Les Papous de la Nouvelle-Guinée occidentale dans la tourmente de l’or

Une fois par semaine, Combat décrypte le sujet que VOUS avez choisi. Cette fois-ci, vous avez choisi celui sur les mines d’or en Papouasie.

Ethnocide, génocide, écocide ? Depuis plus de cinquante ans, l’Indonésie, qui occupe la moitié occidentale de la Nouvelle-Guinée, violente les populations autochtones papoues et exploite leurs terres au mépris de tout respect de leur culture et de la nature. Du nombre fantastique de sept cent mille tonne de déchets rejetés chaque jour au milieu de l’un des plus précieux espaces naturels de la planète, à l’hashtag #PapuanLivesMatters, nous vous présentons ici les principaux éléments de l’une des plus grandes catastrophes naturelle et humaine, qui persiste et continue dans le silence coupable des Nations.

« La mine de Grasberg »  »  licence © CC (Richard Jones)

La mort du dernier glacier des monts Maoke, en Nouvelle-Guinée occidentale, est annoncée pour 2023 – au plus tard. Ce qui reste encore du Carstensz, l’un des rares glaciers situés sous les latitudes équatoriales, fond sur les pentes du Puncak Jaya, le plus haut sommet de l’Océanie et l’un des plus hauts sommets du monde (4884 mètres). Cette disparition, principalement due aux effets du dérèglement climatique, achève la litanie de la mort des glaciers des monts environnants, qui s’est étalée des années 1960 aux années 2010. Pendant cinq mille ans, ces glaciers ont influencé les croyances spirituelles et les pratiques agricoles des populations vivant entre les monts Maoke et la forêt tropicale.

Mais leur disparition n’est pas le plus grand des fléaux des Papous. Depuis les années 1970, un autre géant a remplacé les grandes étendues blanches. Et, vues du ciel, les dernières glaces du Carstensz côtoient un immense et géantissime trou. Il fait pâlir le Puncak Jaya lui-même, le septième plus haut sommet du monde dont on dirait presque qu’il pourrait se cacher dedans. Ce trou, c’est la mine de Grasberg, la plus grande mine d’or au monde et la troisième plus grande de cuivre, dont la superficie d’exploitation dépasse la superficie de la ville de Paris. Et il symbolise la mainmise colonisatrice de l’Indonésie sur les terres papoues.

Quand une expédition néerlandaise a découvert, près du Puncak Jaya, un piton rocheux riche en cuivre, ses membres l’ont nommé « Ertsberg », la « montagne de minerai ». Rapidement exploité, il est complètement arasé entre 1973 et 1988 par la société étasunienne Freeport-McMoRan (FCX). Maintenant, il ne reste plus de lui qu’un lac qui sert à déverser une partie des métaux lourds échappés de l’exploitation du trou de Grasberg, dont le complexe minier s’est développé dès 1988 à quelques centaines de mètres.

Sept cent mille tonnes de déchets toxiques rejetés, chaque jour qui passe, dans la nature.

Les gisements de Freeport jouxtent le parc national de Lorentz, classé par l’UNESCO en 1999 sur la liste du patrimoine mondial, et connu pour être l’une des réserves aux écosystèmes les plus riches et variés du globe. Le parc, outre un espace marin, des mangroves ou encore des marécages, protège une petite partie de l’une des plus grandes forêts tropicales du monde, dont la superficie équivaut à un dixième de celle de l’Amazonie. L’on y trouve, sur à peine 1 % des terres émergées de notre planète, 10 % des espèces de plantes connues, 12 % des espèces mammifères, 17 % des espèces d’oiseaux…

Mais la mine de Grasberg et la vallée fluviale qui s’étend, depuis les montagnes, jusqu’à la mer d’Arafura, se situent opportunément tout juste à la limite du parc. Or, la mine produit le nombre fantastique de plus de sept cent mille tonnes de déchets par jour. La majeure partie reste sur place et forme un immense dépôt de dix kilomètres carrés lavé et relavé par les pluies et les écoulements naturels dont le ruissellement emporte les composants toxiques. Le reste est directement évacué dans la nature, ou ce qu’il en reste. La catastrophe écologique est telle qu’en 1995, l’Overseas Private Investment Corporation (OPIC), une compagnie étatsunienne de financement de projets industriels à l’international, a résilié pour se protéger la protection assurantielle de Freeport, événement encore jamais vu.

