La Bulgarie à la croisée des chemins : une voie semée d’embûches vers la démocratie

A un mois des nouvelles élections législatives bulgares, les rebondissements politiques et médiatiques à Sofia font la une de tous les journaux locaux. Les secondes élections législatives anticipées depuis avril, peu considérées en Europe de l’Ouest, reflètent pourtant un choix qui tiraille les Balkans et les Etats d’Europe centrale et orientale : les spectres du passé communiste et la démocratie libérale. Retour sur la situation politique d’un pays riche de la diversité de ses élites politiques, mais hanté par des problèmes économiques persistants et une corruption qui peine à disparaître.

L’échiquier politique bulgare : une configuration unique en Europe

Après quarante-cinq ans passés sous le joug du système du parti unique communiste (Parti Communiste Bulgare, PCB), le pays a connu de profondes réformes à partir de 1989 sous l’impulsion de l’Union des Forces Démocratiques (UDF). Cette formation politique unira divers partis opposés au communisme sous l’égide du dissident bulgare Jeliou Jelev et permettra au pays une transition douce vers un Etat capitaliste comparé au voisin roumain. Ce pluralisme politique nouveau dans le pays, qui s’est en premier lieu structuré autour de l’opposition au successeur du PCB (le Parti Socialiste Bulgare, BSP), se fait d’autant plus complexe après la double intégration de la Bulgarie dans l’OTAN (2004) et dans l’UE (2007). Dès 2009, le parti des Citoyens pour le développement européen de la Bulgarie (GERB) nouvellement fondé par Boïko Borisov, remporte coup sur coup les élections européennes, puis les législatives avec 116 élus sur 240. Cette dernière victoire permet à Borisov de constituer un gouvernement minoritaire avec 117 députés. Depuis lors, Borisov est Premier ministre avec de brèves alternances à la tête du gouvernement.[1]

Source : Elisa Dricot (Instagram @inheroceaneyes), Assemblée Nationale bulgare, Sofia, 26 mars 2021.

Le parcours de Borisov en politique est la première critique qui lui est adressée. Dans les années 80, il était à la tête de la société de sécurité qui protégeait Todor Jivkov, le dirigeant communiste de la Bulgarie pendant 35 ans. Son ascension à la tête du pays illustre les dérives clientélistes et corrompues du pays. Sa politique volontariste en matière d’infrastructures a permis d’améliorer la vie des habitants de Bulgarie mais l’administration du budget alloué à ces infrastructures pose question pour de nombreux observateurs. Ainsi, les autoroutes construites durant ses mandats coûtent bien plus cher que leurs comparses européennes pour une qualité moindre. Outre ces affaires de détournement de fonds européens, les gouvernements Borisov seront marqués par des affaires de corruption qui font de la Bulgarie un des plus mauvais élèves de l’Union en la matière. [2]

Ce schéma politique qui a perduré près de 7 ans est mis à mal par les élections présidentielles de 2016. Le nouveau président bulgare Rumen Radev, un indépendant soutenu par le Parti socialiste, est alors élu avec une confortable avance sur son adversaire de GERB, Tsetska Tsatcheva (58% contre 35%). Le nouveau président était le commandant des forces aériennes jusqu’au 1er août 2016, lorsqu’il démissionnera en protestation de la potentielle surveillance de l’espace aérien bulgare par les forces aériennes d’autres pays de l’OTAN. Par ailleurs, il est régulièrement accusé par ses opposants d’être de connivence avec Vladimir Poutine. En pleine campagne électorale, il a affirmé vouloir « travailler en vue d’une levée des sanctions » contre Moscou.[3] Dans un pays qui partage de nombreux traits communs autant historiques que culturels avec la Russie (alphabet bulgare, orthodoxie, alliance pour l’indépendance de la Bulgarie), en voie de devenir la 16ème république soviétique du temps de l’URSS [4] et dépendant du Kremlin sur le plan énergétique (84 % du gaz naturel et 95 % du pétrole brut), de telles accusations sont une arme efficace pour qui veut ternir la légitimité d’une personnalité politique.

