Raoni VS Bolsonaro : une nouvelle étape pour la justice environnementale?

Chaque week end, Combat décrypte le sujet que VOUS avez choisi en début de semaine. Cette fois-ci, vous avez sélectionné le sujet sur Raoni.

Vendredi 22 janvier, Raoni Metuktire, chef indigène du peuple kayapo en Amazonie, a déposé une plainte pour crime contre l’humanité à la Cour Pénale Internationale (CPI) à l’égard de Jair Bolsonaro, l’actuel président brésilien. Éreinté pour sa gestion désastreuse de la crise sanitaire, celui qui depuis son arrivée au pouvoir en 2018 entreprend délibérément la destruction de la plus grande forêt tropicale du monde, est plus que jamais sous le feu des critiques pour son inaction dans la cause climatique. Décryptage d’une actualité qui dépasse les frontières. 

« Jair Bolsonaro a pour projet politique de diminuer la surface des territoires autochtones afin d’étendre la superficie disponible pour l’exploitation agro-industrielle », dénonce l’avocat français Me William Bourdon qui défend le chef indigène Raoni, figure symbolique de la lutte contre la déforestation. La culture du soja, au cœur du commerce alimentaire mondial, en est la principale cause. Des chiffres alarmants viennent rappeler l’impact environnemental d’une dépendance alimentaire mortifère : 22% du soja et 60 % du bœuf importés brésiliens vers l’Union européenne proviendraient de la déforestation illégale. En France, la plante du soja sert par exemple à nourrir les élevages bovins. Le magazine scientifique Sciences&Avenir dresse aussi un constat préoccupant : près de 20% de la forêt amazonienne a disparu en cinquante ans. Outre les feux dus à la sécheresse et la progression de l’orpaillage illégal, la déforestation menée par les lobbys de l’agrobusiness toujours plus massive prend le pas sur toute considération écologique. Mais aussi éthique, puisque des centaines de communautés autochtones subissent les conséquences de ces manœuvres. Des Kayapos aux Guarani en passant par les Yanomami et les Guajajaras, le poumon vert de la planète abrite aujourd’hui près de trois millions d’Indiens, regroupés dans 420 tribus.  

En substituant ces régions naturelles par des espaces de pâturage et de cultures agricoles, le gouvernement brésilien souhaite se positionner en leader de l’exportation et ainsi renforcer son intégration sur le marché mondial. Le ton est très largement donné, voire accentué depuis maintenant deux ans : la croissance s’impose comme une nécessité absolue, quoi qu’il en coûte. En décembre dernier, le démantèlement de la Funai (Fondation nationale de l’Indien), organisme veillant au respect des droits et à la défense des peuples indigènes, est symptomatique du mépris exprimé par Bolsonaro. Décision prévisible du président populiste, qui a choisi de placer à la tête du ministère de l’Environnement son fidèle allié Ricardo Salles, considérant que la protection de la forêt amazonienne doit s’inscrire dans une stratégie économique

Le retour de flammes juridique, conséquence d’une faillite climatique 

Le crime contre l’humanité : voici une accusation qui pourrait réveiller la responsabilité de Jair Bolsonaro, le climatosceptique qui n’a cessé d’afficher ses objectifs mercantiles depuis son arrivée au pouvoir le 1er janvier 2019. L’article 7 du Statut de Rome définit cette atteinte aux droits fondamentaux comme une attaque commise en temps de guerre ou de paix contre une population civile (nombre élevé des victimes), de caractère généralisée (à grande échelle) ou systématique (répétition d’actes similaires), ou multiplication d’actes inhumains, ou un seul acte causant la mort d’un grand nombre de personnes. En septembre 2019, Human Right Watch publie un rapport dans lequel l’association incrimine directement le gouvernement d’extrême-droite brésilien, le jugeant complice de l’exploitation illégale. L’accusation de Raoni insiste sur la politique ouvertement écocide du gouvernement brésilien, dont la responsabilité n’est plus à prouver.  

