Convention d’Istanbul : Erdoğan gifle le féminisme

Dans la nuit du 19 au 20 mars 2021, le président turc Recep Tayyip Erdoğan annonce, par un décret présidentiel, que son pays sort de la Convention d’Istanbul. Ce garde-fou pour la lutte contre les violences sexistes et domestiques est conclu en 2011 par le Conseil de l’Europe et adoubé par la Sublime Porte l’année suivante. Premier pays à l’avoir signé, la Turquie est, ce 1er juillet, le premier à en sortir.

Seul traité international à imposer un cadre juridique pour combattre les violences faites aux femmes, la Convention d’Istanbul repose sur quatre piliers : prévention, protection, poursuites, et politiques intégrées. Elle doit à la fois promouvoir l’égalité des genres et combattre les violences qui lui sont liées. La sensibilisation, l’éducation et la législation sont ses moyens d’action. Elle bénéficie également d’un avantage non-négligeable étant donné qu’elle dispose de moyens juridiques : tout pays la ratifiant doit se plier à ses lois.

Concrètement, la Convention pénalise toutes les formes de discriminations liées au genre ainsi qu’à l’orientation sexuelle : un premier problème pour le Parti de la Justice et du Développement (AKP). Selon ses membres, ce traité « menace les valeurs familiales » et « normalise l’homosexualité » en raison de l’introduction de la notion de « genre » dans le texte. Mais il est plus facile de jouer sur les mots que de regarder la réalité en face : dans la Convention d’Istanbul, le mot « genre » revient à affirmer que les femmes subissent des violences uniquement en raison de celui-ci. Le traité est loin d’affirmer l’existence de sévices contre les personnes non-binaires (qui ne s’identifient ni comme femme ni comme homme, ou pas tout le temps l’un ou l’autre), pourtant existantes et tout aussi vives.

Des manifestant·e·s se sont rassemblé·e·s dans l’ensemble de la Turquie, notamment à Ankara et à Istanbul, pour exprimer leur soutien à la Convention d’Istanbul. Adem Altan, Agence France-Presse 

Outre la Russie et l’Azerbaïdjan, les 47 pays membres du Conseil de l’Europe ont signé la Convention d’Istanbul. Depuis 1949, cette organisation a pour mission de « défendre les droits de l’Homme et la prééminence du droit, rechercher des solutions aux problèmes de société, développer la stabilité démocratique en Europe, favoriser la prise de conscience et la mise en valeur de l’identité culturelle de l’Europe et de sa diversité. (1) » Elle est notamment composée des vingt-sept ainsi que d’autres pays comme le Mexique ou le Royaume-Uni.

En 2021, c’est la première fois qu’un pays membre sort d’un traité international pour la défense de droits humains. Les conséquences en sont diverses : à l’échelle nationale comme internationale, cela peut provoquer une vague massive de contestation et de solidarité entre les mouvements activistes. Mais le revers de la médaille est bien évidemment la mise en danger des populations vulnérables. Selon Amnesty International, la décision du président turc a pour risque d’« expose[r] des millions de femmes et de filles à un risque accru de violences ». Cela peut également encourager d’autres pays membres de la Convention ou de l’Union européenne à bafouer les droits humains, la liberté de la presse ou l’indépendance de la justice. Pensons à la Hongrie, qui prive d’antenne des médias indépendants comme Klubradio ou à la Pologne, désormais pourvue de « zones anti-LGBT ». Réprimandés par les député·e·s européen·ne·s, ces pays ne sont toutefois pas fermement sanctionnés.

Dans un contexte économique et social difficile, la sortie de la Convention d’Istanbul est donc un moyen pour l’AKP de fidéliser sa base électorale conservatrice. Sous le feu des critiques, Recep Tayyip Erdoğan a proposé un plan d’action pour la lutte contre les violences faites aux femmes. Ce dernier devrait réorganiser l’arsenal législatif et mieux former les magistrats à ces questions. Concrètement, aucune activité de prévention ou de prise en charge des victimes n’est donc prévue. Le président affirme néanmoins que « Certains tentent de présenter notre retrait de la Convention d’Istanbul (…) comme un retour en arrière. Notre lutte contre la violence envers les femmes n’a pas commencé avec la convention et ne prendra pas fin avec ce retrait ». 