Il faut comprendre ici qu’avec ces sept cent mille tonnes par jour, on parle de l’un des phénomènes de pollution les plus massifs du monde et de l’histoire humaine : quatre millions d’hectares de forêt primaire tropicale dévastée en quarante ans ; près de cent cinquante kilomètres carrés de landes désertiques remplies de vase et d’arbres morts ; en tout, plus de trois cents kilomètres carrés directement contaminés. Et les rivières, qui naissent dans les montagnes pour se jeter dans le fleuve Otomona, sont mortes, et la couleur polluée de leurs eaux se voit depuis l’espace, parfois sur une centaine de kilomètres, jusqu’à la mer chaude d’Arafura.

Les premiers ruissellements acides sont détectés en 1993 ; en 1996, déjà, plus de quarante millions de tonnes de vase ont été relâchées dans la rivière Ajkwa ; depuis trente ans, plus de cent mille tonnes de déchets toxiques sont déversés chaque jour rien que dans la rivière Jaya ; chargées d’acides, sulfurique notamment, lourdes de boues létales et étouffantes, les eaux d’au moins huit rivières, pleines de cuivre, d’arsenic, de cyanure et autres métaux, empêchent toute vie dans le courant, sur les berges et dans les zones humides dont une partie appartient au parc national de Lorentz. La pollution est infiltrée sous terre sur une immense surface : ailleurs, dans le parc, du côté des montagnes, à plusieurs kilomètres des mines, jaillissent des sources de couleur vert vif…

Au service des intérêts financiers, une appropriation colonisatrice originelle aux conséquences camouflées par un formidable blanc-seing politique.

Et c’est loin d’être terminé. Selon les estimations de Freeport, l’exploitation de la mine de Grasberg, prévue jusque 2035 a minima, doit générer plus de sept milliards de tonnes de déchets, pour obtenir plus de deux milliards et huit cents millions de tonnes de minerais, soit près de, tenez-vous bien, deux mille fois la masse de la pyramide de Khéops… sans que cela semble émouvoir le gouvernement indonésien qui, traçant les limites du parc national de Lorentz, en a soigneusement exclu les gisements de Freeport. Pourtant, la société étasunienne assure ne rien faire de mal. Alors que, fait unique, Jakarta nomme, en 2000, un ministre de l’Environnement qui ose parler pollution à Freeport, le cofondateur et président-directeur-général de la société, M. Moffet (décédé le 8 janvier dernier des suites d’une contamination à la covid-19), lui répond textuellement que son entreprise n’a jamais pollué. L’on devine assez bien que ce fut « une réunion terrible », d’après l’ambassadeur des États-Unis en Indonésie, cité dans une longue enquête du New York Times en 2005 (« Au-dessous d’une montagne de richesse, une rivière de déchets »)

Pourtant, des rapports officiels du gouvernement indonésien signalent la disparition de toute vie dans les rivières de la mine jusqu’à la mer. Ce même ministre tente alors à plusieurs reprises de contraindre Freeport à créer des aménagements pour limiter la pollution. La société refuse, étonnement capable de construire des conduites de cent kilomètres de long en pleine montagne pour transporter or, cuivre et carburants mais incapable de faire de même pour évacuer des déchets. Mais le ministre n’obtient pas le soutien du gouvernement et, en août 2001, il est remercié et remplacé. La société est à ce point puissante qu’en 2004, un autre ministre indonésien déclare que la production minière est si énorme, et les outils légaux si faibles, que tenter de pousser Freeport à réduire les dégâts environnementaux revient à « peindre sur les nuages »…

