« on a encore beaucoup à faire sur les discriminations de genre »

Alors que les droits des femmes progressent petit à petit grâce aux luttes féministes, il reste encore des combats très importants à mener, comme l’obtention de la PMA pour toutes et tous ou encore une égalité salariale en acte. C’est entre autres pour cela que le 8 mars, les militants et militantes étaient très nombreux·ses dans les rues de France. Lucie Pelé, Elena Vedere et Solène Robin ont bravé l’épidémie de coronavirus pour assister à la marche lilloise, et ont pu prendre en photo et interroger des manifestant·e·s sur place.

Lawain, la danseuse révoltée

Lawain © Lucie Pelé / Combat

Le point levé d’un côté, une bière entamée de l’autre, Lawain, étudiante en danse à la fac, originaire de Mayotte ne se voyait pas rater la manifestation du 8 mars « Je suis là aujourd’hui parce que c’est important de revendiquer nos droits, et ce qu’on est capable de faire. On vit dans un monde patriarcal, où on a tendance à être en minorité et à s’abaisser  aux lois, c’est nécessaire de lutter contre ça » lance la jeune femme entre deux taffes de cigarette.

Malgré sa cagoule, qui laisse à peine entrevoir ses yeux habillés de noir et sa cigarette qui se consume à mesure que nous échangeons, une déception se lit sur son visage. Si elle admire le fait que l’on puisse « sensibiliser » et « rendre compte » aux hommes que la société n’est pas égalitaire, elle se désole que seule la date du 8 mars ne soit consacrée aux femmes.

Bien que ce soit la première fois qu’elle milite à Lille, Lawain est une grande habituée des manifestations. « Je fais ça chaque année, après c’est pas vraiment pour la journée en elle-même, mais plus pour la lutte quotidienne. » confie-t-elle.

Ce combat elle le mène aussi par le biais de son corps. Danser et jouer de ce dernier, lui permet de transmettre au quotidien des messages sans choquer. Toutefois, mettre des mots sur ce que les personnes ressentent reste primordial pour cette danseuse. « C’est bien aussi de discuter et de pouvoir être à l’aise sur ces sujets tabous [agressions sexuelles, viols], et qu’on ne soit pas gênées de se questionner.  On a tendance à ne pas dire quand il y a un problème et à le garder pour soi. On se dit ça va passer. Mais non. Moi en général, je me sens souvent seule. »

Une solitude qu’elle n’a pas réussi à pallier lors de cette manifestation, qu’elle qualifie de « très pudique ». Lawain est en effet révoltée ; elle dénonce le fait que les gens haussent leur pancarte à défaut de leur voix et fassent seulement acte de présence. « Mais la présence faut qu’elle s’entende, allez venez on bouge, venez on danse », lance-t-elle dans un rire. Si elle pouvait changer un fait dans les relations hommes-femmes, elle aimerait que tout le monde soit nu, dehors en train de danser de s’embrasser tous ensemble, sans qu’il n’y ait d’inégalités. C’est une vision utopique, Lawain en est consciente, mais pas impossible.

Antoine, le littéraire engagé

Antoine © Lucie Pelé / Combat

Derrière ses lunettes noires et ce masque de meltblown, se cache Antoine, un éditeur originaire du Sud Ouest, qui a quitté sa terre natale pour Lille il y a peu. Une main pour la taille, une autre pour sa bière. Antoine prend la pause. Un sourire se dessine sur son visage. Antoine est fier. Le combat pour les droits des femmes est un événement qui lui tient particulièrement à coeur. Accompagné de ses copines, il est venu faire un peu de présence masculine. « On se rend bien compte aujourd’hui qu’il n’y a rien du tout de réglé. Il y a  certes de belles et de nouvelles dynamiques qui sont en place pour libérer la parole, mais il faut résoudre des problèmes qui sont systémiques et qu’on connaît tous », appuie le jeune homme.

Alors Antoine multiplie les manifestations féministes et œuvre pour donner la parole aux femmes auprès de sa maison d’édition. Pour cela, un espace de parole a été mis en place au sein de cette dernière. Bien que ce travail soit surtout littéraire, Antoine insiste sur son importance. « Que ce soit à travers la fiction, ou à travers autre chose, il faut que les femmes posent des mots. »

S’il peut être compliqué de faire entendre sa voix lorsqu’on est un homme, Antoine en est persuadé, le silence est parfois plus efficace dans le soutien. « Je suis un peu du genre à me dire que je suis un mec, blanc, cisgenre, ce n’est donc pas ma parole qui doit être privilégiée dans cette lutte », ajoute-t-il. Toutefois, cet éditeur en herbe n’abandonne pas son travail de militant pour autant. Il en est conscient, il y a des choses à changer chaque jour, aussi bien sur le plan structurel que personnel.

