Le Projet Rue Verte, ou comment se réapproprier collectivement l’espace urbain

Mars 2020. Alors que le monde s’écroule, que les pertes humaines s’accumulent et qu’un ancien pensionnaire de Rothschild enfile son déguisement de chef de guerre, toute la France semble vaincue par les troupes du général coronavirus. Toute ? Non ! Quelque part dans la banlieue lutécienne, une tribu d’irréductibles Gaulois résiste encore et toujours à l’envahisseur avec comme arme principale… une poignée de fleurs. Cela ressemble au twist d’une vielle série B des années 60, mais c’est pourtant à peu près ce qui s’est passé dans ma rue ces derniers mois. Laissez-moi vous raconter l’histoire du Projet Rue Verte.

Commençons par troquer la campagne armoricaine, son fils et son domaine (promis j’arrête) contre un décor bien différent. Bezons, commune de 30 000 habitants située dans le Sud du Val d’Oise, à la jonction entre Argenteuil (95), Sartrouville (78) et Nanterre (92). Ancien fief de la banlieue rouge, mairie PC depuis un siècle tombée cette année sous bannière socialiste, elle a récemment connu un coup de projecteur fugace à cause d’un malheureux jeu de mot figurant dans le slogan d’une candidate aux municipales et que je me garderai bien de restituer ici. Entre autres motifs de célébrité, Bezons figure également dans le top 4 des villes françaises ayant construit le plus de logements sociaux entre 2017 et 2019, et a pu bénéficier en 2012 du prolongement du T2 permettant de rallier La Défense en une petite vingtaine de minutes. Une source de vitalité économique certaine (avec notamment l’implantation des sièges sociaux d’Atos et les sièges français de Dell et Nielsen), mais aussi de bétonisation exponentielle : pour le dire vite, avec son pont surchargé de voitures, ses grands immeubles et son unique fleur au label « Ville fleurie » obtenue il y a deux ans seulement, Bezons ne fait pas rêver les amateurs de nature.

La révolution des fleurs

Et c’est justement pour résoudre ce problème que le projet est né. Ma mère, originaire de Touraine, avait visité par hasard la commune de Chédigny (Indre-et-Loire), métamorphosée depuis une vingtaine d’années par une intense campagne de végétalisation jusqu’à devenir le seul village de France ayant obtenu le label « Jardin remarquable ».

La rue principale de Chédigny (37). © Joël Thibault – Wikimedia Commons

L’idée était d’appliquer ce genre d’initiatives à une moindre échelle dans la zone pavillonnaire mais encore très grise du Nouveau Bezons où nous habitons (notre rue s’appelle la rue des fauvettes, mais nul doute que ces petits oiseaux habitués des sous-bois touffus n’y sont plus très nombreux aujourd’hui). Au-delà des plantes, il s’agissait aussi de réactiver ce fameux lien social dont nous étions tous privés en permettant aux habitants de se connaître davantage. Ce sont d’ailleurs les deux principales raisons qui ressortent des entretiens que j’ai réalisés auprès de mes voisins : à la question « Qu’est-ce qui vous a donné envie de participer au projet ? », 4 interrogés sur 8 répondent par des explications d’ordre esthétique liées à l’embellissement de la rue, tandis que 3 autres évoquent une volonté de participer à un projet convivial et de rencontrer de nouvelles personnes. L’enjeu écologique n’apparaît le plus souvent que dans un second temps : quand certains voisins comme Farah l’abordent spontanément comme le moteur du projet, d’autres sont plus réticents face à la connotation politique du terme. Ainsi de Linda, 66 ans, qui possède le jardin le plus fleuri de la rue. « Le respect de l’environnement, moi, j’essaye de faire tout mon maximum. Je déteste quand les gens jettent les masques par terre par exemple. Mais je ne dis pas que je suis une écologiste parce que je ne le suis pas, je suis plus pour la propreté ». Quant aux voisins restants, ils disent que c’est avant tout mon père qui les a poussés. [Note de l’auteur : c’est un sentiment très bizarre que de parler de lui à la 3e personne. Pour des raisons affectives évidentes et par souci de garder intact le mythe de l’objectivité journalistique, je le désignerai désormais sous le nom de George, comme George Clowney, parce que mon père est un beau gosse].