Cette défaite de GERB à la présidentielle déclenche la démission de Borisov. Cette manœuvre politique est destinée à déclencher de nouvelles élections législatives anticipées étant donné qu’aucun parti ne parvient à former un gouvernement. Borisov, redevenu Premier ministre après la victoire de GERB, et Radev, entame un combat pour prendre la tête de l’exécutif, aux dépens du travail de l’Assemblée nationale. D’un côté, le président, surnommé « le général rouge » par ses détracteurs [5], s’oppose fermement à celui qu’il accuse d’un « leadership irréfléchi » [6]. Lors des deux premières années et demie de son mandat, Radev a ainsi émis un total de 19 vetos contre les décisions de son Premier ministre.[7] De même, lors de son discours au peuple bulgare du Nouvel An 2019, il n’hésitera pas à critiquer ouvertement Borisov en déclarant que l’exécutif « n’avait pas réussi à lutter contre la corruption, placé le pays dans une stagnation économique […] et sapé l’équité des élections »[8]. De l’autre, Borisov, qui accuse Radev de « saboter le travail du gouvernement », ainsi que de soutenir le Parti socialiste tout en prétendant être un indépendant.  

En pratique, c’est bien le gouvernement qui définit la politique générale sur le plan intérieur comme en matière de politique étrangère. Mais l’absence de contact et de coopération entre les deux têtes de l’exécutif provoque un profond renouveau au sein des jeunes institutions démocratiques bulgares et conduit à la formation de partis politiques uniques en Europe, largement composé de personnalités médiatiques.[9]

Source : Rumen Radev et Boïko Borissov, respectivement président de la République et Premier ministre, Agence BGNES (Агенция БГНЕС), juin 2020.

C’est dans ce contexte que le chanteur et présentateur de télévision Slavi Trifonov a annoncé dans la dernière émission télévision de son « Show of Fame » la formation d’un parti politique, Няма такава държава (« Il n’y a pas un tel Etat ») le 31 juillet 2019. Le nom du parti est directement inspiré d’une de ses plus célèbres chansons sorties en 2013 où « Slavi » dépeint les politiciens bulgares comme des individus désintéressés du peuple et focalisés seulement sur l’argent et le sexe.[10]  

Ce parti populiste et antisystème, renommé Има такъв народ (« Il y a un tel peuple », ITP) et établi définitivement en février 2020, propose l’élection directe du procureur général de Bulgarie et une participation accrue des citoyens au gouvernement par plus de référendums. [11] De nombreux journaux ne manquent pas de souligner la similitude de l’ascension de Trifonov avec celle de Borisov dans les années 2000, usant d’un discours familier et percutant ou d’une proximité affichée avec le mode de vie rurale pour attirer les électeurs déçus de la politique institutionnelle [12]. Les deux hommes étaient très proches à l’époque : le plus célèbre showman de Bulgarie a ainsi réalisé deux interviews en prime time avec le futur Premier ministre, et l’audience de son émission a donné l’élan nécessaire à GERB pour gagner les élections législatives de 2009.[13] 

Les manifestations de l’été 2020, un tournant historique ?

Cette rivalité à la tête de l’exécutif et les tensions qui en découlent connaissent leur paroxysme début juillet 2020. Sept ans après les rassemblements anti-gouvernementaux de l’hiver 2013, de nouvelles manifestations secouent le pays. A l’époque, près de 100 000 personnes avaient pris les rues pour dénoncer la montée du prix de l’électricité dans le pays, le plus élevé de l’UE quand rapporté au salaire mensuel [14]. Ces immenses rassemblements avaient mené à la démission de Borisov mais sans changement profond du fonctionnement politique du pays, malgré une importante mobilisation en Bulgarie et à l’étranger. Les jeux politiques au sein de GERB permettront à Borisov de redevenir Premier ministre un an plus tard et à de nouveaux scandales de corruption d’être révélés au grand jour.[15] [16]