Néanmoins, Antoine arrive à se détacher naturellement de « ce problème structurel d’homme supérieur ». Ayant grandi dans une sorte de matriarcat, avec des grandes sœurs assez présentes et un cercle d’amis plutôt féminin, il essaie au quotidien d’être attentif à ces problématiques, de savoir intervenir quand il faut ou de donner son avis quand on le lui demande.

Si Antoine pouvait changer un fait dans la société, ce serait dans aucun doute « réussir à convaincre, et persuader par divers moyens les personnes pleines de préjugés, que leur structure qu’on leur a inculqué n’est pas la bonne. »

Sylvie, l’éternelle indignée

Sylvie © Lucie Pelé / Combat

Du haut de ses 56 ans, Sylvie affiche un sourire rayonnant et rempli de sagesse. Les yeux pétillants de fierté, cette quinquagénaire vient d’Escaudin, dans le nord de la France. Si aujourd’hui, le 8 mars 2021, elle a parcouru une cinquantaine de kilomètres la séparant de Lille, c’est pour soutenir la cause féministe. Fille d’immigrés italiens venus travailler dans le bassin minier, elle est formatrice illettrisme et alphabétisation. Elle aide également des personnes à se remettre à niveau en français.

Cette manifestation du 8 mars est loin d’être sa première : cela fait 40 ans qu’elle est de la partie. Et selon elle, peu de choses ont changé. Inquiète, elle observe même, par moments, que la condition féminine s’étiole.

Sylvie est révoltée par la violence faites aux femmes. Viols, inégalités de salaire, violences conjugales la révulsent… compréhensible, quand on apprend que quatre-vingt-dix femmes ont péri sous les coups de leur conjoint ou ex-conjoint en 2020. Certes, le chiffre est moins important qu’en 2019. Mais quatre-vingt-dix féminicides, c’est déjà trop. Et la colère de Sylvie est légitime, quand on sait qu’à poste égal, le salaire des femmes est amputé, en moyenne, de 20%. Mais ce qui la gêne le plus, c’est le regard des hommes. Peu importe la façon dont sont habillées les femmes ou comment elles se comportent : le machisme ambiant roule sa bosse.

Alors, Sylvie lutte au quotidien. De temps en temps, elle rend visite à l’association féministe Violette, à Lille. Mais elle, ce qui lui plaît, c’est le slam. C’est la poésie qui permet à Sylvie de s’émanciper, les mots sont tantôt ses armes, tantôt son bouclier. Ses textes lui permettent, au fil des années, de défendre les femmes comme elle l’entend. Et si elle pouvait changer une chose immédiatement, ce serait le comportement des hommes. Comme pour beaucoup de femmes, le machisme la heurte. Mais c’est surtout les privilèges qu’ont les hommes qui la fatiguent le plus. Et Sylvie a vu juste : la société est trop conçue pour la gente masculine. De la taille des trottoirs à l’impunité face au viol, les hommes bénéficient, il est vrai, de quelques avantages.

Malgré le fait qu’elle soit entourée de militants féministes, il lui est difficile de sensibiliser tout le monde. « Quand on gratte bien, on se rend compte que ce sont quand même des hommes ». Certes, le dialogue aide, mais un travail herculéen reste à faire. Mais Sylvie garde espoir : la relève est là.

Thibault, Simon et une conscience éveillée

Simon et Thibault © Lucie Pelé / Combat

A droite, Thibault affiche un air grave. Cet enseignant, fraîchement arrivé à Lille, a tombé le masque pour la photo. Le sourcil droit, le cheveu bouclé et la moustache fournie, l’expérience se lit sur son visage. Thibault n’en est pas à sa première manifestation, et ce rassemblement s’inscrit dans la continuité de ses combats syndicaux et politiques.

A gauche, on retrouve Simon, mains dans les poches, casquette sur la tête. Cet artiste originaire de Picardie se devait d’être présent aujourd’hui : « ça me paraît important d’être là », appuie-t-il. Sa détermination se discerne également à travers ses lunettes qui entourent ses yeux noisettes.

Si le combat pour la liberté et pour l’égalité des sexes reste universel, pour Thibault, les hommes ne sont pas les acteurs les plus importants ou les plus directs. « Est-ce que par exemple, pour défendre la cause des populations d’origine africaine, il faut être immigré soi-même ? » s’interroge le professeur. « Comme pour beaucoup de questions sur l’intersectionnalité, on ne joue pas un rôle essentiel, mais on est là pour accompagner ou pour donner du soutien à ses causes là », poursuit-il

Une analyse que partage Simon. « C’est une lutte qui concerne principalement les femmes mais si les hommes ne se mettent pas dans la lutte, ça ne marchera jamais.  Je pense que les hommes doivent être là mais c’est une lutte qui doit être portée par les femmes, et par les non binaires, et peu importe le genre des personnes dont on se revendique », clame le jeune homme.