Il faut dire aussi que l’Indonésie fait bien pire que de fermer les yeux sur une catastrophe environnementale. Si elle a tout fait pour que la Nouvelle-Guinée occidentale lui soit cédée par le colonisateur néerlandais en 1963, sous la pression des États-Unis soucieux de ne pas l’envoyer dans les bras de l’URSS, c’est pour s’approprier ses immenses richesses en minerais et autres gisements fossiles. Dès lors, des conflits éclatent entre Jakarta et l’Organisation pour une Papouasie libre (OPM). Trente mille Papous sont tués, leurs élites décapitées, un programme migratoire indonésien de transfert de populations est mis en place pour occuper le territoire. Puis un référendum d’autodétermination, condition imposée par les Pays-Bas pour la cession du territoire, est mené en 1969 sous l’égide de l’ONU : l’Indonésie contraint, par la force, mille Papous sur huit cent mille à se prononcer en faveur du rattachement.

Entre ethnocide et génocide : le mauvais sort des Papous.

Les problèmes directement liés aux gisements miniers commencent dès l’octroi des concessions minières à Freeport, dans les années 1970. Des centaines de familles papoues, principalement des ethnies Amungme et Kamoros, sont expulsées de leur logement, leurs terres sont confisquées et détruites ; la catastrophe environnementale est aussi sociale et culturelle. Les pollutions et la déforestation causent la perte du mode de vie traditionnel des autochtones, qui ne pouvant plus subsister vont gonfler le peuplement des bidonvilles, près des nouvelles villes minières ou des autres villes du pays. Et les Papous qui, longtemps animistes, et en partie chrétiens après des années de missions néerlandaises, témoignent d’un puissant rapport spirituel à la nature, subissent également une violation spirituelle, comme le rapporte un témoignage publié par Libération en 1998. 

« Les Amungme pensent qu’après leur mort, les esprits de leurs guerriers vont dans les montagnes. Or la montagne aujourd’hui est occupée. Par ailleurs, la montagne est comme leur mère. Tout en haut, c’est la tête, puis il y a des sommets qui sont les mamelons, des seins. Après, le torse. En bas, dans les terres basses, ils ne peuvent pas vivre, juste chasser. C’est le ventre et le centre de la   procréation.  Et c’est là où Freeport rejette ses déchets et saccage. Alors, c’est comme si leur mère était violée. »

Lire aussi : « En Papouasie, la forêt des femmes en danger » 

Mais à l’ethnocide (destruction de l’identité culturelle) s’ajoute le génocide, comme l’affirment des mouvements locaux, des ONG ou encore des spécialistes de la région. On lit ainsi, sous un titre révélateur (« Les Papous minoritaires en Papouasie ») que les Papous devraient représenter moins de 15 % de la population en 2030, contre 96 % en 1971. Après les trente mille morts des années 1960, les tueries et les assassinats n’ont pas cessé. Et la population immigrée indonésienne fait reculer la population papoue, opposant en même temps la religion musulmane aux pratiques animistes et aux croyances chrétiennes. On parle, encore en 2019, d’un véritable « nettoyage ethnique ».

La liste est longue des exactions et des crimes commis par l’Indonésie. Plusieurs tueries de civils Papous sont documentées : massacre par bombardement en 1977, largage d’armes chimiques et de napalm en 1981, massacre de Biak en 1998, massacre de Wamena en 2000. Quant aux assassinats, ils sont encore à l’ordre du jour, en témoigne celui du populaire pasteur papou Yerimia Zanambani le 19 septembre 2020, à propos duquel le conseil des Églises de Papouasie occidentale condamne « un programme de surmilitarisation extrême » destiné à sécuriser l’accès aux ressources naturelles (mines et exploitations forestières et agricoles). Yerimia Zanambani était opposé à l’exploitation du gisement aurifère de Wabu, situé au nord de celui de Grasberg. Et un journaliste spécialiste de la région de s’interroger : des habitants de cette région, « combien se sont réfugiées dans la forêt depuis ce meurtre ? Le territoire est désormais occupé par les militaires qui ont réquisitionné jusqu’aux écoles pour installer leur quartier général. »

 « Le parc national de Lorentz avec en arrière-plan le Puncak Trikora, deuxième plus haut sommet des Monts Maoke. »  licence © CC (author : RaiyaniM)

Militarisation et pots-de-vin : depuis plusieurs dizaines d’années persistent les pratiques illégales et criminelles de la société étasunienne et du gouvernement indonésien.