La notion de “crime contre l’humanité” est envisagée dans un contexte d’après-guerre, au moment des procès de Nuremberg (20 novembre 1945 – 1er octobre 1946). L’espoir d’un ordre mondial fondé sur des idéaux de liberté et de sécurité règne, alors même que la reconnaissance du génocide des Juifs s’impose comme une rupture historiographique majeure. Définir juridiquement un crime d’une ampleur nouvelle, d’une violence sans précédent dans l’histoire des Hommes, représente tout l’enjeu de cette décision. En 2021, comment réhabiliter cette sanction supranationale dans un monde où les conflits ne ressemblent plus à des luttes armées opposant deux pays ? Dans sa plainte, le cacique Raoni Metuktire accuse le président brésilien de plusieurs crimes : meurtres, extermination, transferts forcés de population, mise en esclavage et persécutions contre les autochtones de l’Amazonie. Le 10 avril 2019, il alertait déjà sur les dangers d’une telle politique et interpelait les dirigeants du monde entier avec la publication d’une tribune parue dans les colonnes du Monde. Épaulé par quatorze représentants de peuples indigènes, il revient sur les souffrances infligées à leur encontre et à la nature : “Nous appelons l’humanité à prendre des mesures pour protéger le caractère sacré de l’eau, de l’air, de la terre, du feu, du cycle de la vie et de tous les êtres humains, végétaux et animaliers. Il est vital de transformer notre approche de la nature en l’envisageant non comme une propriété, mais un sujet de droit, garante de la vie” et pointe la violence du système en place : “Ce gouvernement veut s’accaparer toute l’Amazonie, la saigner encore davantage”. 

La justice internationale est-elle efficace ? 

C’est à La Haye, à la Cour Pénale Internationale, que Raoni et ses soutiens espèrent trouver gain de cause. Au nom du principe de justice universelle, elle est chargée de juger les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité, les génocides et autres types d’agressions. Lorsqu’elle est créée le 17 juillet 1998 à l’issue du Statut de Rome, la communauté internationale salue l’avènement d’un nouvel arbitrage porteur d’un message de paix. Néanmoins, son bilan mitigé après vingt années d’exercice remet en cause sa légitimité. Entre acquittements hâtifs et manque de moyens financiers, l’incapacité de l’instance à sanctionner de façon crédible participe à son discrédit. Ses objectifs sont pourtant louables. Elle intervient quand le système judiciaire d’un pays ne peut engager lui-même des poursuites contre un individu coupable des crimes les plus graves. En bref, cette cour permanente représente la juridiction supranationale missionnée contre l’impunité des responsables politiques. 

Malgré ses défaillances, l’existence de la CPI pose la question d’une moralisation des relations internationales. Quel modèle de société souhaite-elle promouvoir ? Elle entend instaurer des principes universels pour pallier le manque d’action diplomatique. Reste à prouver si le droit est un instrument suffisamment efficace pour définir des idéaux propres aux enjeux actuels. Raoni invite dans cette tribune à définir une ligne de conduite éthique : “Nous appelons à des solutions concrètes qui reconnaissent les droits des peuples indigènes et de la nature pour la survie de tous. Nous appelons les dirigeants du monde, les Etats, les Nations unies et la société civile à amorcer une réflexion visant à abandonner progressivement les systèmes capitalistes et juridiques hérités de l’époque coloniale pour les remplacer par de nouveaux principes.

Vers un nouveau rapport à l’environnement? 

La plainte déposée par l’avocat français de Raoni Me William Bourdon interroge les failles d’un ordre économique mondial fondé sur l’exploitation de ressources naturelles limitées. En France, les propositions de lois de la Convention Citoyenne pour le Climat, débattues à l’Assemblée et au Sénat en juin 2020, ont introduit dans le débat public la notion d’écocide, c’est-à-dire “toute action ayant causé un dommage écologique grave en participant au dépassement manifeste et non négligeable des limites planétaires, commise en connaissance des conséquences qui allaient en résulter et qui ne pouvaient être ignorées. Afin que la sanction possible soit dissuasive, la peine encourue doit être, dans le cas d’une violation par une entreprise, outre une peine d’emprisonnement et une amende pour les dirigeants d’entreprise ou les personnes directement responsables, une amende en pourcentage significatif du chiffre d’affaires de cette entreprise et doit inclure l’obligation de réparation”. 

Si cette idée peine encore à influencer véritablement l’échiquier politique, elle témoigne cependant d’une meilleure considération de la nature dans les rapports humains. En inscrivant progressivement dans le droit international des mesures concrètes pour la protection de l’environnement, le sens des priorités peut être bouleversé. Pour certains dirigeants, prendre conscience que sans l’Amazonie et les “gardiens de la forêt” qui l’habitent, le dérèglement climatique ne sera que plus intense, constitue déjà une avancée. 

Candice Mazaud-Tomasic

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