L’Ecosse est-elle prête à prendre son envol ?

Une fois par semaine, Combat décrypte le sujet que VOUS avez choisi. Cette fois-ci, vous avez choisi celui sur l’indépendance de l’Ecosse.

Le 6 mai dernier, le parti pro-indépendance de Nicola Sturgeon bénéficiait d’une victoire électorale écrasante. La première ministre écossaise promet alors un nouveau référendum pour l’avenir d’Edimbourg, avec ou sans l’accord de Londres. Après l’échec de 2014, 2021 peut-elle marquer un nouveau tournant dans l’Histoire des Ecossais ?

« Une victoire historique et extraordinaire » : ce sont les mots de Nicola Sturgeon, première ministre de l’Ecosse et tête du Scottish National Party (SNP). Le premier jeudi de mai, alors que l’Angleterre organisait ses élections municipales, les Ecossais redonnait les clés du Parlement et du gouvernement au SNP… pour la quatrième fois depuis 2007. Sur les 129 sièges du Parlement, 72 sont pris par le bloc séparatiste (64 pour le SNP, 8 pour le Parti Vert). Le message adressé à Londres est très clair : après 14 ans au pouvoir et un bilan pas toujours favorable, le succès des indépendantistes marque un divorce de plus en plus populaire avec l’Angleterre.  

Chronologie d’une (des)union
 
• 1707 : l’Acte Union unifie le royaume d’Angleterre et le royaume d’Ecosse pour former le Royaume de Grande Bretagne. Anglais, Nord-Irlandais, Gallois et Ecossais sont alors tous considérés comme des citoyens britanniques.
 
• 1934 : création du Scottish National Party (SNP), le parti national écossais. Celui-ci réunit le parti national d’Écosse et le parti d’Écosse, deux partis indépendantistes, ainsi que plusieurs assemblées de gauche.
• 1979 : premier rérérendum sur le statut de l’Ecosse
• 1997 : deuxième référendum sur le statut de l’Ecosse
• 1998 : création du Parlement écossais, positionné à gauche. L’Ecosse possède alors son propre gouvernement et son Parlement, bien que cela ne puisse contrevenir aux principes de la souveraineté britannique.
• 2007 : le SNP devient le premier parti politique d’Ecosse avant 47 élus au Parlement
• 2014 : troisième référendum sur le statut de l’Ecosse (55% de non)
 

Ce qui a changé depuis 2014

Si Nicola Sturgeon promet un référendum pour l’indépendance « dès la fin de la pandémie », l’organisation d’un tel scrutin est plus compliqué. En théorie, tout changement constitutionnel doit obtenir l’accord de Londres. Or, Boris Johnson ne cesse de le marteler : son gouvernement ne l’autorisera pas. Dans un entretien pour The Telegraph, il accuse les indépendantistes de « déchirer le pays » dans un contexte sanitaire qui impose d’autres priorités. Il y a sept ans, David Cameron avait accepté de mettre en place le référendum uniquement parce que le SNP avait obtenu la majorité absolue au Parlement (plus de 65 sièges.) L’indépendance n’avait alors obtenu que 45% des voix, laissant le gouvernement britannique penser en avoir fini avec ces rêves de grand envol.

Seulement, la situation a encore évolué depuis 2014.

D’abord, parce que le Brexit a renforcé la volonté d’autodétermination du peuple écossais. En 2016, l’Ecosse vote à 62% « No » à la sortie de l’Union européenne, faisant dire aux indépendantistes que le Brexit s’est fait « contre l’avis du peuple écossais ». Depuis, Nicola Sturgeon affiche haut et fort sa volonté d’une Ecosse certes indépendante, mais ralliée au club des 27. L’importance donnée par la dirigeante du SNP à la diplomatie pèse d’ailleurs lourd dans l’opinion publique : loin de se revendiquer isolationniste, Nicola Sturgeon a cofondé avec les premières ministres néo-zélandaises et islandaises l’Alliance des gouvernements pour l’économie du bien-être (WEgo), rejointe il y a peu par la Finlande, qui se donne pour but de relancer l’économie vers les secteurs sociaux et environnementaux. A noter toutefois que le maintien de l’Ecosse au sein de l’Union Européenne est encore loin d’être gagné. L’alliance dépend notamment de l’Espagne, qui prévoit déjà de s’y opposer afin de ne pas encourager les indépendantistes catalans. Il en va d’ailleurs de même pour son siège à l’OTAN, lui aussi revendiqué par le SNP.

Plus récemment, la gestion de la crise sanitaire a également joué en faveur de la première ministre écossaise. Depuis mars 2020, l’Ecosse a recensé 40% de cas de moins que l’ensemble du Royaume-Uni. Alors que les Britanniques reprochaient à Boris Johnson un confinement tardif et un record de morts dans le confinement européen, le passé de ministre de la Santé de Nicola Sturgeon a joué un rôle certain dans son regain de popularité. En mars 2020, alors que le premier ministre britannique annonçait une augmentation de 1% des salaires du personnel médical, une hausse de 4% était annoncée de l’autre côté du mur d’Hadrien. En fait, depuis 1999, la politique de santé est entièrement dévolue au Parlement écossais et est bien différente de celle appliquée en Angleterre, ne serait-ce qu’au niveau de l’indépendance du National Health Service et de l’abolition des frais de soins pour les personnes âgées.  En décembre 2020, au pire de la crise sanitaire, près de 58% des Ecossais soutenaient l’indépendance.