En effet, les forces armées de l’Indonésie veillent sur ses intérêts et sur ceux de Freeport-McMoRan. La mainmise est telle que le gravissement du Puncak Jaya est rendu extrêmement compliqué non pas à cause des difficultés physiques propres du sommet mais parce que l’une des principales voie d’accès, contrôlée par la société étasunienne, est refusée aux observateurs comme aux alpinistes. Autour de la mine, en plus du service de sécurité de la société, stationnent plus de six mille hommes aux ordres de Jakarta. L’enquête publiée en 2005 par le New York Times révèle la constitution d’une véritable « redoute » (ouvrage militaire fortifié) sur les montagnes et des pratiques dignes d’une organisation mafieuse.

Freeport, outre les immenses sommes versées au gouvernement pour l’exploitation des gisements, ne se contente pas de payer l’armée indonésienne plusieurs millions de dollars par an. De 1998 à 2004, vingt à trente millions de dollars et divers avantages, comme des billets d’avions, ont été versés en pots-de-vin à des officiers militaires et policiers, de tous grades et à leur famille. Plus de trente-cinq millions de dollars sont dépensés en infrastructures militaires, de défense et de confort. Les militaires sont nourris trois fois par jour, tous les jours de la semaine, aux frais de la société. Il se passe même que les unités de l’armée indonésienne listent des commandes à destination de Freeport, comme des véhicules de terrain et de luxe remplacés régulièrement, aussi bien que des équipements à destination des forces aériennes et de la marine.

Bien sûr, le soutien est également politique et se provient aussi des États-Unis, comme le rappelle un article de Reporterre, Freeport bénéficie d’appuis étasuniens importants, tel celui de M. Allen Dulles, anciens juriste de Rockefeller et directeur de la CIA dans les années 1960, ou celui de M. Henry Kissinger qui, avant d’entrer au conseil d’administration de Freeport, a été conseiller à la Défense nationale et secrétaire d’État des États-Unis. Il est dit également qu’un lien direct est établi entre la signature, au bénéfice de Freeport-McMoRan, du contrat d’exploitation du gisement d’Ertsberg en 1967 et le soutien de la CIA au coup d’État du général Suharto en 1965.

Des retombées économiques et sociales en trompe-l’œil pour les Papous.

Cette débauche de moyens est déployée car les gisements de Freeport sont une mine d’or au sens propre comme au sens figuré pour l’exploitant comme pour le régime de Jakarta. Rien qu’en 2005, la société étasunienne lui a versé plus d’un milliard de dollars en guise de royalties. Le gouvernement provincial papou (sous contrôle indonésien) a dû se contenter de quelques soixante-cinq millions. Cela met à mal le principal argument de Jakarta et de la firme minière qui justifient la protection de la mine et les dégâts environnementaux par les hypothétiques retombées économiques et améliorations sociales au bénéfice des Papous.

L’exploitation des gisements a par exemple provoqué, depuis les années 1970, l’émergence et la construction de villes nouvelles – responsables de nouvelles pollutions et déforestations – comme Timika, ou encore Tembagapura, « la ville du cuivre », où vivent les employés de sécurité et les travailleurs immigrés (qui représentent plus de 60 % des quelques trente mille salariés directs ou indirects de la mine), et d’où fuient régulièrement les Papous exploités ou violentés. De surcroît, comment prétendre sérieusement se soucier du sort des populations locales quand les ouvriers exploités par Freeport sur la mine de Grasberg, de laquelle sort plus de 90 % de la production d’or de la société et une part majeure de ses bénéfices, sont les moins bien payés de tous ses salariés – entre 1,50 et 3,50 dollars de l’heure ?