Si Thibault comprend et partage cette cause féministe, c’est avant tout grâce à ses amis et à sa famille. Confronté à un entourage victime de discriminations ou de « choses malsaines »,  aujourd’hui la lutte pour l’égalité lui paraît naturelle. « Au quotidien, j’en suis conscient, j’agis quand y a besoin, c’est pas juste le 8 mars, une fois par an », insiste-il.

Simon renchérit : « j’ai été élevé par ma mère principalement, j’ai donc vu ce que c’était qu’être une femme seule, qui élève deux enfants. De la même manière, les personnes que j’ai pu rencontrer, les relations amoureuses comme amicales que j’ai pu avoir, m’ont enrichi dans mon expérience militante. Puis on a tous les deux eu la chance de faire des études supérieures, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Moi j’ai découvert le féminisme à la fac avec les études de genre, et c’est quelque chose qui m’a beaucoup apporté. Si je n’avais pas eu ça, la déconstruction, qui n’est pas finie d’ailleurs, n’aurait pas été la même », confie-t-il.

Cependant, le jeune homme ne se considère pas comme quelqu’un « d’extrêmement militant » ou comme « un type exemplaire ». S’il essaie d’être présent quand il y a des rassemblements, dans la vie quotidienne des femmes, ou de prendre moins de place en bannissant le manspreading, il estime que beaucoup de ses confrères agissent davantage au quotidien. Il prône toutefois une certaine déconstruction du langage qu’il met en avant dans sa musique.

Si Thibault avait un super pouvoir, il changerait le rapport entre les gens et les rapports politiques. Quant à Simon, il prendrait « tous les mecs sexistes » et les enfermerait dans le corps d’une femme l’espace d’une année pour « voir ce que ça fait », explique-t-il fièrement.

Camille, l’artiste déterminée

Camille © Lucie Pelé / Combat

Maquillée pour l’occasion, Camille est venue crier sa colère à l’occasion de la lutte pour les droits des femmes. Étudiante en culture et journalisme, elle a su mettre à profit ses talents d’artiste en habillant sa pancarte d’épais coups de pinceau. Elle l’arbore fièrement. « Je suis ici aujourd’hui parce que même si on a fait beaucoup de chemin, on a encore beaucoup à faire sur les discriminations de genre, forcément envers les femmes mais aussi envers les autres personnes, qu’elles soient trans, ou non binaire. Je pense qu’on n’a pas encore atteint l’égalité, que ce soit au niveau des salaires, ou juste au niveau des stéréotypes et des choses qu’on inflige aux femmes au niveau du comportement », détaille t-elle 

De l’île de la Réunion, en passant par la Bretagne, sans oublier les Etats-Unis où elle est née, Camille a grandi partout dans le monde, et a emmené avec elle ses valeurs féministes qui ont avancé à ses côtés, traversant l’Océan Indien et l’Atlantique.

L’objet de sa présence en ce lundi ensoleillé ? Elle veut  que le monde comprenne que les combats d’avant ne suffisent plus. A l’heure où le gouvernement polonais souhaite interdire de nouveau l’IVG, où la manif pour tous inonde ponctuellement les rues françaises, la société ne peut ignorer la dégénérescence des droits des femmes.

« Faut pas relâcher, on a toujours des choses à faire et faut continuer à se battre », s’écrie Camille.

Pour cette bataille, la jeune femme œuvre au quotidien. Cela passe par de la bienveillance envers ses consœurs, car elle a beaucoup à apprendre d’autrui, beaucoup à donner mais aussi parce qu’entre femmes, elles se comprennent, notamment sur de nombreux sujets sur lesquels les hommes cisgenre ne peuvent pas toujours les rejoindre. Elle essaie également de faire attention à son entourage en lui portant une oreille attentive. « Cela peut sauver des vies et vraiment faire la différence. Rappelons quand même que les victimes de viol sont majoritairement des femmes et que beaucoup de mes amies ont subi des agressions sexuelles et des viols, suivis de dépression et ça a été des moments très difficiles dans leur vie. Montrer qu’on est là pour eux et qu’on les croit, surtout qu’on les croit, c’est vraiment important pour moi », martèle-t-elle.

Si Camille pouvait faire bouger les choses à son niveau, elle souhaiterait que la société arrête d’ignorer les minorités de genre et leur souffrance. « C’est déjà pas facile à vivre, mais si en plus la société pouvait les accepter, ce serait vraiment super chouette », lâche-t-elle dans un sourire d’espoir.

Propos recueillis par Solène Robin, Elena Vedere et Lucie Pelé

Camille © Lucie Pelé / Combat

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