L’été dernier, ce sont deux événements distincts qui contribueront à mobiliser l’opinion publique. Le premier est l’expulsion de l’ancien ministre de la justice et chef du parti anticorruption « Bulgarie démocratique » Hristo Ivanov d’une plage publique que s’était approprié le leader du parti de la minorité turque MDL, Ahmed Dogan, le 7 juillet 2020. Pourtant dénué de toute fonction officielle, Dogan était alors protégé par les membres du service de sécurité des hautes personnalités[17]. L’événement illustrait la privatisation du pays par des politiciens et oligarques tout en faisant écho aux nombreux scandales de corruption qui ont éclaté auparavant. Le site d’investigation bivol.bg, en partenariat avec Radio Free Europe et l’ONG « Fonds anti-corruption » révélait en effet en mars 2019 que Tsvetan Tsvetanov, vice-président de GERB, ainsi que quatre ministres d’Etat, avait acheté des appartements de luxe à prix bradé en usant d’une société écran. Ces cas emblématiques de corruption ne donneront pourtant lieu à aucune poursuite judiciaire.[18]

Le second événement qui provoquera le soulèvement populaire se déroule le 9 juillet au matin, lorsque les bureaux des conseillers du président sont perquisitionnés pour soupçon de trafic d’influence sur ordre du procureur général Ivan Geshev. Ce dernier avait saisi quelques mois auparavant la Cour constitutionnelle pour déterminer dans quelle mesure il était possible d’inculper un président en exercice et le destituer. Ces perquisitions, menées par un procureur général qui était le seul nominé et fortement lié à la nomenklatura bulgare ne sont plus à prouver, ont été interprétées par de nombreux Bulgares comme une attaque contre la démocratie. Des milliers de personnes descendent dans les rues de toutes les grandes villes pour exiger la démission immédiate de Borisov et Geshev. Le pays plonge alors dans une crise politique sans précédent dans l’histoire bulgare et Borisov propose sa démission le 14 août en échange de la convocation d’une « Grande Assemblée nationale » chargée de rédiger une nouvelle Constitution, ainsi que la réduction du nombre de parlementaires, des pouvoirs du Premier ministre, du ministre de la Justice et du parquet[19]. Cette tentative est vaine et la proposition se voit rejetée par le président de la République, les manifestants et l’opposition parlementaire car elle favoriserait le statu quo en matière judiciaire.

Source : Stoyan Nenov, Manifestations anti-gouvernementales sur le Largo de Sofia, Reuters, 2 septembre 2020. URL : https://monochrome-hub.com/collections/stoyan-nenov/products/anti-government-protests-in-bulgaria-2020-1

Seule la tenue de nouvelles élections législatives, que le président est constitutionnellement chargé de fixer (article 98.1), semblait être la solution à l’impasse politique que traverse le pays durant l’automne 2020. La Constitution bulgare est peu claire sur le sujet puisqu’elle dispose qu’une fenêtre « de deux mois à compter de l’expiration du mandat de la précédente législature » (article 64.3) est possible pour fixer les élections. Le mois d’avril 2021 est choisi en raison du contexte sanitaire particulièrement dégradé en Bulgarie mais aussi pour des raisons purement politiques. Rumen Radev use en effet de la crise du coronavirus et d’une prétendue impréparation électorale (en termes d’équité des votes notamment) pour retarder une potentielle victoire de GERB aux législatives et s’assurer le soutien du BSP pour les élections présidentielles de novembre 2021. Le Premier ministre d’un côté, chargé d’organiser les élections par le Code électoral, et le Président de la République de l’autre, monopolisent ainsi les prérogatives de leurs fonctions pour se neutraliser l’un l’autre en public ainsi que leurs factions politiques respectives.  

En parallèle, le débat parlementaire à l’Assemblée ne tient plus qu’aux prises de position des différents députés en faveur de l’une des têtes de l’exécutif. La vice-présidente du Parlement et membre de GERB Tsveta Karayancheva a ainsi accusé le président d’être impliqué dans les « tentatives de disqualification et de contestation des résultats d’un vote qui n’a pas encore eu lieu ». [20] Ce jeu partisan au sein même de la représentation nationale aura des conséquences politiques qu’aucun sondage n’avait réellement anticipé. Pourtant, les diverses manifestations qui ponctuent de temps à autre les événements publics à Sofia laissaient présager une telle évolution.

Source : Inès Mahiou, Manifestations anti-Borisov durant les célébrations de la Fête Nationale (Ден на Освобождението). On peut entendre le slogan « Borisov, tu es une honte, démissionne et va en prison » (Борисов – позор, оставка и затвор), 3 mars 2021.

