Isaac, aux anges, leur découvrit sa dentition trouée, dans un nouveau sourire, et arracha avidement un morceau de la cagette. Le jeu pouvait commencer.

            « Bientôt midi » lâcha Rick. C’était lui le chef de la bande, parce que c’était lui le plus grand. Un mètre et vingt-deux centimètres, ce n’est pas rien. Alors il mettait un point d’honneur à encadrer les deux autres du mieux qu’il pouvait. Leroy et Isaac étaient tellement absorbés par leurs morceaux de bois respectifs qu’ils ne l’entendirent pas la première fois. Rick répéta, prenant son ton autoritaire de leader :

  • Bientôt midi boys !
  • Déjà ? Leroy, hébété, regarda le ciel et fut ébloui par le soleil qui tapait sans se soucier d’eux, là en-dessous.
  • On va pouvoir passer au partage, leur rappela Rick.

Isaac soupira, il n’avait pas fait un très bon travail avec ses morceaux de cagette pour l’instant. Rick rassembla les piécettes de bois, découpées soigneusement par chacun, et les distribua également entre les parties présentes. Leur jeu était très complexe, et seul un œil expérimenté pouvait en distinguer les subtilités. Ils avaient d’ailleurs mis un certain temps à en comprendre les règles eux-mêmes. Mais maintenant, c’était leur jeu à eux, et ils ne comptaient pas le partager.

Isaac, qui était assis sur le trottoir, avait vue sur le carrefour le plus proche. Il donna un coup de coude à Leroy, assis sur la route. « Regarde c’qui arrive là ». Rick, qui était lui de dos audit carrefour, fut témoin des réactions des deux garçons. Leurs yeux s’ouvrirent grand. Ce qui arrivait au coin de la rue laissa Leroy bouche bée, lui qui d’ordinaire avait toujours quelque chose à ajouter. Le manège avait suffi à attirer l’attention de Rick, qui se retourna. Il ne se souvenait plus avoir vu chose si belle dans sa vie – et pourtant il en avait vu des gens, assis sur son trottoir. L’avantage, quand on est si petit, et si noir, c’est qu’on attire peu l’attention. Rick savait que pour les gens qui arrivaient, il se fondait parfaitement dans le décor, et à l’exception de sa chemise blanche sale, ils l’auraient confondu avec le trottoir. Et ces gens-là, ce n’était pas n’importe qui. Un couple, la quarantaine, l’allure fière. Les cheveux blonds de la dame étaient attachés en un magnifique chignon, orné de perles, impeccable. Rick ne s’y connaissait pas en coiffure, mais il savait reconnaître le travail bien fait, sûrement effectué par une bonne sous-payée. Sa peau blanche brillait sous le soleil, elle portait une magnifique robe, blanche elle aussi, serrée à la taille et brodée de fleurs rouges. L’homme à ses côtés contrastait avec l’apparition brillante qu’il portait au bras. Son costume bleu était étrangement coupé, le pantalon trop long et les manches trop courtes. Il portait un chapeau à plumes, de drôles de plumes d’ailleurs, et les garçons se demandaient à quel oiseau il aurait pu les chiper. Son épaisse moustache noire cachait une bonne partie de son visage, avec une tête qui semblait trop petite pour son corps. Le pire, c’était sa démarche. Il roulait des hanches, avançait comme par à-coups et semblait souffrir le martyr dans ses beaux vêtements, écrasé par la plus forte chaleur qu’ils aient eu de l’été. Le couple avançait sur le trottoir, la dame se retournait vers toutes les vitres qu’elle croisait du regard, pour s’abreuver de son image resplendissante. Lui boitillant, elle sautillant, ils arrivèrent bientôt à la hauteur des enfants. Mais tous deux semblaient bien trop absorbés par le rythme de leur marche pour prendre note de la présence d’aucun autre être vivant. Leroy inhala à plein nez à leur passage, lui qui avait un odorat surdéveloppé et adorait tout analyser avec son nez. Le couple s’éloigna. Rick et Isaac se retournèrent vers Leroy, attendant son verdict :

  • notes d’agrumes, et un côté boisé, du cerisier peut-être ?

Les deux autres tentèrent d’imaginer à quoi ça pouvait bien ressembler ce parfum là, mais abandonnèrent bien vite. Ils se remirent à jouer, en débattant sur le couple qui venait de passer. Il fut conclu que l’homme devait sûrement être très riche pour pouvoir se permettre de maintenir une allure si étrange.

« 15h40 p’tit gars. » Rick lança un merci absent au passant qui venait de lui donner l’heure, et se retourna vers ses compères.

  • Ok, on va commencer le deuxième partage tout de suite.

Cette fois, c’était à Leroy de soupirer, il n’avait pas vraiment réussi cette manche. Isaac avait retrouvé son sourire habituel, fier de sa performance. Pendant que Rick réalisait le savant mélange des pièces en bois, un bruit habituel commença à se faire entendre. Les marches d’un escalier en bois grinçaient furieusement sous le poids de pas lourds. Ils tournèrent tous les trois le regard vers la porte verte, en haut des marches qui menaient à la maison la plus proche. Comme ils s’y attendaient, un homme déboula en trombe hors de la maison, son chapeau à la main et de la fureur plein les yeux. Derrière lui, comme à son habitude, se tenait une jolie jeune femme, ses épais cheveux noirs noués à la va vite, des pantoufles blanches à ses pieds, et une robe de chambre verte sur les épaules.