Dès 1996 pourtant, Freeport attribute 1 % des bénéfices tirés de ses gisements de Papouasie à des fonds de développement. La société fait construire des écoles, des cliniques, des hôpitaux, des infrastructures routières et urbaines. Elle finance la lutte contre la malaria et le SIDA. En tout, jusque 2004, plus de cent-cinquante-deux millions de dollars ont ainsi été dépensés. Mais les Papous n’en tirent finalement pas d’avantage : d’abord, car ces dépenses servent surtout le complexe minier et les travailleurs indonésiens immigrés ; ensuite car les nouvelles villes, pleines de violences, de drogue et de viols sont sous la coupe des forces de sécurité de Freeport et de Jakarta ; enfin car ces financements mettent à mal le mode de vie traditionnel papou et, plutôt que de compenser les pertes effroyables subies par les autochtones, au contraire les aggravent et les rendent dépendants d’un système économique et social au service d’une société capitaliste.

« Un Papou des Hautes-Terres occidentales, Papouasie-Nouvelle-Guinée. » licence © CC (author : Yves Picq)

« Papuans lives matter! » Entre résurrection et répression, un peuple révolté se bat que le monde et les Nations Unies ignorent et abandonnent.

Les Papous, donc, résistent. Déjà en 1977, alors que la mine s’étend, l’Organisation pour une Papouasie libre (OPM) attaque la mine, dynamite la conduite de transport du cuivre, détruit une partie des installations minières. La répression, menée par l’armée indonésienne, cause plus de huit cents morts. En mars 2006, plusieurs manifestations, menées par des mouvements étudiants, sont réprimées au sud et au nord de l’île. Encore une fois, une conduite de la mine est sabotée. En 2011, plusieurs milliers d’ouvriers en grève bloquent les accès de la mine et sabotent les conduites de transport du cuivre et de l’or. Trois salariés indonésiens sont tués par des indépendantistes. Deux Papous grévistes sont tués par la police. Fin 2018, au moins seize salariés indonésiens au service de l’armée indonésienne sur un chantier d’infrastructure sont tués par des indépendantistes, après quoi l’armée répond par des attaques héliportées contre des villages civils et par le largage de projectiles incendiaires au phosphore blanc.

En 2016 a lieu un évènement extraordinaire : à l’Assemblée générale des Nations-Unies, sept États du Pacifique, les Îles Salomon, Palau, les Tuvalu, Nauru, les Îles Marshall, Tongo, et le Vanuatu, dénoncent « les violations des droits de l’homme en Papouasie Occidentale » et assurent qu’avec « la lutte pour l’autodétermination » elles sont « les deux faces d’une même pièce ». Silence de l’ONU. Selon un rapport d’Amnesty International publié en 2018, les forces de sécurité sont impliquées dans les exécutions sommaires d’au moins quatre-vingt-quinze civils depuis 2010 dans la province indonésienne de Papouasie. Une partie des décès est liée à des manifestations pacifiques où a été déployé le drapeau indépendantiste. Mais la plupart est causée par des actions violentes de l’armée ou de la police sans rapport avec un soutien à l’indépendance. L’ONG affirme alors que la Papouasie « est le trou noir de l’Indonésie en matière de droits de l’homme. »  Avec les droits de l’homme, la lutte papoue a également le racisme pour enjeu. Outre les discriminations à l’embauche, les violences racistes quotidiennes et l’impunité des meurtriers indonésiens, laisserait-on, en effet, un tel territoire mourir sous les déchets toxiques s’il était habité par des Blancs, ou situé au milieu d’une métropole occidentale ? Les manifestations papoues sont ainsi à la fois écologiques, indépendantistes et antiracistes. Toute voix discordante est donc accusée de trahison par le régime indonésien. En août et septembre 2019, de grandes manifestations sont réprimées au prix de quarante mille déplacés et au moins trois cents victimes. Certains des plus importants dirigeants papous et des leaders étudiants sont condamnés en 2020 à des peines de prison ferme, toutefois allégées par une toute relative pression médiatique internationale. L’ONG Human Rights Watch proteste contre ces emprisonnements politiques. Mais en même temps, le gouvernement indonésien suspend l’accès au web en Papouasie et se livre à une campagne de désinformation massive à destination des pays européens.

