L’Ecologie, ou la nouvelle lutte des classes

« Il faut sensibiliser les classes populaires à l’écologie » entendons-nous régulièrement sur nos plateaux de télévision. L’idée est honorable. Mais en prétendant qu’il existe une classe destinée à sensibiliser « par le bas », nous pourrions opérer une erreur politique considérable.

Dans cet article, le terme « classe populaire » renvoie à l’hétérogénéité des classes n’appartenant pas à la culture dite « dominante. »

5 mars 2021. Nous sommes un vendredi soir, à l’heure où d’ordinaire, les esprits aiment s’échapper de la réalité. Direction fêter le week-end et oublier la longue semaine écoulée. Mais autour de ma bande d’amis, les sens sont bien en éveil. Sur le mur blanc défile encore le générique du film de la soirée, Plogoff, des pierres contre des fusils.. Encore une histoire absente de bien des manuels scolaires et des tableaux noirs. Ou comment en 1980, toute une commune a contré la volonté gouvernementale d’installer sur ses terres une centrale nucléaire. Nous sommes un vendredi soir, à l’heure où d’ordinaire, mieux vaut parler des sujets qui ne fâchent pas. Mais autour de ma bande d’amis, quelque chose cogne contre les entrailles. Une amertume, de la colère aussi. Entrecoupée parfois par une bribe d’espoir. Depuis près d’une heure, l’écologie est au cœur du débat. Avec cette question principale sur toutes les lèvres, prononcées furieusement entre les dents « est-il vraiment encore possible de faire quelque chose ? » Puis d’un coup, l’un d’eux, silencieux depuis le débat, s’exclame « il faut se rendre à l’évidence. L’homme ne sait faire que ça. Détruire. » A son côté, un autre acquiesce « nous sommes trop égoïstes pour changer. » S’ensuit un long silence. Quelques heures plus tard, au milieu de la nuit, cette discussion trotte encore dans ma tête. En fait, elle me fait mal au ventre. Comment nous, jeunes, habitués à appeler à la résistance, lucides sur la situation actuelle du monde, en sommes-nous venus à développer l’idée que tout était impossible ? Et plus encore : à quel moment, alors que nous-mêmes estimons être conscients de la bataille écologique à mener, pouvons-nous être persuadés à ce point que cette conscience ne pouvait être partagée ? A quel moment avons-nous pu ingérer et accepter l’idée que l’homme, par nature, détruit ?

De la conscience environnementale

La plupart de mes amis de ce soir-là n’ont pas fait beaucoup d’études. Issus de milieux dits populaires, ils n’ont pas fréquenté les cercles des autres vendredis soir. Ceux que j’avais connus plus tôt, le long des boulevards parisiens, où nous parlions écologie, démocratie, politique, culture, d’un point de vue strictement théorique, à grands renforts de références académiques. Contrairement à moi, en bonne transfuge de classe, ils ne citent pas à tour de bras et un Baptiste Morizot, et un Aldo Léopold, et je ne sais quel autre auteur devenu classique. Ils n’ont pas besoin de tout cet artifice.

Autour de cette table où quelques restes de gâteau breton nous font encore de l’œil, la discussion a bien plus de chair que ces feux discussions que je croyais à l’époque aptes à changer un peu le monde. Celle-là ne s’endort pas le soir avec le dernier verre de vin. A 2 heures du matin, elle brûle encore les entrailles. 

Alors que je m’apprête à les quitter, un rédacteur de Combat fait sonner mon téléphone. Destin ou coïncidence : son papier destiné à ce numéro s’est perdu dans les limbes de son ordinateur. Il n’aura pas le temps de le réécrire à temps. Inconsciemment, la technologie déficiente vient de m’offrir la possibilité de discourir encore. Il me reste trois pages pour mes élucubrations tardives.

Tout commence dans la tête

Par souci de cohérence, je ne citerai ici qu’une source académique, parce qu’elle répond directement à l’interrogation soulevée plus haut  sur l’égoïsme humain face à l’écologie. En 2019, Sébastien Bohler fait paraître Le Bug humain. Il y explique sur notre cerveau nous pousse à détruire la planète au nom du plaisir immédiat. Notre striatum encourage à consommer, se reproduire, se suralimenter, nous pousse vers les addictions. Il serait la cause de notre difficulté à penser sur le long terme. Bref, nous détruisons la planète car nous sommes esclaves de notre cerveau. D’où notre capacité à parler écologie dans un grand café parisien, téléphone Huawei et pull Zara, sans nous poser de questions sur ce paradoxe.

