Du rire aux larmes

Le vendredi, Combat vous ouvre sa rubrique Fictions et Poésies pour regarder le monde autrement…

Après mures réflexions, l’année 2050 ne fut pas une année si drôle que cela. Elle avait pourtant débuté comme toutes les années avec son mois de janvier glacial, son février agité par les ouragans et son mars de pluies diluviennes et de coulées de boue. Les villes étaient, comme à leur habitude, couronnées de leur aura grisâtre et ses habitants y défilaient comme ils le font d’ordinaire, à la façon de ces images accélérées de cette antiquité que l’on nomme télévision. Les choses suivaient donc merveilleusement leurs cours. 

M. Youssatef était assis là où il en avait l’habitude, près de la boulangerie du quartier. Il s’arrêtait là parce qu’il affectionnait particulièrement sentir l’odeur du pain moelleux dans le matin blanc. Depuis trente ans, il ne pouvait s’empêcher de se dire que c’était l’une des plus belles choses de la vie. M. Youssatef était un petit homme à la grande barbe grisâtre et filandreuse. Sous ses airs peu avenants, on devinait des yeux noirs tendre, onctueux comme une mousse au chocolat que les enfants des beaux quartiers venaient acheter au magasin d’en face. Il les connaissait tous, ces gosses, M. Youssatef, depuis le temps qu’il était là. Assis sur la bouche d’aération à droite de la vitrine remplie de pâtisseries, juste au pied du tuyau qui ramenait les gouttières au caniveau, l’eau de pluie aux canalisations, le ciel aux égouts, M. Youssatef, à vrai dire, avait acquis, au cours de ces trente ans d’expérience, une grande expertise et ce, dans plusieurs domaines. Il avait en effet observé assidument au cours des étés derniers les bitumes devenir de plus en plus chauds, le goudron fondre de plus en plus vite, et durant les hivers, il avait vu se glacer les eaux communes, la pluie inonder les chaussées, le gel figer le petit canal qui passait à deux pas de là. Il avait regardé aussi les habitants du quartier se masquer, se couvrir, courir, il s’était étonné de les voir lentement s’essouffler, grossir, se courber, il s’était attristé en voyant la peau de la jolie demoiselle Beckham se noircir, et le gosse de Lachevalière cracher ses poumons. Il avait admiré le sourire luisant qu’on lisait dans les yeux – car, maintenant, on souriait par les yeux – de M. Montosan en voyant ses immeubles s’élever et le haussement d’épaules de l’agent de nettoyage de la voie publique. Il l’avait remarqué, les choses suivaient merveilleusement leurs cours.

On l’avait évidemment équipé, dans un grand élan de générosité, de tout un attirail high-tech, « itek » comme disait Jacques, pour le protéger de la Grande Menace. Muni de ses trois masques à oxygène, il se devait donc de faire un effort – le seul qu’on lui demandait – pour ne contaminer personne et – surtout – de rester le plus silencieux possible. Bref, la ville grossissait, et, devant sa boulangerie, M. Youssatef maigrissait. Les choses suivaient donc merveilleusement leurs cours.

Le premier jour d’Avril, en s’asseyant à sa place habituelle, M. Youssatef calcula qu’il assisterait aujourd’hui à la deuxième Vague de Froid Polaire qui, l’année dernière, avait reculé de deux semaines. Comme on était un mardi, il verrait surement Linette à onze heures, Hyppolyte à treize heures et peut-être à dix-neuf heures Jacques passerait le voir, si une envie de pizza le prenait. Toutefois, à dix heures du matin, il aperçut la solide silhouette de M. Montosan. Cela n’était pas prévu. Absolument pas. Il allait falloir tricoter avec du mielleux et de l’humilité. Contre toute attente, il était accompagné. M. Youssatef devina de loin une frêle ombre, fluette, si fine qu’elle pouvait passer inaperçue, accrochée au bras de l’indétrônable Montosan. Comme M. Youssatef se sentait d’humeur héroïque, il décréta sur le champ que son heure de gloire approchait. Le duo s’avançant vers la boulangerie, il osa lever les yeux. La frêle ombre, comme prévu, frémit de pitié et d’un soupçon de culpabilité. M. Montosan se vit donc, dans sa grande obligeance, tenu de lui décerner trois piécettes rousses.

Ce qui, pourtant, consterna M. Youssatef, ce fut le geste de M. Montosan. D’une main, il défit son masque à grands coups de clic clac de clips pour lui postillonner au visage un grand sourire éblouissant. « Philanthrope » et « humaniste », raconterait-elle à ses petites amies. Ils passèrent leur chemin. La main encore tendue, M. Youssatef ne décollait pas les yeux du bitume sombre, les dents blanches, éclatantes, encore fixées sur la rétine. Il ne pouvait pas se défaire de cette bouche que Montosan avait pris la peine de lui dévoiler. La voir si clinquante, c’était, en quelques secondes, sentir le trottoir sous ses fesses, se voir dans le quartier fermé à clefs, apercevoir cette clé dans la poche d’un costume de soie noire, se perdre dans les tentacules grises de sa ville, se noyer sous les couches de fumée grise, se taire sous le flot de sourires éclatants et moqueurs qu’il entendait maintenant fuser des Ecrans Virtuels, des Drônes, des Téléphonies et des Cerveaux Intranet. 

A ce moment précis, M. Youssatef ressentit ce que les plus sages et les plus grands malades, parfois, expérimentent : il sentit, quelques secondes seulement – mais ce fut suffisant -, son estomac se tordre. 

Il se mit à rire tant tout, tout, tout lui parut absurde. 

Il enleva prestement son masque « itek » en coups de deux trois clics clac, se leva, s’étira, se redressa ; et se remit à rire deux fois plus fort. C’était un grand rire d’estomac, celui qui fusent des entrailles colorées tapies au creux de nos corps rigides. Un rire rempli de basses de violoncelles, de rugosités de falaises, et de cris de mouettes.  

Le nouveau virus tint le soir même la place de vedette dans les Shows d’Information. On y retraçait son apparition dans les beaux quartiers, on y stipulait le taux de contamination proprement incontrôlable et les plus hauts responsables émettaient leurs grandes inquiétudes. Ils avaient bien raison, car on ne s’en remettait pas : M. Youssatef rit toujours. 

La ville fut secouée de grands rires de long en large et de haut en bas. Elle s’était transformée, en l’espace de quelques jours, en ce qui aurait pu ressembler à un fauve pris de quinte de toux tant elle était retournée de l’intérieur.

Un arbre, à des kilomètres de là, en entendit l’écho vague à travers la brise bleue. A cette nouvelle, les douces ramures chuchotèrent un sourire mélodieux.

Zoé Maquaire

Traboules de Lyon. Photo : Zoé Maquaire

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