L’avenir se promet sombre pour les Papous, écrasés par des enjeux devant lesquels l’Europe et le reste du monde, également concernés, ne devraient pas rester aveugles.

À deux mille kilomètres de Grasberg, sur l’île de Bougainville en Papouasie-Nouvelle-Guinée, la mine de Panguna a été la plus grande mine de cuivre au monde, exploitée par la compagnie minière anglo-australienne Rio Tinto. Dès 1989, principalement pour s’opposer aux pollutions catastrophiques causées par plus d’un milliard de tonnes de déchets toxiques, des campagnes de sabotage et des insurrections sont menées par l’Armée révolutionnaire de Bougainville (BRA). Quinze à vingt mille victimes sont dénombrées et l’armée papoue doit se retirer de l’île en mars 1990. En 2001, un accord de paix entérine l’autonomie de l’île et prépare son indépendance. En 2020, le Centre juridique pour les droits de l’homme de Melbourne porte plainte contre Rio Tinto. Cette histoire est empêchée en Papouasie occidentale par la puissance indonésienne, soutenue par les divers intérêts diplomatiques internationaux. Sur la moitié occidentale de Nouvelle-Guinée, au début des années 2020, l’achèvement d’une route de plus de quatre-mille-trois-cents kilomètres, baptisée Trans-Papua, entérine le contrôle indonésien sur la Papouasie, malgré les sabotages opérés par les indépendantistes papous. Ailleurs, un nouveau danger menace les peuples autochtones, ni minier ni agricole cette fois, mais spatial : le président indonésien, M. Joko Widodo, a proposé à M. Elon Musk de construire une rampe de lancement, pour les projets de SpaceX, sur l’ile papoue de Biak, située un degré sous l’équateur. Une base y est d’ores-et-déjà en construction, pour une mise en service en 2024, au profit des agences spatiales indonésienne (LAPAN) et russe (Roscomos). Déjà, l’immigration indonésienne et la présence militaire ont été renforcées. Les chefs papous en craignent les conséquences, comme en témoigne l’un deux, M. Manfun Sroyer, dont les propos sont rapportés par The Guardian.

Les manifestations de 2019 ont été excitées et renforcées par une vidéo devenue virale sur les réseaux sociaux, où l’on voit et entend distinctement des forces de l’ordre indonésiennes forcer un dortoir universitaire et arrêter des étudiants à la suite de premières manifestations pacifiques, menées notamment contre les conditions d’exploitation de la mine de Grasberg. Accusés d’avoir hissé le drapeau indépendantiste, dont le beau nom signifie « Étoile du Matin », ils sont violentés, battus, traités de « singes », de « cochons », de « chiens ». En 2020 enfin, les images du meurtre de M. Georges Floyd rappellent aux Papous celles, prises en 2016, d’un étudiant papou, M. Obby Kogoya, appelant à l’aide, la figure écrasée par des policiers indonésiens. Aussitôt, une version papoue de l’hashtag « #BlackLivesMatter » se répand sur les réseaux sociaux, pour réunir, encore une fois, outre la dénonciation de la colonisation, celle du racisme, celle des violences policières et militaires, et celle des violences environnementales, sans couverture médiatique occidentale.

 « La base spatiale va nous coûter nos terrains de chasse traditionnels et endommager la nature dont notre mode de vie dépend. Mais si nous protestons, nous sommes immédiatement arrêtés. Le harcèlement et les intimidations se poursuivent. »