C’est d’ailleurs la proximité de Nicola Sturgeon avec la population écossaise qui peut encore bouleverser le visage du Royaume-Uni. Loin de l’image de plus en plus impopulaire de son prédécesseur Alex Salmond, blanchi par la justice après avoir été accusé d’agressions sexuelles par neuf femmes, Nicola Sturgeon peut se targuer d’avoir une opinion globalement positive dans l’opinion publique. La redirection de son parti alors que Salmond affichait récemment 14% d’opinions favorables est lourde de sens.

Nicola Sturgeon — Wikipédia
Nicola Sturgeon, première ministre d’Ecosse DR

Les enjeux d’un nouveau scrutin

Le retour du référendum dans le débat public repose évidemment la question de l’issue sur le long terme d’une victoire du « Yes ». L’Écosse représente tout de même 8 % de la population britannique et un tiers du territoire national.

Selon Catherine Mathieu, économiste spécialiste du Royaume-Uni, l’Ecosse a tout à gagner de son indépendance, au contraire du Royaume-Uni. Ne serait-ce que sur la question des hydrocarbures : 96% de la production pétrolière et 52% de la production de gaz britanniques se situent dans les eaux territoriales écossaises.

Mais si Ecosse indépendante il y a, celle-ci devra compter sur un certain nombre de défis loin d’être négligeables.

Selon une étude du Centre for Economic Performance  de la London School of Economics parue en début d’année, quitter le Royaume-Uni « serait deux à trois fois plus coûteux » pour l’Écosse que les effets du Brexit sur son économie. D’après les auteurs du rapport, l’indépendance de la nation pourrait entraîner jusqu’à 8.7% de perte de ses revenus. Et le scénario le plus optimiste, qui comprend son maintien au sein de l’UE, ne suffirait pas à rééquilibrer ses pertes économiques (près de 60 % des exportations écossaises sont destinées au reste de la Grande-Bretagne.) A compter aussi que Londres refuse que l’Ecosse conserve la livre sterling en cas d’indépendance : la mise en place d’une nouvelle monnaie peut elle aussi être lourde de conséquences (risques de taux de change dans les contrats transnationaux, impact sur les salaires, risque de délocalisation des grandes banques…) Des propos nuancés par Fiona Hyslop, secrétaire d’État écossaise à l’Économie qui affirme que « grâce à son adhésion à l’UE, l’Irlande a considérablement réduit sa dépendance commerciale à l’égard du Royaume-Uni, en se diversifiant en Europe et, ce faisant, son revenu national par habitant a dépassé celui du Royaume-Uni. »

Le Premier ministre britannique Boris Johnson à Hartlepool, dans le nord-est de l'Angleterre, le 3 mai 2021.  (LINDSEY PARNABY / AFP)
Dans un entretien pour The Telegraph, Boris Johnson accuse les indépendantistes de « déchirer le pays » dans un contexte sanitaire qui impose d’autres priorités. © LINDSEY PARNABY / AFP

Un envol… mais pas trop haut ?

Une autre question en suspens reste la suivante : une Ecosse européenne peut-elle vraiment prétendre avoir récupéré son indépendance ? Rappelons qu’en 1973, le SNP avait appelé à voter contre l’adhésion à la CEE. En réalité, son désir de rester dans le giron européen ressemble davantage à une tactique électorale destinée à rameuter les foules autour du « Yes » à l’indépendance. D’abord, parce que les principales villes ayant voté contre l’indépendance ont voté pour le maintien dans l’UE : en guise d’exemple, Edimbourg s’était prononcée à 61% contre l’indépendance en 2014… et à 61% pour le maintien dans l’UE en 2016. Raviver la flamme européenne dans le programme indépendantiste peut ainsi être une manière pour le SPD de récupérer un électorat frileux face à la rupture avec l’Angleterre. Ensuite, parce que l’argument européen est pour le moment la principale solution proposée par les indépendantistes face à la menace qui pèse sur sa future monnaie. De quoi rassurer les économistes les plus alarmés.

Le sujet de l’Europe est en réalité crucial dans le débat pour l’indépendance. Il repose la question des priorités –et des prioritaires- dans une Ecosse 2.0. En 2014, 83% des habitants de Glascow –considérée comme la zone la plus pauvre du pays- avaient voté pour l’indépendance.

Et même au-delà : comment une nation indépendante peut-elle parvenir à proposer une politique plus sociale et démocratique, sans s’accrocher à un giron après en avoir quitté un historique ? Mais pour le moment, les dés sont loin d’être jetés : tandis que Nicola Sturgeon affirme que la question « n’est pas de savoir si le referendum aura lieu, mais quand il aura lieu », Boris Johnson répète que ce genre de référendum ne se joue «qu’une fois par génération. » A l’heure qu’il est, Westminster est encore le garant de la souveraineté britannique.

Pour aller plus loin :

• Arte : En Ecosse, l’indépendance en ligne de mire https://www.arte.tv/fr/videos/RC-021056/ecosse-l-independance-en-ligne-de-mire/

• BBC : Your Scottish independence questions https://www.bbc.com/news/uk-scotland-scotland-politics-18364699

• LSE : Disunited Kingdom? Brexit, trade and Scottish independence, by Hanwei Huang, Thomas Sampson and Patrick Schneider : https://cep.lse.ac.uk/pubs/download/brexit17.pdf

A la Une : REUTERS/Toby Melville

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