Habiter une ville moyenne, aujourd’hui

A l’heure de la concentration des populations dans les grandes métropoles et de l’urbanisation toujours plus croissante à travers le monde, est-il possible d’envisager un futur durable dans ces villes plus petites, moins ambitieuses, que l’on qualifie vaguement, faute de mieux, de « moyennes » ?

Le syndrome de Rastignac

La ville moyenne, on la quitte comme on quitterait un ancien amant. Elle nous semble fade, bien fade en comparaison de l’autre, de la brillante et de l’immense métropole. Madame Bovary étouffe à Yonville, où les habitants lui paraissent, comme son mari, « plat[s] comme un trottoir de rue » tandis que Rastignac, en balzacien qui se respecte, lance un grand défi à la métropole parisienne, lieu de promesses, d’opportunités et de grandeurs. Ainsi, la ville moyenne, on la quitte car elle n’aurait plus rien à nous offrir. On a fait le tour de son théâtre, de sa petite bibliothèque, de ses échoppes et de ses sourires. On se croit chez Flaubert et on se voudrait chez Balzac. Les jeunes actifs et les étudiants, ceux qui font fleurir l’activité et le dynamisme, fuient et, comme des abeilles, cherchent à butiner les plus belles fleurs de l’opportunisme ultra-urbain. C’est pourtant sans compter que ces trottoirs des métropoles, non plus plats mais cabossés, ne laissent même pas naître dans leurs fissures ces fleurs humaines qui se cueillent, s’offrent et se respirent. 

La ville moyenne, je l’ai quittée, moi aussi, vers dix-huit ans, à cet âge où l’on rêve de devenir quelqu’un, où l’on croit à l’excellence, à la littérature et à sa puissance intérieure. Mais la réalité de la métropole m’est apparue bien différente : on y est seul, on y étouffe, on y est gris. C’est elle, dès lors, que l’on cherche à fuir. Retourner là-bas, dans la petite ville, voilà le nouveau rêve. Et en effet, force est de le constater : si l’on croit encore à Rastignac, la population parisienne a cessé d’augmenter.

« Les arbres, mais pas le coq ! »

Ainsi donc l’homme de la métropole pose-t-il le pied dans la ville moyenne. Conquérant, il veut la campagne, il veut le soleil, l’herbe et les bourgeons. Mais il veut aussi, péremptoire, la frénésie de la grande ville. Tout ce qu’il demande, en somme, c’est simplement le calme et l’agitation, le ruisseau et les torrents des foules, les oiseaux et les grands Zara. Notre petite ville se retrouve prisonnière entre deux fléaux : l’idéalisation, elle si belle et si verte, et la dépréciation excessive, elle si pauvre en grandes enseignes, presque morte ! « C’est qu’ils veulent les arbres, mais pas le coq, le calme, mais pas la lenteur », me dit Hugo Delort, géographe. 

Pourtant, la ville moyenne dispose ça et là de quoi offrir une vie paisible stimulante, si on voulait bien la prendre au sérieux. Bien qu’ayant souffert d’une fuite des commerces des centres-villes aux zones industrielles, une migration des entreprises, la ville moyenne persiste à offrir un cadre de vie auquel on pourrait aisément redonner toute sa vigueur.

Tant de leviers sont à notre disposition pour faire fleurir ces lieux propices à une meilleure qualité de vie. Un risque pourtant : les déguiser en grandes métropoles par des plans de développement de transports, par la création de « hubs d’innovation », par la prolifération d’opportunités attractives. « Le souci, c’est que le regard plaqué sur ces villes moyennes est une vision de métropole construite sur la dualité de leur imaginaire, entre idéalisation et dépréciation qui sont des fantasmes très citadins. Ce qu’il faudrait, c’est laisser la ville moyenne se définir par elle-même, et non selon la vision dessinée par les métropoles. » Ce qu’il faudrait, affirmons-nous aux côtés d’Hugo Delort, c’est accepter la nature même de la ville moyenne qui est d’être un trait d’union entre la ville et la campagne. Les politiques actuelles de ces petites villes cherchent désespérément à se conformer aux dynamiques de la métropole. Cette démarche, intelligente en ce qu’elle est efficace, comporte néanmoins un risque, celui d’éradiquer l’autre facette essentielle de ces villes, leur aspect local, proche de leur environnement, loin d’être hors sol comme peut l’être une grande ville. Le risque, ce serait de se conformer à cette dernière et non plus de lui être complémentaire. Il lui faut, envers et contre tout, rester ce trait d’union entre les trottoirs gris et les feuilles rousses. 

En quête de la juste « médiocritas »

La médiocrité dont on l’accusait au XIXe siècle chez Flaubert ou Balzac à travers Madame Bovary ou Rastignac, c’est celle-là même qu’il nous semble dès lors falloir mettre en avant. La « mediocritas » en latin, avant d’être connotée si péjorativement par nos sociétés capitalistes et productivistes modernes, faisait référence au juste milieu. La médiocrité, c’était donc ne pas faire preuve d’une démesure entrainant aux abords de la folie. C’était savoir occuper sa place d’homme, sans chercher à égaler les Dieux. La médiocrité, en somme, c’est la ville moyenne, c’est un modèle durable tant sur le plan écologique que social. 

Mais cette dernière, si louable soit-elle, reste à défendre, à promouvoir et à inventer. La ville moyenne doit arriver à se proposer comme un trait d’union, doit parvenir à se définir, et à s’imposer dans l’imaginaire collectif. Comment chanter la beauté de la médiocrité quand des siècles de littérature et de croyances collectives nous ont martelé la bassesse de ces douces vertus ? C’est la grande question que s’est posé La Fabrique de la Cité en proposant un concours de nouvelles autour de la « France des villes moyennes » à la fin de l’année 2020. Refaçonner un idéal, réinventer des mots et des modèles pour, enfin, laisser tomber Balzac. Dans ces lieux où un futur durable peut encore se construire, des mots, des modes de vie et des espoirs sont en train de naître. 

Zoé Maquaire

Cet article fait partie de la sélection gratuite issue de notre revue numéro 3.

Image à la Une : © Zoé Maquaire

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