  • Arrête, c’est ridicule, reviens ! On peut en discuter. Ne fais pas l’enfant ! Regarde-moi ! implora-t-elle.

L’homme, comme à chaque fois, se retourna, pour lui dire que non, il ne reviendrait pas, il ne reviendrait plus. Les garçons savaient qu’ils allaient rester là tous les deux sur le trottoir, encore quelques secondes. À se regarder, les yeux pleins d’amour, pleins de reproches. Mais comme à chaque fois, le cirque s’arrêtait là. Lui, ou elle, l’un deux allait assener le coup de grâce : « Tu ne la quitteras jamais ! » ou « Tu fricotes avec tous les mecs du quartier ! » Que ce soit l’une ou l’autre réplique, l’homme lui tournait le dos, se jetait sur la portière de sa voiture, conscient quelque part que s’il la regardait encore rien qu’une fois, il n’aurait pas la force de partir. Aujourd’hui ne ferait pas exception à la règle. L’homme enfonça son chapeau sur sa tête, et monta à la va-vite dans sa belle voiture rouge, garée à côté de l’emplacement des garçons. Le moteur vrombit, et les garçons inhalèrent la puissante odeur d’essence. Rick, Leroy et Isaac, regardèrent la voiture partir, et pensaient tous les trois la même chose. Une femme noire avec un homme blanc, ça n’est déjà pas facile, mais ces deux-là savaient se compliquer la vie. Il reviendrait bientôt, avec un beau bouquet, comme il le faisait souvent. La jeune femme était encore devant sa porte, les jambes flageolantes, les yeux brillants.

  • Miss, ne pleurez pas, il fait trop chaud pour pleurer. Il reviendra, miss, dit Rick.

Elle sourit d’un air absent, sans trop y croire. Le temps d’un soupir, et elle rentra dans la maison. La vie pouvait reprendre son cours, le jeu continuait.

Le goudron n’avait jamais été aussi chaud. Le soleil descendait enfin et le ciel sanglant projetait de nouvelles lumières sur la rue. Le jeu était terminé, et les garçons se serrèrent la main, se congratulant mutuellement sur leurs performances respectives. Ensuite, comme tous les jours, ils s’allongeaient, à moitié sur le trottoir, à moitié sur la rue. Une légère brise se levait, et ils pouvaient sentir l’activité reprendre autour d’eux. Des gens rentraient du travail, d’autres sortaient enfin de leur maison. Des jeunes allaient faire la fête, des vieux allaient retrouver leur solitude. Tous les trois, ils profitaient de ces dernières minutes, de ce calme qui leur glissait lentement entre les doigts. Isaac se redressa soudainement, voyant arriver une silhouette arquée du bout de la rue.

  • Faites pas attention hein, dit-il à mi-voix, toujours anxieux quand le moment tant redouté arrivait.

Leroy et Rick ne purent rien faire d’autre que lui sourire. Et puis la silhouette était là, une femme titubant, qui se mit à crier si tôt qu’elle put reconnaître lequel des trois était son fils.

  • Allez, bouge-toi ! J’ai pas que ça à faire, te chercher encore ! Je suis partie du bar pour toi tu sais boy !

Rick s’était levé. En voyant qu’il ne comptait pas répondre, elle continua sa tirade, hoquetant qu’elle devait acheter une bouteille de whiskey sur le retour. Et ils partirent tous les deux, la mère s’appuyant sur le fils pour ne pas perdre pied, ayant visiblement déjà fini sa première bouteille de la soirée.

Leroy et Rick restèrent encore un peu, assez longtemps pour voir le ciel s’assombrir et les lampadaires s’allumer. Puis lentement, il se relevèrent, époussetèrent leurs pantalons. L’air était doux, et ils marchaient le long des rues, remontaient quelques blocs, sans parler. Au bout d’un moment, Leroy fit un signe de la main, et s’engouffra dans la petite rue où il retrouverait sa famille, entassée dans leur petit appartement. Rick, lui, allait retrouver sa mère, qui devait sûrement être rentrée de l’usine à cette heure-ci. Et puis ce serait seulement lui et elle, puisque son père était parti, il ne savait plus trop quand. Les journées se ressemblaient déjà toutes quand le vieux était encore là, son départ n’avait pas changé la vie de Rick. Sa mère pleurait moins en tout cas. Arrivé devant la maison, avant de pousser la porte, il soupira, pensa à demain un instant. Le jeu reprendrait, et la journée finirait, comme aujourd’hui. C’était peu, mais c’était assez pour lui. Il entra.

Neïla Khelifi

Neïla est étudiante en première année de Master  d’Affaires européennes au sein de Sciences Po Paris. Originaire de Lille, elle a étudié à Londres, où elle a pu suivre des cours de littérature anglaise, ce qui l’a convaincue de commencer à écrire. Après la fermeture malheureuse des terrains de rugby pendant le confinement, elle a choisi d’utiliser l’écriture pour se défouler, et s’en satisfait. 

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