Jean-Baptiste de Froment – « Au cœur du pouvoir, l’homme est bien un loup pour l’homme. »

En 2019, le premier roman de l’auteur français était salué par la presse nationale. Dans une société en crise, il mettait alors en lumière les dérives du pouvoir et les fractures du pays. Deux ans plus tard, son texte est toujours d’actualité. 

« Je te rappelle que si l’amour suffisait, l’humanité n’aurait précisément pas besoin de ce qu’on appelle la politique… »

N’essayez pas de situer le roman de Jean-Baptiste de Froment sur une carte ou une frise chronologique : vous reviendrez bredouille. Si ses propos contiennent un certain nombre de clins d’œil à notre société, l’auteur signe ici une uchronie, ce que Régis Messac définissait poétiquement en 1936 comme une « Terre inconnue, située à côté ou en dehors du temps, découverte par le philosophe Renouvier, et où sont relégués, comme des vieilles lunes, les événements qui auraient pu arriver, mais ne sont pas arrivés. »

Dans cette France « à côté du temps », la Présidente de la République Simone Radjovic s’apprête à entamer un troisième mandat. Dans son ombre vieillissante, Claude, grand serviteur de l’Etat, se lance à la conquête du pouvoir. Au même moment, une certaine Barbara Vauvert décide d’en faire autant. Préfète de la Douvre intérieure, celle-ci vient d’être évincée de son poste. Son tort ? Avoir trop bien réussi dans sa mission de redynamiser cette région oubliée de la République, au point de faire de l’ombre à Farejeaux, le baron local. Surtout, Barbara compose avec un groupe d’opposants perçus comme virulents. Aux côtés d’Arthur Cann, un philosophe agronome qui souhaite œuvrer « pour la réconciliation de la Pensée et de la Terre », elle a lancé le projet Gaïapolis, la première cité agricole numérique parfaitement autosuffisante. Un  projet que son successeur prendra soin d’enterrer.

Sur un pays qui se déchire, les yeux sont tournés vers ce duel : l’élite contre le peuple, l’incarnation du vieux monde contre une génération en quête de renouveau. Et la révolte populaire qui gronde.

Le premier roman de Jean-Baptiste de Froment est une fable lucide qui épouse l’actualité de la France. Sur un ton tour à tour mordant et tragique, drôle puis poignant, il dissèque parfaitement et sans caricature les débats à vif de cette société (pas si) imaginaire. Le tout mené par une écriture magistrale au fil de rebondissements haletants.

« Le reste du pays, ce qu’on appelle «la France», est à l’image de l’antique momie qui prétend encore la présider: elle n’en a tout simplement plus pour très longtemps. L’insondable médiocrité de ses actuels dirigeants en est la cause immédiate et conjoncturelle. Mais il y a une explication plus profonde. La « civilisation », c’est-à-dire cette prétention de l’homme (et en particulier de l’homme français, soulignons-le au passage) à sortir de’ la nature pour se gouverner lui-même, touche à sa fin. »

Ecrire sur le pouvoir

« J’avais une passion pour la littérature plus ancienne que mon intérêt pour la politique » précise d’emblée Jean-Baptiste de Froment. Celui qui a « toujours eu envie d’écrire » n’a pas choisi son sujet par hasard. Agrégé de philosophie, il fréquente depuis plusieurs années les couloirs de l’Elysée. Ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, membre du Conseil d’Etat, notamment élu à la métropole du Grand Paris, l’auteur travaille actuellement au Ministère de la Culture. « J’ai voulu raconter ce que j’avais en moi après cette expérience de vie liée à la politique, explique-t-il. Le but n’était pas d’en faire un récit ou un documentaire, ni d’y défendre des idées politiques. Il y a évidemment des clins d’œil à la réalité, mais ce ne sont pas des références évidentes. C’est avant tout un livre sur le pouvoir. Il reflète beaucoup de mon désespoir face à ça, à la noirceur de ce qu’est la politique depuis la nuit des temps. »