Mais l’intérêt de M. Elon Musk est double : les richesses minérales ne sont pas oubliées. Les discussions avec les officiels indonésiens évoquent une accélération de l’extraction des ressources minières, de cuivre et de nickel notamment, pour construire les fusées de SpaceX et produire les batteries électriques de Tesla. Le milliardaire s’en est publiquement félicité. Le chef exilé du Mouvement uni pour la libération de la Papouasie occidentale (ULMWP), M. Benny Wenda, s’oppose à ces projets et déclare que, sur la « petite île » de Biak notamment, les écosystèmes souffrent déjà et menacent la survie de la population autochtone. Une coalition d’ONG indonésiennes, la JATAM, s’y oppose également pour éviter l’augmentation de la déforestation ainsi que la pollution d’un parc naturel marin classé par l’UNESCO sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité. Ces projets évoquent aux Papous le dur souvenir des massacres et des tortures de Biak, perpétrés en 1998 par les forces de sécurité indonésiennes après que des indépendantistes papous ont hissé leur drapeau. L’île abrite aussi des bases militaires indonésiennes particulièrement stratégiques. Dès lors, au nom des intérêts indonésiens, russes et étasuniens, il est probable qu’encore une fois, le peuple papou soit spolié de ses terres et de ses droits. Signe révoltant du pouvoir laid de l’argent et de l’aveuglement des puissances occidentales, en pleine crise écologique mondiale, Reuters rapporte que le nouveau président américain, M. Joe Biden, a demandé à Freeport-McMoRan d’augmenter sa production minière pour servir les objectifs « écologiques » de l’administration fédérale en fournissant l’industrie de la voiture électrique en matières premières.

Lire aussi  : « Joe Biden, un président écolo ? »

Avant de partir… Il existe quelques initiatives occidentales de soutien au peuple papou. Le film Frères des arbres : l’appel d’un chef papou, réalisé par MM. Marc Dozier et Luc Marescot, a obtenu une ribambelle de prix cinématographiques et activistes, dont le prix Greenpeace de l’édition 2018 du Festival du Film Vert. En 2001, Yosepha Alomang a reçu le prix Goldman pour l’environnement (surnommé le « Nobel de l’environnement ») pour avoir organisé la lutte contre les conditions d’exploitation minière de Freeport. La Free West Papua Campaign, orchestrée depuis le Royaume-Uni, les Pays-Bas, l’Australie et la Papouasie-Nouvelle-Guinée par Mouvement uni pour la libération de la Papouasie occidentale (ULMWP), dispose d’un site web  et est présente sur les réseaux sociaux.

Pour aller plus loin… Et en France…

Les sept cent mille tonnes de déchets rejetés quotidiennement par la seule mine de Grasberg évoquent douloureusement les sept cent mille tonnes annoncées comme la masse annuelle de batteries de voitures que l’Europe devra recycler dès 2035, d’après une projection de la filière minière et métallurgique française. Mais comment espérer que les pays occidentaux défendent les droits des Papous et s’inquiètent des dégâts environnementaux massifs causés par l’industrie minière, quand les États-Unis soutiennent le projet de mine de cuivre mené en Arizona par Rio Tinto, contre lequel se battent les natifs amérindiens ? Quand on annonce des projets d’exploitation de gisements de lithium au Portugal et en Espagne, parfois aux portes de zones historiques et naturelles, comme c’est le cas à Caceres ?

En France, l’État soutient de nouveaux projets d’extraction minière en Guyane, contre l’avis des chefs coutumiers des six peuples autochtones. En métropole, plusieurs milliers de communes sont encore polluées par les déchets toxiques de l’industrie minière et des permis d’exploration minière sont encore en cours. Le gouvernement, sourd à la demande de moratoire exprimée par la Convention citoyenne pour le climat, entend soutenir une réforme du code minier qui, pour avoir le mérite de le hisser au niveau du code de l’environnement, rappelle justement que ce dernier, sous la pression des sociétés industrielles, a été détricoté sous le mandat de M. Macron. Enfin, comme en Papouasie occidentale et comme sur l’île de Bougainville, l’État français affronte en Nouvelle-Calédonie les enjeux délicats de l’extraction minière, de la protection écologique et des revendications autonomistes ou indépendantistes.

Lire aussi : « Loi climat : le gouvernement veut repeindre en vert l’industrie minière »

Konogan Lejean

Grasberg, la plus grande mine d’or au monde

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