Margaret Atwood – « Tu voulais une culture de femmes »

L’auteure canadienne a fait ses études à Harvard, aux Etats-Unis. Fascinée par les dystopies, c’est sur ce voisin qu’elle décide d’écrire en 1985, là où tous ne voyaient qu’une Amérique auréolée de gloire et de rêves. Elle fait saigner sous sa plume le mirage de ce pays, décelant avant l’heure les courants brutaux du puritanisme. Maintenant moins faribole que miroir déformant, elle nous offre un nouveau regard sur les abysses de cette société dorée qui influence  le monde entier.

Etats-Unis. La stérilité, due aux changements climatiques et aux dégradations humaines, fait loi. La république de Gilead réduit au rang d’esclaves sexuelles les quelques femmes encore fertiles. On leur arrache leurs enfants pour les offrir aux familles les plus respectables, on les forme à devenir des utérus, rien que des utérus. 

Defred n’a plus de nom. Defred est le nom qu’on lui a attribué après qu’elle a été affectée à son Commandant et sa femme – car certaines femmes, dans ce système, ont la richesse, le pouvoir, du moins le pouvoir que peut avoir une image dorée. Elle n’est qu’une silhouette rouge, qu’un visage qui disparaît sous une capuche blanche, un corps. Un simple corps dont sa famille en titre dispose comme bon lui semble, comme un objet, pour, tous les mois, tenter lors d’un cérémonial glacial, brutal, de  faire un enfant. Defred est une servante écarlate, un objet reproducteur dans un monde où la fertilité est plus précieuse que l’or. Elle n’est rien, elle n’est qu’un objet ; elle est tout, elle est le futur enfant. 

C’est à travers ses yeux que l’on découvre ce musée des horreurs. C’est à travers ses pensées que l’on se souvient du monde d’avant, ce monde encore aujourd’hui le nôtre. Margaret Atwood dessine dans ce texte un futur dystopique à faire frissonner tout homme et toute femme tenant à peu près à la dignité humaine. La fracture avec notre ronde d’habitudes est violente, tragique. La série  télévisée adaptée du roman, sortie en 2017, nous le fait sentir dès le début. Suffocation et oppression  nous assiègent dès les premières images. 

Mais la plume de Margaret Atwood, que l’on suit entre les pages, l’esprit affamé, en quête de  l’équilibre de nos certitudes perdues au fur et à mesure des lignes, est encore plus puissante, parce  que plus fine, parce que plus trouble. Loin de tout manichéisme tapageur propre aux dystopies, cette  dernière peint son horreur en aquarelle. 

 Le champ de nos possibles

Un passé heureux et libre. Un présent imaginé terrible et fermé. Voilà le cœur même de toute  dystopie traditionnelle. 

Margaret Atwood trouble cela. De mes lectures de dystopies, je garde un même souvenir : un monde affreux, mais à mes yeux, impossible. De ces imaginations monstrueuses, je ne retiens que l’argumentaire. Ces lignes sont à mon goût trop souvent forcées, trop noires pour obscurcir véritablement mon esprit. L’exubérance d’horreurs lui permet de les catégoriser dans l’inconcevable ;  et de les rejeter. Elle trouble. Margaret Atwood est dans le champ du terriblement possible. Elle a  uniquement couché sur le papier des actes que l’homme a déjà perpétrés. Déjà, nous l’avons fait. Rien  n’empêche de le refaire. Disséquant la société américaine, Margaret Atwood parvient à retirer de ce  corps de géant la mèche abrasive, fine mais centrale, qui sommeille au cœur du pays : le puritanisme. Là, réside la roche anguleuse du rêve américain ; là, risque de s’écorcher ce pays rutilant. Pureté des  femmes, jupes en dessous du genou, cheveux voilés, femmes au foyer, mariage, anti-avortement, religion, religion, religion, dogme. Un respect total et absolu des femmes et de leur corps, presque  poussé jusqu’à l’adulation. Un respect qui crie une soumission. Paradoxe même d’une culture qui porte  la femme aux nues et qui l’avilit profondément. Ainsi poussé à l’extrême – car certes, la République de Gilead a pour fondement les principes de l’Ancien Testament, mais elle ne se prive pas de les déformer  à sa guise, de les accentuer, de les réinventer pour servir le pouvoir en place -, le puritanisme dictatorial  ne peut ici que faire un dangereux écho à nos actualités brûlantes. C’est sur ces courants de pensée,  c’est sur ces ancrages d’une culture américaine évangéliste et profondément chrétienne que les  extrêmes glissent au pouvoir. On le sait, maintenant. On l’a vu.

Margaret Atwood inquiète, donc. L’horreur est dans le jardin de nos possibles. Ceux qui se  trouvent juste au bout de la route.

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