Le pouvoir a bien un arrière-goût amer tout au long du roman. Barbara, cette jeune femme qui « vous déplace des montagnes » peut se faire virer de l’échiquier le temps d’un simple coup de téléphone. La présidente, « la vieille », n’a quant à elle pas mieux réussi que les hommes. « Au début, le fait de placer une femme au pouvoir n’était pas forcément calculé, raconte l’auteur. Mais je trouvais ça amusant de placer une présidente qui s’accroche au pouvoir depuis vingt-cinq ans, qui finalement a aussi tout raté. Son point positif, c’est qu’elle donne une chance à Barbara, une outsider. Elle lui offre la possibilité de saboter le système. » Dans une scène du roman, « la vieille » se teinte d’une stature oedipienne. Prenant dans les siennes les mains de Barbara, elle lui confesse : « C’est fini pour les hommes, tu sais. Je veux dire : pour la partie masculine de l’humanité. Ils ne l’ont pas encore compris, mais ils n’y arriveront plus. Plus avant très longtemps. » Prophétique, Jean-Baptiste de Froment ? « Moi, j’y crois ! rit-il. Je pense vraiment que les femmes vont finir par prendre le pouvoir. » Mais avant l’arrivée d’une gynocratie, la politique doit composer avec des intrigues bien masculines. Claude en est la principale incarnation. Froid et calculateur, digne incarnation du pouvoir à la romaine jusqu’à organiser des réunions politique dans des SPA entouré de sa « Gens Claudia », il ne se refuse rien pour parvenir à ses fins. « Claude, c’est un mixte, affirme l’auteur. Il y a d’un côté l’homme de pouvoir, un personnage abominable qui bascule dans le mal à force de vouloir y arriver coûte que coûte. Et de l’autre côté, il représente le commis de l’Etat. Il possède tous les éléments caractéristiques du haut fonctionnaire français dans la continuité du respect des institutions. »

Et quoi de mieux que l’Histoire pour parler des institutions ? Dans Etat de nature, l’auteur passe de l’antiquité romaine à Robespierre. « Le but était vraiment d’intemporaliser le roman, répète Jean-Baptiste de Froment. L’Antiquité romaine, ça statufie tout. Ça crée une profondeur historique.  Et en plus de ça, la France est un pays de droit romain. Toute notre conception du droit, notre structuration du pouvoir, est issue de notre passé latin. » Pour autant, aborder « la noirceur de la politique » n’exclut pas la légèreté de la plume. Dans les replis tragiques de son roman, l’auteur n’hésite pas à glisser quelques touches d’humour sincères. Passionné de Stendhal, spécialiste de Nietzsche, il reste attaché à la notion de « belle humeur » mise en place par la philosophe allemand. « La singularité de ce roman, c’est qu’il n’est ni une farce, ni une pure tragédie. Je voulais une écriture qui soit assez entrainante malgré tout, qui véhicule une forme de gaieté. Il faut qu’il y ait tout le temps de quoi rire pour désarmer l’esprit de sérieux. »

« C’était l’Etat. C’était l’Etat qui avait renoncé à servir la France, pour ne plus se préoccuper que de lui-même. Et depuis hier, parfois dans la violence, hélas – mais comment pouvait-il en être autrement ? -, c’était la France qui se rappelait à ce monstre froid, à cet égoïste, et elle le faisait par la voix de la plus petite, de « la plus humble de ses servantes », la Douvre. »

Friedrich Nietzsche: Das Feuerzeichen - YouTube
Le philosophe allemand Friedrich Nietzsche.

 

La France, ce pays de fracture

Il n’y a pas que dans le rire que résonne l’écho de Nietzsche à travers ces pages. C’est bien Zarathoustra que l’on entend dans l’ombre de Barbara, lorsqu’il déclame l’Etat « le plus froid des montres froids » celui qui « ment froidement » en prétendant « Moi l’Etat, je suis le peuple. »

Car l’Etat ici est bien loin d’être le peuple. Etat de Nature illustre un pays où la fracture est double et bien familière : le peuple contre l’élite, la capitale contre les périphéries. Divorce politique et géographique, le corps social est malade. Entre l’Etat et le peuple, le dialogue est au point mort. Il y a la France d’en haut, qui s’accroche au pouvoir, et celle d’en bas, majoritaire et impuissante, régulièrement ringardisée par le pouvoir en place. C’est ici la Douvre, département (presque) imaginaire qui incarne cette France profonde délaissée par l’Etat. Ce « centre mou de la France » dont Barbara prépare le sursaut. Le philosophe Arthur Cann, lui, la voit comme « l’arche de Noé de notre temps, celle qui a survécu au déluge intellectuel et moral qui a dévasté le reste du pays. » Pour lui, les Douvriens sont loin d’être un objet de ringardisation : « ils passent pour des arriérés, mais je n’ai jamais vu des gens aussi libres, aussi sûrs de leur fait. Aussi savants des conséquences du moindre de leurs gestes. Ils ne dont certes jamais rien d’extraordinaire, mais c’est qu’ils n’en ont pas besoin. Il y a, dans leur façon de parler, de se mouvoir, de manger, de dormir, quelque chose de souverain. Le système n’a pas de prise sur eux, il glisse miraculeusement comme sous les plumes d’un oiseau. »