Heureusement, nous dit Sébastien Bohler, il est possible d’éduquer le striatum, notamment en jouant sur le sentiment de reconnaissance des individus en fonction de l’attention portée aux autres. Voilà sans doute un point important. 

Depuis plusieurs années, des projets voient le jour dans le but de sensibiliser les quartiers dits populaires à l’écologie.

Les militants de l’écologie politique, comme EELV, pointent régulièrement du doigt leur déception, déplorant de ne pas « percer » au sein des classes populaires. Il me semble en réalité que le problème ne doit pas être abordé de cette façon.  Oui, peu d’individus issus des classes populaires vont se reconnaître comme appartenant à la branche « écolo. » Ils diront parfois même que « ce n’est pas pour eux. » Or, nos discours préconstruits nous trompent. Non, les classes populaires ne sont pas inconscientes de la crise écologique. Il existe en France un discours écologique dominant, produit en grande partie par les classes moyennes et supérieures. Un discours par lequel les classes les moins favorisées ne peuvent se sentir concernées. Comment peuvent-elles se sentir touchées par les études sur le bilan carbone alors qu’elles n’ont pas les moyens de prendre régulièrement l’avion ? Comment peuvent-elles s’intéresser en premier lieu au bio et aux produits étiquetés « responsables » quand elles ont du mal à boucler leur fin de mois ?  Et puis, soyons cohérents : la démocratisation des pratiques écologiques ne doit pas cacher une autre réalité. En pratique, les classes populaires ont un impact environnemental moins important que celui des classes dominantes. À l’échelle du monde, en 2015, les plus pauvres émettaient 2 000 fois moins de gaz à effet de serre que les plus riches selon le rapport de Thomas Piketty et Lucas Chancel.

(In)conscience écolo

Dans certains cas, la conscience environnementale populaire est bien plus en acte que ceux qui mettent en place des projets d’alternatifs censés les y éduquer. Dans la région du Grand Est, alors que je suis revenue à mes racines, j’en suis de plus en plus persuadée.

Depuis plusieurs années, des associations comme LPO ou Vigie Nature mettent en place des observatoires grand public, dans le but de permettre à la population de participer au suivi de la faune et de la flore. Le programme Spinoll a ainsi été mis en place pour que tout un chacun puisse effectuer un suivi photographique des insectes pollinisateurs. Or l’an dernier, Vigie Nature avait calculé que sur 5 observatoires grand public, 36% des citoyens participants étaient des retraités, 21% des cadres ou professions intellectuelles supérieures, contre seulement 7% d’artisans et moins de 2% d’ouvriers. En revanche, les classes sociales les moins favorisées étaient présentes il y a encore quelques semaines au Triangle de Gonesse, pour préserver des terres fertiles d’une artificialisation destinée à créer une gare de métro du Grand Paris. En Alsace, nombreux sont ceux qui s’opposent à l’implantation d’entrepôts Amazon ou Huawei.  Et au-delà des frontières : A Baltimore, aux Etats-Unis, les quartiers les plus pauvres renaissent grâce aux fermes urbaines ; à Kinshasa, les agricultrices se réapproprient des savoirs ancestraux pour lutter contre les pesticides.

Cela ne signifie pas que les classes populaires sont plus actives. Mais le regard est bien différent, sur un premier point tout d’abord : contrairement aux classes aisées, le regard sur la nature n’est pas contemplatif mais bien productif. On ne manifeste pas tous les vendredis pour le climat mais on s’occupe de son potager. On ne se bat pas pour l’introduction du droit de la Terre, mais on trouve des alternatives aux pesticides. Ici, on connaît la terre car on sait la cultiver. On connaît la forêt car elle fait partie de notre paysage, ou parce que l’on y chasse, que l’on y cueille.. On défend notre zone naturelle menacée parce que l’on y vit, parce qu’elle est tout ce que l’on possède.

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Charlotte Meyer

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