Une restructuration complète de la scène politique bulgare

Tandis que la stratégie de Borisov reste inchangée et consiste toujours à une alliance de GERB avec la droite ultra-conservatrice bulgare, incarnée par l’alliance nationaliste des Patriotes unis, le second parti du pays en termes de députés, le BSP est en position de faiblesse. Ouvertement anti-Borisov mais ne faisant pas corps avec les manifestants de manière visible durant l’été 2020, il est accusé de double-jeu en faveur de Radev, Les deux partis institutionnels restaient cependant en tête des sondages en décembre 2020, leur donnant plus de 40% des 240 sièges de l’Assemblée nationale.

GERB utilisera également sa position de parti majoritaire pour alléger les mesures liées au coronavirus dès le début du mois de mars pour prévenir une insatisfaction populaire avant les élections. Mais la montée en flèche du nombre de décès, grimpant de près de 95% entre le 4 et le 18 mars, et des hospitalisations, qui atteindront leur plus haut niveau depuis l’émergence de la pandémie, obligera le gouvernement à annoncer dix jours de confinement complet dans le pays. Cette mesurette ne freinera que légèrement les cas quotidiens mais a permis aux bars, centre commerciaux et salles de sport de rouvrir juste à temps pour les élections.[21] [22]

Le dimanche 4 avril 2021 sera cependant une surprise pour les deux partis institutionnels. GERB n’arrive en tête du scrutin des législatives qu’avec 26,18% des votes, par rapport à 33 % en 2017. Mais surtout le parti de Slavi Trifonov, l’ITP, parvient directement à la deuxième position avec 17,66% des voix, balayant au passage le BSP qui ne réunira que 15,01% des voix, et le parti favori de la jeunesse et des Bulgares de l’étranger, « Bulgarie démocratique » de Hristo Ivanov (9,45%). La coalition populiste issue des manifestations, « Debout ! Mafia dehors ! » (Изправи се! Мутри вън!) ne réunira elle que 4,72% des bulletins comme le laissait présager les sondages.[23]

Le BSP a souffert électoralement de ses dissensions internes et d’une mobilisation diminuée des électeurs âgés (fief électoral du parti) en raison de la situation sanitaire. En parallèle, la coalition d’extrême-droite, dont la position à l’Assemblée était déjà fragile, n’a pas su maintenir la brève unité qui lui avait valu ses quelques sièges en 2017. De tous les partis institutionnels, seul le Mouvement pour les droits et les libertés (DPS) qui tire l’essentiel de son soutien des électeurs d’origine turque, a vu ses résultats électoraux résister. Eu égard de la mobilisation électorale, la pandémie n’a que peu modifié le taux de participation qui est comparable à celui des élections de 2017.

Après que son offre d’un gouvernement de technocrates a été rejetée par l’opposition, Borisov déclare qu’il tenterait de former un gouvernement de coalition et qu’il serait également disposé à soutenir un gouvernement dirigé par l’ITP de Trifonov, sachant que ses propres chances de succès étaient « incertaines »[24].  Borisov désigne l’ancien ministre des Affaires étrangères, Daniel Mitov, comme candidat du GERB au poste de Premier ministre mais celui-ci échoue à former un gouvernement. Le mandat est ensuite offert à l’ITN de Slavi Trifonov et à sa coalition ainsi qu’à Korneliya Ninova du BSP mais tous les partis échouent par manque de soutien parlementaire. Le 5 mai, Rumen Radev déclare de nouvelles élections générales prévues pour le 11 juillet 2021 en raison de l’absence de gouvernement pour la première fois de l’histoire récente de Bulgarie. Il nommera dans l’intermède un gouvernement intérimaire composé de technocrates, avec à sa tête Stefan Yanev, également ancien militaire. GERB accuse ainsi Radev d’effectuer un nettoyage de ses opposants politiques en plaçant ses proches aux postes de pouvoir tandis que les soutiens du président le félicitent pour ce pas franchi vers la lutte anticorruption.[25]

Les élections du 11 juillet : des incertitudes internationales sur fond de corruption

Après un tel bouleversement de la politique bulgare, les élections du 11 juillet sont à la fois très attendues et redoutées à Sofia. Des signes précurseurs de l’agitation de l’été dernier peuvent déjà se faire sentir dans les rues de la capitale. Ainsi, de nombreux sit-in et manifestations ont lieu continuellement devant le Palais de Justice de la ville depuis le début du mois de juin pour pousser Ivan Geshev à la démission.

