Porter l’Histoire amérindienne – Joy Harjo, la voix de la mémoire

La poète américaine maintes fois couronnée se fait depuis des années la porte-parole de sa communauté. Ses textes, toujours empreints de loyauté pour l’esprit de ses ancêtres, sont aussi des messages universels pour ses contemporains.

« My house is the red earth : it could be the center of the world. I’ve heard New York, Paris, or Tokyo called the center of the world, but I say it is magnificently humble.”

Crazy Brave. C’est le titre de son dernier livre, ses mémoires à la langue épurée qui jongle entre la prose et la poésie. Crazy Brave. On n’aurait pas eu l’idée de choisir un titre différent. Il faut la voir, Joy Harjo, réciter son poème, « My house is the red earth »  depuis cette scène d’Hawaï. Son mandat de Poète lauréat de la Bibliothèque du Congrès des Etats-Unis vient tout juste d’être reconduit. L’an dernier, elle avait été la première amérindienne à recevoir ce prix prestigieux. Sa bouche peinte de rouge sourit. Elle ferme les paupières sur ses yeux sombres.  Son corps vibre, de plus en plus fort. Elle respire. Chacun de ses mots la fait frissonner. Il faut la voir, Joy Harjo, vivre au rythme de sa prose et de ses vers, avec la langue comme oxygène.

Naissance d’une artiste

« Autrefois, j’étais si petite que je pouvais à peine voir au-dessus de la banquette arrière de la Cadillac noire que mon père avait achetée avec l’argent du pétrole extrait en terre indienne ». The black Cadillac my father bought with his Indian oil money. C’est sur cette image d’enfance, triste résumé de la tragédie amérindienne du siècle dernier, que Joy Harjo commence son histoire. Celle d’une future grande poétesse née en 1951 à Tulsa, ville de la tribu creek, sur la rivière Arkansas, descendante d’un chef indien des Red Sticks qui défia en 1814 les forces américaines d’Andrew Jackson. Cherokee par sa mère, Creek par son père. Mais dans les années 1950, le peuple cherokee doit composer avec la présence des fermiers blancs à proximité de leur territoire, de plus en plus racistes, de plus en plus virulents. En 1907, le Territoire d’Oklahoma et le Territoire indien avaient fusionné, formant l’unique Etat de l’Oklahoma, 46e de l’Union. Tusla n’est plus la capitale des cherokee : elle est surnommée depuis 1896 « la capitale mondiale du pétrole. » A bord de la Cadillac, c’est la privation de sa terre que la jeune Joy observe, cette terre où son peuple en est réduit à puiser de l’or noir. Son père ne supporte pas cette vie de misère. Il découche, abuse de la gnôle et de la gomina, bat sa femme. Joy Harjo se souvient :

 « J’ai entendu l’âme de celle qui devait devenir ma mère chanter une balade à fendre le cœur. Je l’ai vue faire les cent pas après minuit. Follement amoureuse de mon père, elle savait pourtant qu’une route chaotique les attendait. » Ce père tant aimé finit par partir. Bien vite, il est remplacé par un Blanc séducteur et violent qui n’avait épousé une Cherokee que pour mieux la persécuter. Et la nuit, Joy écoute les danseurs cherokees marteler le sol jusqu’à l’aube pendant que sa tante lui transmet inlassablement les traditionnelles histoires amérindiennes. Crazy Brave, c’est son nom en langue creek. La Crazy Brave qui se lance à corps perdu dans les arts. La voilà à l’Institute of American Indian Arts de Santé Fé, au Nouveau Mexique, où elle poursuit des études artistiques jusqu’à l’Anthropology Film Center. Elle y rencontre ses deux premiers amours : Phil Wilmon qu’elle épouse très jeune et duquel elle divorce dès la naissance de leur enfant. Puis le poète pueblo Simon J.Ortiz, père de sa fille Rainy Dawn. Il lui apprendra la pureté de sa langue, la poésie au-delà des critères occidentaux. Mais un samedi soir, alors qu’elle joue au billard dans un bar au son des Wild Horses des Rolling Stones, Ortiz la frappe. Nouveau divorce. Peu importe. Depuis 1975, c’est à la poésie qu’elle se consacre. A 22 ans, elle a publié son premier recueil de poèmes, The Last Song.

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