Cachez ce female gaze que je ne saurais voir

En 2019, Céline Sciamma sortait son film le plus abouti à ce jour : Portrait de la jeune fille en feu. Éminemment salué par la critique française et internationale, il a immédiatement endossé une casquette féministe. De par sa mise en scène subversive, Portrait est aujourd’hui considéré comme l’archétype du female gaze à l’écran.

En cette Journée internationale des droits des femmes, Combat a fait le choix de vous parler du female gaze – ou regard féminin -. Quelle meilleure manière de mettre les femmes en avant que de les représenter correctement au cinéma ? Car le septième art, objet expressément politique, est avant tout un reflet des sociétés qu’il représente. Comme beaucoup de réalités inhérentes aux femmes, ce regard féminin est et a été largement occulté. En 1906, la pionnière Alice Guy signe le premier film de female gaze. Dans Madame a des envies, la cinéaste tourne les stéréotypes de genre en ridicule en filmant des gros plans d’une femme enceinte qui succombe à ses désirs. Le cadrage, pour l’époque, est révolutionnaire.   

Alice Guy, Madame a des envies, 1906

Le female gaze est donc une histoire de regards, de corps et, surtout, de mise en scène. Le female gaze, ce n’est pas « qui filme », mais « comment on filme ». Il est théorisé en 2020 par Iris Brey, critique de cinéma et universitaire, dans un essai intitulé Le Regard féminin – Une révolution à l’écran. Ce regard féminin est « une façon de filmer les femmes sans en faire des objets, de partager la singularité des expériences féminines avec tous les spectateurs, quel que soit leur genre, et de renouveler notre manière de désirer en regardant sans voyeurisme ».

Comment reconnaître si une oeuvre adopte un point de vue féminin ?

Deux axes sont soulignés par l’autrice. Au niveau narratif, l’histoire doit être racontée du point de vue d’un personnage qui s’identifie comme féminin. Il faut également que l’oeuvre remettre en question l’ordre patriarcal. 

Formellement, il est nécessaire que la mise en scène permette au spectateur ou à la spectatrice de ressentir l’expérience féminine. Par ailleurs, le ou la cinéaste doit conscientiser l’acte d’érotiser les corps. Enfin, le plaisir des spectateurs ne doit pas découler d’une pulsion scopique, un plaisir bâti sur un acte voyeuriste qui objectifierait (rendre objet) les corps. 

Dès lors, plusieurs questions se posent. Comment faire ? Comment ne pas objectifier les femmes, comment partager cette expérience féminine, quel est le rapport entre désir et voyeurisme ? Peut-on ressentir une expérience féminine et/ou adopter un point de vue féminin si on s’identifie comme homme ? Et quelle est cette fameuse pulsion scopique ?

Une mise en scène particulière

Au delà de l’identification au personnage, le female gaze doit permettre de ressentir « ce qu’est qu’être femme ». Un dialogue est alors instauré entre læ spectateur.trice et le film. Et selon Iris Brey, tout est question de mise en scène. Nous voyons, à l’écran, ce que le personnage principal regarde. Pour faire corps avec le personnage, nous devons être ses yeux, ses oreilles puis ses sens et son corps tout entier. Nous devons nous fondre avec lui, ne faire qu’un, jusqu’à ressentir tout ce que ce personnage désormais vivant ressent  et subit, tout le poids qu’il porte sur ses épaules, le poids de ce qu’est qu’être femme.

John Cassavetes, Une femme sous influence, 1974

Les corps peuvent être filmés de très près pour leur donner une « qualité haptique », presque permettre de les toucher. Dans Une femme sous influence de John Cassavetes, la caméra est à deux doigts des visages. Quand Mabel se blesse, la caméra est braquée sur sa main, pas sur l’actrice. Le sang coule presque sur nos poignets, attention ! Nous allons nous tâcher. En plus de subir la torture psychologique du personnage, on pourrait presque ressentir sa souffrance physique. 

Qui rend à la femme sa qualité de sujet

Au Vème siècle avant J-C, Zeuxis, peintre éminent, veut faire le portrait d’Hélène de Troie. Mais, son sujet ne pose pas : Zeuxis n’a pas de modèle. Il demande alors aux habitants de Crotone de lui amener les cinq plus belles femmes de la cité. Aucune ne correspond à l’idéal du peintre. Que fait-il ? Il extrait les plus belles caractéristiques physiques de chacune et peint son tableau à partir de celles-ci. 

Voilà un exemple détonnant de la réification de la femme à travers les siècles. Et le female gaze le démolit : pour filmer une femme en tant que sujet et non en tant qu’objet, une héroïne ne doit jamais être morcelée. La caméra ne doit pas filmer fixement une partie de son corps, ne doit pas remonter lentement le long de ses jambes. Une femme est une entité, une unité, un sujet. Pas un morceau. 

Ce qui nous amène à cette fameuse pulsion scopique. Voyeurisme et fétichisme sont deux termes auxquels le regard féminin est allergique. Filmer une scène intime par l’embrasure d’une porte, à travers le trou d’une serrure, derrière une fenêtre… voilà qui participe de cette scopophilie, ce plaisir que l’on prend « à regarder des objets en les soumettant à un regard examinateur et curieux ». Dans la scène d’ouverture de Mektoub, My Love : Canto Uno, Amin s’approche d’une fenêtre et entend des gémissements. Des ébats se déroulent entre son cousin et Ophélie, une de ses amies d’enfance. La scène dure et la caméra se promène, effectue des gros plans sur les sexes. Le couple ne s’en aperçoit pas.

En filmant de cette manière, Abdellatif Kechiche rabaisse la femme à une paire de fesses. Et « à force de voir des femmes comme des culs, on s’habitue tout simplement à les traiter comme des objets ».

Image ci-contre : René Magritte, L’évidence éternelle, 1930

À des fins résolument politiques

Le regard féminin est politique, subversif : il remet en question les normes patriarcales. En deux heures de film, Portrait de la jeune fille en feu fait apparaître, au mieux, dix minutes de mixité. On ne voit que des femmes. Et ce sont des femmes qui peignent qui avortent qui dansent qui désirent qui vivent, mais qui sont aussi rattrapées par leur condition de femme.

Céline Sciamma, Portrait de la jeune fille en feu, 2019

Le female gaze bouscule les codes sociaux et cinématographiques. Il installe « une nouvelle poétique, un nouveau régime d’images ». Tout en âme et conscience, les réalisatrices et réalisateurs qui s’emparent du female gaze changent le corps féminin en sujet de désir : un sujet pensant, ressentant, vivant.

Le female gaze a le pouvoir de changer nos représentations en les basant sur un rapport égalitaire et non-asymétrique. Et la corrélation entre prise de pouvoir et représentations est tangible. « Si nos écrans étaient inondés de représentations de viol à travers un regard féminin, j’ose imaginer que notre culture du viol s’effriterait ».

En 2018, 82 femmes se regroupent sur le tapis rouge du Festival de Cannes pour dénoncer le plafond de verre. 82, c’est le nombre de réalisatrices retenues en compétition pour la Palme d’Or depuis 1946. Contre, accrochez-vous : 1 688 hommes.

On sait donc ce qu’il nous reste à faire. Lever les yeux et casser les codes.

Elena Vedere

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Toutes les citations proviennent de l’essai d’Iris Brey Le Regard féminin – Une révolution à l’écran. Aux Editions de l’Olivier

Image à la Une : Portrait de la jeune fille en feu, Céline Sciamma, 2019

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