Source : Inès Mahiou, Sit-in devant le Palais de Justice (Съдебна палата), organisé par le parti « Debout ! Mafia dehors ! ». On peut voir les slogans « Geshev dehors » et « Liberté et équité – le combat des citoyens », 12 juin 2021.

La seule innovation que l’on peut attendre de juillet au niveau du Code électoral repose sur la manière de voter. Pour la première fois durant les élections législatives bulgares, les sections comptant 300 électeurs et plus (9390 sections au 4 avril) voteront uniquement sur machine. Jusqu’à présent, il existait un choix entre un vote papier et un vote sur machine mais le coronavirus a accéléré la mise en place de moyens alternatifs de vote, que ce soit par voie électronique ou informatisée, avec toutes les questions que cette réforme pose en termes d’équité du vote.[26] [27]

L’enjeu de la mobilisation électorale est d’autant plus important en raison du système électoral bulgare. L’Assemblée nationale est élue selon un mode de scrutin mixte dans 31 circonscriptions électorales correspondant aux 28 districts bulgares, auxquels s’ajoutent un siège pour la ville de Plovdiv et deux pour la ville de Sofia. Ces 31 sièges sont pourvus au scrutin majoritaire à un tour dans chacune des circonscriptions, et les 209 sièges restants sont, eux, distribués au scrutin proportionnel plurinominal au plus fort reste de Hare entre les listes de candidats ayant remporté au moins 4 % des suffrages exprimés au niveau national. A ce système déjà complexe s’ajoute la possibilité de voter par préférence, c’est-à-dire voter pour un candidat favori dans une liste donnée. Le vote préférentiel peut réarranger les listes si au moins 7% de ceux qui ont voté pour la liste ont voté pour le même candidat de cette liste. Concrètement, ce mode de scrutin mixte signifie que plus la participation est élevée, plus les chances pour un parti de gagner des sièges et de former un gouvernement sont élevées.

Par ailleurs, le contexte international a relancé le débat domestique sur la corruption. Le 2 juin, en vertu du Magnitsky Act, le Trésor américain a gelé les avoirs de trois puissants hommes d’affaires Bulgares et de toutes les organisations qui leur sont affiliées en raison de leur implication directe dans des affaires de corruption : l’homme le plus riche du pays en exil pour échapper à la justice, Vasil Bojkov, l’ex-député qui détient près de 80% des canaux médiatiques bulgares, Delyan Peevski, et l’ex-directeur adjoint du service de renseignement spécial de la Bulgarie Ilko Jelyazkov.

Bojkov aurait tenté de s’assurer l’appui de politiciens et fonctionnaires bulgares pour « créer un canal permettant aux dirigeants politiques russes d’influencer les responsables du gouvernement bulgare ». Peevski aurait, lui, « négocié avec des politiciens pour leur fournir un soutien politique et une couverture médiatique positive en échange d’une protection contre les enquêtes criminelles », de concert avec Jelyazkov, responsable « du chantage à un ministre potentiel du gouvernement bulgare avec des accusations criminelles du bureau du procureur général de la Bulgarie si le ministre ne lui fournissait pas une aide supplémentaire lors de sa nomination ».[28] La présence de ce dernier sur la liste serait également liée aux récentes allégations des partis d’opposition, qui ont déclaré avoir été mis sur écouté par le gouvernement Borisov entre 2017 et la fin de la législature en avril 2021. Ces allégations ont ensuite été confirmées par le ministre de l’Intérieur par intérim Boyko Rashkov le 20 mai. [29]

Bien que ces sanctions américaines interviennent dans un pays qui n’a pas encore de gouvernement en exercice, elles mettent en évidence l’incapacité de l’Union à contrôler les dérives de ses Etats-membres. Il s’agit en effet de la plus grande action jamais entreprise par les États-Unis en une seule journée dans le cadre du Magnitsky Act qui vise les auteurs de corruption et de violations des droits de l’homme au-delà des frontières américaines, alors même que les hauts dirigeants européens n’ont pas semblé accorder d’importance aux différentes manifestations qui ont secoué la Bulgarie ces dix dernières années. De même, le système institutionnalisé de détournement de fonds européens qui a régné en Bulgarie depuis son intégration dans l’UE ne semble pas provoquer d’émois à Bruxelles. [30]

Source : Georg Tuparev, manifestations de l’été 2020 avec comme slogan « Madame Merkel ! N’avez-vous pas honte de cet homme corrompu ? », 3 août 2020, Sofia.