Il faut dire que pap… euh George pardon, a mis le paquet. Une fois venue l’idée du projet, il a distribué un dossier de présentation dans toutes les boîtes aux lettres puis donné rendez-vous à la maison pour une réunion, sans oublier les mails, SMS et sonneries aux portes pour tenir compte aux voisins volontaires de l’avancée du projet. Ce qui explique que certaines personnes aient ressenti au départ quelques réticences à s’engager dans une aventure apparemment coûteuse en temps et en énergie. Prenons par exemple ce témoignage de Réjane, 89 ans, qui vit seule chez elle : « Quand il m’a présenté le projet, moi personnellement je ne voulais pas. C’est pas le projet qui me gênait c’était moi, je me disais que ça ferait du boulot en plus. Ma première réaction c’était ça ». George a finalement obtenu qu’elle participe au projet en promettant de l’aider, exactement comme il avait convaincu Brad Pitt de braquer les trois plus grands casinos de Las Vegas dans Ocean’s Eleven.

Les rageux diront photoshop.

Jus d’orange, main verte et bois de palette

Le 1er février, la première réunion « officielle » a donc réuni une dizaine de personnes dans l’objectif de définir les principaux contours du projet. D’après la description que j’ai commencé à dresser, vous vous imaginez sûrement une société secrète se réunissant dans une salle obscure, connue seulement une heure à l’avance, pour des motifs aussi mystérieux que bénéfiques à l’humanité toute entière. Répartir équitablement les richesses, vaincre la crise écologique ou abolir l’expression « au jour d’aujourd’hui », des trucs vraiment utiles quoi… Désolé de vous décevoir dans ce cas, parce que la réalité est bien moins ambitieuse : autour d’un modeste verre de jus d’orange, les voisins se sont simplement accordés pour savoir comment installer des jardinières sur les trottoirs de la rue. C’est aussi parce qu’il n’avait rien d’indispensable que le projet a pu se bâtir assez naturellement. « L’enjeu n’était peut-être pas non plus très important, explique Farah. On était pas forcément pessimistes parce qu’on savait que si ça ne se faisait pas, c’était un petit peu dommage mais il n’y avait pas d’impact grave pour personne. Tant mieux si ça se faisait et on espérait que ça puisse se finaliser mais bon, je ne me suis pas trop posé de questions ».

Malgré tout, le projet à peine décidé se heurtait déjà à plusieurs contraintes. Sur le plan organisationnel, d’abord : fallait-il laisser à chacun des voisins l’initiative individuelle du calendrier et des modalités de la plantation, ou au contraire choisir de coordonner l’ensemble du processus à l’échelle de la rue malgré les contraintes horaires de chacun et le fait qu’aucun des voisins n’avait jamais participé à un projet collectif de ce type ? D’un point de vue pratique, aussi, tout le monde ne partait pas avec la même compétence en jardinage. Certains ont assurément la main verte, comme Monique (« un jardin fleuri pour moi ça passe avant tout ») et Linda, qui explique en plaisantant que « si [elle] avait un terrain énorme, [elle] aurait une plante de chaque variété ». D’autres sont un peu plus fâchés avec le sécateur : c’est le cas d’Umberto, bien plus à l’aise dans « la bricole », ou encore de  Farah, qui confie être plutôt une « amatrice » dans ce domaine. A cela s’ajoutent quelques questions techniques liées à l’autorisation nécessaire de la mairie et à la légalité d’occuper un espace sur le trottoir.