Ironie du sort : Jean-Baptiste de Froment a posé le point final de son manuscrit quelques mois seulement avant que la crise des Gilets Jaunes n’ébranle le pays. « Cette crise se réveille particulièrement aujourd’hui, mais il ne faut pas oublier que cette dimension-là est une constante éternelle en France, rappelle l’auteur. La partition Paris-Province est très ancienne, on la retrouve déjà dans les romans de Balzac mais aussi chez Molière au XVIIème siècle. Ce n’est pas nécessairement le cas dans d’autres pays. » La différence aujourd’hui, c’est l’arrivée de nouveaux débats : la mondialisation, la perte de crédit du pouvoir central, l’envie plus individuelle de reprendre les rênes de son destin…

« Il n’y a de pouvoir que s’il y a des gens pour obéir » glisse Jean-Baptiste de Froment, paraphrasant le Discours de la Servitude Volontaire rédigé par Etienne de la Boétie en 1574. « Si tout le monde décide de ne plus obéir, tout s’effondre comme un château de cartes, explique l’auteur. Le roi est nu. » Justement, la désobéissance civile est aussi à l’ordre du jour. Réfugiée elle aussi dans la Douvre, Mélusine est « la moins raisonnable » de tous les étudiants d’Arthur Cann. Elle attend le moment opportun pour tout renverser, brûlant d’une fièvre intérieure que seul le Grand Soir, jurait-elle, serait en mesure d’apaiser. (…) Elle n’était pas sur Terre, se disait-elle, pour perdre les illusions qu’elle n’avait pas, mais pour bâtir des réalités nouvelles, dures et solides comme des rocs. »

« C’était presque la montagne, mais pas tout à fait. Presque un désert, mais pas exactement non plus : la présence humaine se révélait à intervalles réguliers, à quelques maisons posées à flanc de colline. »

La nature sous toutes ses formes

La révolution d’Arthur Cann passe quant à elle par la Terre, plus précisément par « la réconciliation de la Pensée et de la Terre. » Il faut dire que le terrain est tout bien choisi. Dans la Douvre, inspirée de la Creuse, pas d’industrie mais « des bois touffus et verdoyants », « des ruisseaux qui serpentent en liberté. » Peu de voiture mais des héros et des hérissons, des lièvres et des chevreuils, des sangliers et des ragondins qui « papotaient comme aux origines. »

Cette idée de « retour à la nature », d’Eden préservé de la modernité, fait encore une fois écho à un discours de plus en plus prégnant dans notre société. Mais le projet d’Arthur est un peu particulier. Avec Barbara il met en place Gaïapolis, première cité agricole numérique autosuffisante. Une e-coopérative, fondée sur un système de mutualisation des biens  et des services offerts par les différentes fermes qui produisent leurs propres sources d’énergie dans le cadre d’une économie parfaitement circulaire. Le but : mettre en place une société nouvelle que la technique viendrait non plus contredire comme autrefois, mais compléter, parfaire : en substituant à la discorde originelle la communication de toutes choses entre elles, hommes et bêtes, arbres et plantes, lacs et forêts, interconnectées au sein du grand Réseau du monde. »  Plutôt que de faire du philosophe un personnage sensiblement relié au Vivant, Jean-Baptiste de Froment met le doigt sur un autre de nos paradoxes : « c’est un idéal de vie qui inclus la vie dans la nature, une forme d’autonomie, mais elle reste liée aux nouvelles technologies, sourit-il. C’est un peu comme dire qu’on veut se reconnecter aux éléments… mais seulement si on a la 5G ! » Un propos qui interroge encore une fois notre époque, notamment notre rapport au confort, près de deux ans plus tard.

Ce thème de la « nature » irrigue le roman à plus d’un titre. « Bien sûr, il y a cette idée que des territoires dits reculés pourraient prendre leur revanche dans le monde d’après, si monde d’après il y a, assure Jean-Baptiste de Froment. En même temps, « l’état de nature » s’oppose à l’état civil dont les philosophes du contrat social font l’éloge au XVIIème siècle. En théorie, dans l’état civil, on est sortis de la guerre de tous contre tous. Sauf qu’au cœur du pouvoir, l’homme est bien un loup pour l’homme. Dans le roman, les hommes de pouvoir se comportent « comme des bêtes. » Même leur corps est animalisé. »

On y revient : Etat de nature, c’est d’abord et avant tout un livre sur le pouvoir. Le tout porté par une plume délicieuse et le goût de la phrase juste. Des confins de la réalité la plus cruelle à des envolées hilarantes, Jean-Baptiste de Froment signe une magnifique fable politique qui n’en finit pas d’interroger notre époque.

Charlotte Meyer

9782373050516
Jean-Baptiste de Froment, Etat de Nature, Aux forges de Vulcain

Photo à la Une : © Amaury de Cunha

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