Cette passivité peut s’expliquer par l’alliance étroite de Borisov et GERB avec Angela Merkel et son CDU/CSU ainsi qu’avec Ursula von der Leyen, présidente de la Commission. GERB est en effet un parti de première importance au sein du Parti Populaire Européen (PPE) mené par CDU/CSU. Cette proximité entre Bruxelles, Berlin et Sofia a déclenché de nombreuses accusations selon lesquelles Bruxelles et Berlin ferment les yeux sur les problèmes d’État de droit de la Bulgarie[31]. Pour tenter de sauver les apparences, la Procureure Générale de l’UE Laura Kovesi a choisi la Bulgarie le 11 juin 2021 pour sa première visite officielle dans un État membre depuis que le parquet européen a commencé ses activités.

Le choix de Kövesi pour représenter Bruxelles à Sofia, juste après le déclenchement du Magnitsky Act, n’est pas un hasard. Procureure en chef de la Direction nationale anticorruption (DNA) de Roumanie de 2013 à 2018, les résultats de sa politique de lutte contre la corruption font partie des plus impressionnants de la planète. Entre 2013 et 2016, 3 000 ministres, députés, sénateurs, maires, et hauts fonctionnaires ont été mis en examen dont le Premier ministre Victor Ponta en juin 2015, qui a été contraint de démissionner à la suite de sa mise en examen pour blanchiment d’argent, conflit d’intérêts, évasion fiscale et faux et usage de faux[32]. En comparaison, la Bulgarie accumule un retard qui n’est pas sans lien avec sa situation géopolitique, qui en fait un terrain d’affrontement des influences russe, bruxelloise et américaine qui ne lui permet pas de se départir de ses problèmes domestiques.[33] Kövesi devra ainsi prouver la ferme intention de Bruxelles d’éradiquer la corruption rampante du seul Etat-membre de l’Union qui n’a vu personne être condamné pour ce motif.[34]

Les prochaines élections législatives sont l’espoir de toute une nation, d’un peuple qui ne voit pour l’instant qu’un futur corrompu par une oligarchie toujours omnipotente. Alors que des citoyens épars essaient de se mobiliser pour transformer l’arène politique, les différents partis institutionnels et antisystèmes tentent de s’assurer comme ils peuvent que le 11 juillet ne soit pas qu’une nouvelle intronisation de GERB mais un processus démocratique d’une nouvelle ère qui pourrait faire de Sofia le nouveau fer de lance de l’Union Européenne dans les Balkans. La peur du statuquo de 2013 est présente dans tous les esprits alors même que l’investissement de la société civile sur la scène politique bulgare n’a jamais été aussi fort. La position stratégique du pays entre Occident et Orient, son rôle dans la politique bruxelloise et le centralisme sofiote qui caractérise l’entièreté de son système politique et économique et favorise la corruption sont autant de freins à l’épanouissement de la Bulgarie comme puissance régionale. Cette démocratie en devenir doit encore résister au test du temps et aux obstacles qui se dresseront sur sa route, mais la motivation à toute épreuve des Bulgares fera sans nul doute basculer le cours de l’histoire.