Après concertation, la décision a finalement été prise de créer le « Collectif des habitants de la rue des fauvettes », ce qui permettait à la fois de certifier l’appartenance à un projet commun tout en conservant un statut assez souple et informel, différent de celui d’une association par exemple. Les voisins ont rencontré le maire puis la directrice des espaces verts de la ville de Bezons, qui ont accepté de soutenir le projet en fournissant les plantes et le terreau. George a ensuite appris à confectionner des jardinières en bois de palette récupéré dans les entrepôts de grandes surfaces. Au début c’était juste pour faire les deux ou trois sur notre trottoir, et puis il y a pris goût et à l’heure où j’écris ces mots, il en est à environ une vingtaine de jardinières confectionnées en tout. Gare à vous si vous prononcez le mot « palette » en sa présence, mon père sortira tout de suite son pied de biche, ses clous et sa perceuse ! Plusieurs voisins ont pris la suite et on a fini par organiser un véritable concours de beauté comme pour les caniches, avec rubans en satin et surnoms mignons pour chaque jardinière… Non ça c’est faux, mais ça aurait totalement pu se faire. Le vrai rendez-vous fut fixé le 16 avril pour la « journée des plantations », censé constituer l’apogée du projet. C’était bien sûr sans compter sur cette maudite pandémie, qui nous a obligés à tout décaler au dimanche 7 juin.

Une fête des voisins d’un nouveau genre

Le jour J, vers 9h, tout est prêt pour commencer la plantation. La route est bloquée toute la journée spécialement pour l’occasion. La mairie nous a fourni les bacs de fleurs, le terreau et l’enrobé-fraisat (une sorte de gravier qui sert notamment à lester les jardinières afin d’éviter les vols). Chacun a son rôle : Serge et Sylvie ont réceptionné les sacs de terres, les jeunes (Florian, Nathan, Matthieu) sont chargés de les distribuer à chaque voisin à l’aide de brouettes, d’autres comme Didier ou Mohammed découpent le revêtement en plastique qui permettra d’assurer l’étanchéité des jardinières, Valérie s’occupe des photos. Juste avant de commencer le travail, George a même préparé une petite surprise en attribuant à chaque voisin un tablier ou un tee-shirt personnalisé avec son prénom, sa fonction et le logo « Rue Verte ». De l’extérieur, ça ressemble presque à un chantier professionnel mais en réalité, tout le monde est d’humeur légère, alors que le mois de juin jette ses premiers rayons. On se serait presque cru dans D&CO, lorsque Valérie Damidot démarre le chantier avec un sourire jusqu’aux oreilles.

Après le découpage et la pose de la toile étanchéisante, il ne manque plus qu’à planter les fleurs fournies par la mairie. © Valérie Briand

Les plus jeunes aident les plus âgés à installer puis garnir les jardinières, en veillant bien à répartir équitablement le terreau et les fleurs. Il y a ici de la sauge à petite feuilles, des Marguerites naines et – – les plus beaux selon moi – des petits rosiers très pâles. La plupart des participants ont des jardinières en bois du même modèle posées sur le trottoir, quand d’autres optent pour des plus petites fixées à leur clôture. Pour couronner le tout, avec l’aide de Farah, chaque voisin a préparé une petite affichette jaune en écrivant quelques mots pour inciter les passants à respecter les plantes (« Nous avons fleuri notre rue pour le plaisir des yeux », « Merci de ne pas me cueillir »). Et, après quelques heures de dur labeur, on finit par dresser de grandes tables dans la rue pour partager le repas tous ensemble.

C’est la fête au village. © Valérie Briand

Si les mesures barrières ne sont pas toujours au rendez-vous, c’est un sentiment assez étrange que de se retrouver ensemble après plusieurs mois de confinement, ce que résume parfaitement Fatiha : « On n’aurait pas dit que c’était une journée de plantations mais plutôt la préparation d’une fête, un mariage, la fête des voisins ou quelque chose comme ça, témoigne Fatiha. Ca avait un côté tellement festif que ça rendait gai en fait. » Certains voisins comme Amar ont même rejoint le projet en court de route après avoir été séduit par l’engouement qu’il produisait.

Ce qui change par rapport aux années précédentes, c’est que cette nouvelle « fête des voisins » n’est plus fondée sur des affinités personnelles mais par la participation à quelque chose de collectif ; cela ne se passe pas dans l’intimité d’une maison, mais à l’air libre de la rue.