Certes, mais comment interpréter un tel message ? La Turquie, en signant cet accord en 2012, avait fait un premier pas vers l’égalité des genres. La même année, elle adoptait une loi pour la protection de la famille et contre la violence à l’égard des femmes. En 2017, la Sublime Porte se soumettait à l’évaluation d’un groupe d’experts du Conseil de l’Europe sur le sujet, elle qui souhaite depuis 2005 entrer dans l’Union européenne. Le leader de l’AKP aurait-il renoncé à une collaboration plus étroite avec Bruxelles ?

Ekin, étudiante stambouliote en France, s’inquiète pour son pays et pour les femmes qui y vivent. « Je crains encore plus que les meurtres de femmes ne soient pas traités de manière adéquate et que la situation se soit encore aggravée. » Selon elle, cet évènement n’est pas assez relayé, les médias n’ont pas conscience de l’ampleur d’une telle annonce. « Être une femme en Turquie en 2021 n’est pas une chose facile. Quand nous sommes des femmes en Turquie, nous ne pouvons rien faire. Impuissantes pour toutes les injustices et les inégalités que nous subissons, nous ne pouvons rien faire. Lorsque nous devenons des femmes en Turquie, nous sommes élevées avec toute la pression sociale et le non-sens culturel. Lorsque nous devenons des femmes en Turquie, nous subissons de sérieuses pressions et des stéréotypes. »

Au sein de la population turque, le décret confirmant la sortie de la Convention d’Istanbul a effectivement provoqué un important mouvement de contestation. L’association « Nous mettrons fin aux féminicides » s’est chargée de rappeler qu’au moins 300 femmes ont été tuées l’année dernière dans le pays et 189 depuis début 2021. Un recours a également été déposé en justice par les opposant·e·s mais n’a pas été retenu.

Et si nous prenions un peu de recul sur la situation ? À l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, en novembre 2020, le philosophe Paul B. Preciado a rédigé un article pour Médiapart intitulé L’hétérosexualité est dangereuse. Il y énonce des statistiques évocatrices : « sept femmes meurent chaque jour des mains de leur mari, de leur ex-mari, du père de leurs enfants, de leur partenaire ou de leur petit ami dans l’un des pays de la Communauté économique européenne. La majorité de ces meurtres ont lieu dans l’espace domestique ou à moins de 300 mètres de celui-ci, et ils arrivent, pour la plupart, après que les femmes ont signalé, au moins une fois, la violence de leur partenaire, sans que ces dénonciations ne donnent lieu à des mesures préventives ou de précaution, juridiques ou policières, qui pourraient empêcher la répétition et l’amplification de cette violence. Jusqu’à la mort. »

Le philosophe et conservateur d’art Paul B. Preciado. Catherine OPIE

Loin d’être inutile, la Convention d’Istanbul demeure donc insuffisante dès lors que des féminicides surviennent encore dans les pays qui l’ont ratifiée. Selon Preciado, cela émane d’un problème plus profond : celui de l’hétérosexualité. « Les agressions, les abus et les meurtres de femmes dans la sphère domestique ont lieu dans le cadre des relations hétérosexuelles. Ce fait n’est jamais mentionné quand on parle de féminicide, mais c’est peut-être le plus important sur le plan politique. »

Il relève qu’en 2016, sur 138 homicides au sein d’un couple, aucun n’a eu lieu dans une relation lesbienne et un seul dans une relation homosexuelle masculine. Selon lui, impossible de bannir les violences sexistes et domestiques sans sortir des schémas sociaux classiques : « Nous devons inventer des formes de coopération politique qui vont au-delà de la monogamie, de la filiation génétique et de la famille hétéro-patriarcale. » Et donc mettre fin à l’hétérosexualité.

Voir l’hétérosexualité non pas comme un désir mais comme une norme à déconstruire est donc un premier pas vers sa sortie. Le philosophe illustre également son propos en citant les activistes queer et trans Gayle Rubin, Pat Califia et Kate Bornstein pour qui sortir de l’hétérosexualité signifie « ne pas avoir de relations « hétérosexuelles », où hétérosexuel n’indique plus différence du sexe, mais plutôt asymétrie de pouvoir. » L’hétérosexualité n’est donc pas forcément en lien avec « qui » on fréquente, mais plutôt avec « comment » on fréquente. Envisager le désir ou le non-désir comme politique et repenser nos relations, voilà qui pourrait faire concrètement avancer les luttes. Et, de toute évidence, mettre un coup d’arrêt aux violences sexistes et domestiques.

Elena Vedere

Notes :

(1) Source : vie-publique.fr

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