Ines Mahiou


[1] Dragomir Stoyanov & Petia Kostadinova, Bulgarian political parties and European integration: from anticommunism to Euroscepticism, European Politics and Society, 22:2, 222-236, 2021. DOI: 10.1080/23745118.2020.1729050

[2] Clément Daniez, Boïko Borissov, le parrain de la Bulgarie, L’Express, 4 avril 2021. URL : https://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/boiko-borissov-le-parrain-de-la-bulgarie_2148035.html

[3] Le Figaro, « Un nouveau président russophile à la tête de la Bulgarie », AFP Agence et agence Reuters, 14 novembre 2016. URL : https://www.lefigaro.fr/international/2016/11/14/01003-20161114ARTFIG00176-un-nouveau-president-russophile-a-la-tete-de-la-bulgarie.php

[4] Marie Vrinat-Nikolov « Bulgarie » dans Histoire, Nations, Identités, dir. Francine Rouby. Ellipses, 2013, pp.507-529, 2013, 9782729877385. ffhal-01272012. URL : https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01272012/file/Bulgarie.pdf

[5] Maria Zakharieva, « Le général rouge président ? « Absurde », affirme Moskov », Dnes.bg (second principal journal bulgare, libéral-conservateur), 6 novembre 2016. URL : https://www.dnes.bg/izbori-17/2016/11/06/cherven-general-prezident-absurd-otseche-moskov.321247

[6] Glasove.com (journal en ligne indépendant, tendance pro-Radev), « Le président à propos des personnes impliquées dans des cas de corruption : tribunal, confiscation, remboursement », 5 décembre 2019. URL : https://glasove.com/categories/intervyuta/news/rumen-radev-dialogyt-mi-s-izpylnitelnata-vlast-e-truden-poradi-bezkontrolnoto-upravlenie-i-beznakazanata-korupciya

[7] Zdravka Andonova, « Le président Radev s’apprête à enregistrer un record de veto », Dnevnik(principal journal bulgare, libéral-conservateur), 9 août 2019. URL : https://www.dnevnik.bg/politika/2019/08/09/3948299_prezidentut_radev_se_ochertava_rekordyor_po_nalagane/

[8] Site officiel de la présidence de la Bulgarie, Discours du Nouvel An du président Rumen Radev, 1er janvier 2019. URL :  https://www.president.bg/speeches-and-statements4773/novogodishno-obrashtenie-na-prezidenta-rumen-radev.html

[9] Independent Balkan News Agency, Bulgaria: Clash of institutions for Radev and Borissov, 4 février 2020. URL : https://balkaneu.com/bulgaria-clash-of-institutions-for-radev-and-borissov/

[10] Slavi Trifonov & Ku-Ku Band, « Il n’y a pas un tel Etat », 13 mai 2013. URL : https://www.youtube.com/watch?v=LA8lyQoxGgw

[11] Vasil Dimov, « Slavi se battra pour l’élection directe des députés, du médiateur et du procureur général », Debati.bg, 29 janvier 2020. URL : https://debati.bg/slavi-shte-se-bori-za-pryak-izbor-na-deputati-ombudsman-i-glaven-prokuror/

[12] Dimitar Kamburov, Slavi – une continuation du boïkoisme, DW.com, 6 avril 2021. URL : https://p.dw.com/p/3rbxK

[13] Bakhti Velikiya Podcast, Slavi Trifonov VS Boïko Borisov, 1er mai 2021. URL : https://www.youtube.com/watch?v=H8gGRzG0R7s

[14] Save on Energy, How much do electricity bills cost in each European country?, data from Eurostat’s Household energy prices in the EU’ report of May 2020. URL : https://www.saveonenergy.com/uk/how-much-do-electricity-bills-cost-across-europe/

[15] Sarah Lipkis, 2013 : l’année de la contestation bulgare, World Policy, 17 décembre 2013. URL : http://worldpolicy.org/2013/12/17/2013-the-year-of-bulgarian-protest/

[16] Sabina Pavlovska-Hilaiel, The EU’s Losing Battle Against Corruption in Bulgaria. Hague J Rule Law 7, 199–217 (2015). URL : https://doi.org/10.1007/s40803-015-0015-5

[17] The Economist, “A seaside-villa scandal sparks huge protests in Bulgaria”, 23 juillet 2020. URL : https://www.economist.com/europe/2020/07/23/a-seaside-villa-scandal-sparks-huge-protests-in-bulgaria

[18] Marie Verdier, « En Bulgarie, la colère gronde contre « l’État mafieux », La Croix, 5 août 2020. URL : https://www.la-croix.com/Monde/En-Bulgarie-colere-gronde-contre-lEtat-mafieux-2020-08-05-1201107918