On ne compte plus ces derniers mois les tribunes, témoignages et (pseudo) analyses appelant à retrouver un sens de l’intérêt commun soi-disant éteint par l’immobilisme, l’individualisme et la fracture sociale. Si modeste qu’il soit, ce projet est peut-être une jolie preuve que tout n’est pas perdu, que lorsque des citoyens de 6 à 90 ans se mobilisent autour d’une cause qui fait sens, les apriori finissent en général par céder. C’est aussi l’occasion de montrer que ce genre d’initiatives peut très bien se monter dans un quartier populaire de banlieue où le respect de l’environnement n’est pas toujours une priorité. Et bien sûr, le projet a été un profond vecteur de rencontres, en particulier pour les personnes nouvellement arrivées ou qui se considéraient comme peu intégrées au voisinage. Lorsque j’ai demandé aux voisins de définir leur intégration dans la rue avant et après le projet sur une échelle de 1 à 10, Farah est par exemple passée de 3 à 7, Linda de 4 à 10. Quant à ceux qui connaissaient déjà la majorité des voisins, le projet a été l’occasion de maintenir des liens avec ceux-ci malgré le confinement. Monique, doyenne de la rue, qui y habite depuis 85 ans , s’est par exemple attribuée la note de 10/10 : « Moi je parle à tout le monde, je suis en conflit avec personne », m’a-t-elle expliqué en riant. Ce qui ne veut pas dire que le projet a résolu les problèmes d’isolement des voisins pendant la crise sanitaire, surtout les personnes âgées : Réjane et Umberto estiment par exemple ont par exemple vécu comme une souffrance le fait de devoir rester confinés chez eux, sans que la Rue Verte ne vienne y remédier. Si certains voisins avaient déjà participé par le passé à des projets collectifs, sportifs ou associatifs, le fait que celui-ci se déroule entre voisins dans le domaine du jardinage constituait une première pour nous tous.

Au total, 20 familles sont aujourd’hui membres du collectif et 76 jardinières ont été installées dans la rue. On sait très bien que ce projet ne va pas changer le monde, mais si cela peut permettre de se réconcilier entre voisins et de remettre un peu de vie sur les trottoirs de bitume, c’est déjà pas si mal (je pourrais aussi vous raconter les soirs où l’on sortait tous déguisés dans la rue pour applaudir les soignants, mais ça c’est une autre histoire). 

Projet Rue Verte, an 1 : le groupe vit bien. © Vincent Marcelin

Entretemps les fleurs ont séché dans les jardinières, mais le projet se poursuit à travers les liens que nous avons créés, l’arrosage des plantes ou les conseils de jardinage. Cela fait aujourd’hui un an que le projet a été lancé et pour fêter ça, nous avons organisé le 6 juin 2021 une nouvelle fête de la Rue Verte. De nouvelles jardinières ont été plantées et une autre rue tout près de chez nous a également rejoint l’aventure, favorisant ainsi un partage d’expérience entre les habitants. Nous avons aussi pour projet d’installer un nid à insectes, d’intervenir dans l’école primaire Karl Marx qui jouxte notre rue et d’en parler autour de nous, afin que le projet puisse s’étendre le plus possible, à Bezons et ailleurs.

C’est d’ailleurs la principale raison pour laquelle je vous ai raconté toute cette histoire, dans l’espoir que cela donne peut-être des idées à certains jardiniers-bricoleurs en herbe. Alors, avant que le ciel ne nous tombe sur la tête, si vous vous sentez soudain George Clooney ou Valérie Damidot, plus rien ne vous empêche de créer votre propre « Projet Rue Verte »…

Merci à tous les membres du collectif Rue Verte : Farah, Olivier, Thérèse, Fernando, Herminia, José, Monique, Sylvie, Serge, Valérie, Didier, Fatiha, Mohammed, Fatma, Amar, Marie-Virginie, Lucie, Alberto, Isabelle, Aida, Bento, Laurence, Thierry, José, Gisèle, Réjane, Umberto, Béatrice, Bertrand, Marie-Annick, Michel, Linda, Joao, Christine, Max.

Pour tout renseignement supplémentaire (dossier de présentation, conseils organisationnels ou techniques), vous pouvez écrire à l’adresse suivante : contact.rueverte@orange.fr

Vincent Marcelin

Cet article fait partie de la sélection gratuite de notre n°3, « cohabiter en vivants », sorti en mars 2021.

Image à la Une : Vincent Marcelin

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