[19] Challenges, « Bulgarie: Le Premier ministre offre sa démission contre une révision de la Constitution », Reuters, 14 août 2020. URL :

[20] Vesti, Les consultations avec le président aujourd’hui ont été tendues, 12 janvier 2021. URL : https://www.vesti.bg/bulgaria/naprezhenie-beliaza-konsultaciite-pri-prezidenta-dnes-6120047

[21] Le Figaro avec AFP, Covid-19 : la Bulgarie resserre la vis face à une mortalité qui explose, 18 mars 2021. URL :https://www.lefigaro.fr/flash-actu/covid-19-la-bulgarie-resserre-la-vis-face-a-une-mortalite-qui-explose-20210318

[22] Coronavirus cases in Bulgaria : https://www.worldometers.info/coronavirus/country/bulgaria/

[23] Commission électorale centrale (ЦИК), Données récapitulatives de l’élection des députés, 4 avril 2021. URL : https://results.cik.bg/pi2021/rezultati/index.html

[24] RFE/RL’s Bulgarian Service, Bulgarian PM Seeks Coalition Government But Says Effort ‘Unlikely To Succeed’, 7 avril 2021. URL : https://www.rferl.org/a/bulgarian-pm-seeks-government-coalition-success-unlikely/31191806.html

[25] Tsvetelia Tsolova, Bulgaria’s president to call July election and appoint technocrat interim government, Reuters, 5 mai 2021. URL : https://www.reuters.com/world/europe/bulgaria-hold-snap-election-july-11-president-2021-05-05/

[26] Dnevnik, Élections législatives anticipées du 11 juillet : ce qu’il faut savoir, 31 mai 2021. URL : https://www.dnevnik.bg/izbori_2021/2021/05/31/4215141_predsrochnite_parlamentarni_izbori_na_11_juli_kakvo/

[27] Dnevnik, 43 millions de leva, un différend non résolu et 78 machines à voter mises à l’arrêt, 13 mai 2021. URL : https://www.dnevnik.bg/izbori_2021/2021/05/13/4209087_istoriia_za_43_mln_lv_edin_neureden_spor_i_78/

[28] Site officiel du Département du Trésor américain, Le Trésor sanctionne des individus bulgares influents et leurs réseaux étendus pour corruption, communiqué de presse, 2 juin 2021. URL :https://home.treasury.gov/news/press-releases/jy0208

[29] Svetoslav Todorov, Le ministre de l’Intérieur intérimaire de la Bulgarie soutient les allégations d’écoutes de l’opposition, Balkan Insight, 21 mai 2021. URL : https://balkaninsight.com/2021/05/21/bulgarias-caretaker-interior-minister-backs-oppositions-eavesdropping-claims/

[30] Krassen Nikolov, EU Commission to be informed of large-scale corruption, Euractiv, 29 janvier 2021. URL :  https://www.euractiv.com/section/politics/short_news/eu-commission-to-be-informed-of-large-scale-corruption/

[31] Boryana Djambazova & Lili Bayer, “US sanctions top Bulgarians for graft. EU does zilch.”, Politico, 2 juin 2021. URL : https://www.politico.eu/article/us-sanctions-bulgaria-power-brokers-for-graft/

[32] Virginie Ma-Dupont, Roumanie : championne de la lutte contre la corruption en Europe ?, Institut de la Gestion Publique et du Développement Economique (IGPDE), n°81, mars 2016. URL : https://www.economie.gouv.fr/files/files/directions_services/igpde-editions-publications/revuesGestionPublique/IGPDE_Reactive_Roumanie_mars_2016.pdf

[33] Emil Kazakov, Euro-Atlantic Integration and Traditional Geopolitics: The Case of Bulgaria, Hérodote, 2008/1 (No 128), p. 117-125. DOI: 10.3917/her.128.0117. URL: https://www.cairn-int.info/journal-herodote-2008-1-page-117.htm

[34] Reuters, We are here for you, EU chief prosecutor tells Bulgarians, 11 juin 2021. URL : https://www.reuters.com/world/europe/we-are-here-you-eu-chief-prosecutor-tells-bulgarians-2021-06-11/

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