Reportage | « On compte sur la justice pour adresser un message à Biocoop »

Le jeudi 2 septembre 2021, deux anciens grévistes d’une enseigne parisienne de Biocoop étaient convoqués au Conseil de prud’hommes de Paris. La raison : la contestation de leur licenciement qu’ils considèrent abusif. Un rassemblement de soutien, qui a réuni une cinquantaine de personnes, était organisé à l’initiative d’anciens grévistes et du syndicat Sud Commerces et Services. Reportage.

En ce jour de rentrée scolaire nationale, alors que la mi-journée approche, on s’agite sur le parvis du Conseil de prud’hommes de Paris. C’est rare. Des personnes affluent devant ce bâtiment de 5 étages à la façade vitrée qui contraste par rapport aux immeubles haussmanniens de la rue Louis Blanc. Le motif : un rassemblement de soutien à Laëtitia et Konstantin qui ont participé avec d’autres à un médiatique mouvement de grève l’année dernière au sein de l’enseigne parisienne « Biocoop – Le Retour à la terre (LRT) ». Plusieurs dizaines de participants sont attendus.

Les deux ex-grévistes sont convoqués pour la contestation de leur licenciement pour « faute lourde » qu’ils considèrent comme « abusif ». L’une aurait outrepassé son droit à la liberté d’expression en ayant dénoncé des agissements sexistes de la direction ; l’autre serait allé au-delà du droit de grève en participant à une occupation illégale d’un des deux magasins de l’enseigne. Laëtitia attend son délibéré, quant Konstantin, lui, passe en audience.

« C’est un conflit emblématique », affirme Laurent Degousée co-délégué du syndicat Sud Commerces. Ce jour-ci, il porte une casquette de plus : il est chargé de défendre les deux grévistes licenciés devant les juges. Le syndicaliste espère que le Conseil déclarera le licenciement de Laëtitia dépourvu de cause réelle et sérieuse. Il attend aussi qu’une jonction soit établie entre les dossiers de Konstantin et de Tiphaine, une autre gréviste licenciée pour les mêmes motifs que son camarade, dont le jugement est prévu le 7 septembre prochain par une autre chambre. Car « ce sont les mêmes affaires », considère le responsable de la Fédération Sud Commerces et Services.

« Un exemple de combativité »

Les coups de midi sonnent. Sous l’ombre du bâtiment et les yeux intrigués des policiers chargés de surveiller la manifestation, M. Degousée s’affaire avec la sonorisation pour les prises de parole. Il parle en premier. Après avoir énergiquement rappelé les motifs du rassemblement de soutien, il cède sa place à « une politique qui est là depuis le début ». Danielle Simonnet, conseillère municipale du XXe arrondissement de Paris pour La France insoumise (LFI), s’élance. « Je suis là pour exprimer une solidarité et une autre conception du droit du travail, clame-t-elle. Je soutiens cette démarche aux prud’hommes contre des licenciements abusifs, de surcroît dans une entreprise qui place l’éthique sociale dans ses principes fondamentaux. » « Il y a des luttes locales, continue celle qui a raté de près de 1500 voix la députation de la 15e circonscription de Paris en juin dernier lors d’une élection législative partielle. Mais il y a aussi de grandes luttes nationales d’actualité : contre le passe sanitaire et les réformes des retraites ainsi que de l’assurance chômage. La rentrée doit être combative ! » Les applaudissements fusent.

Danielle Simonnet (LFI) lors de sa prise de parole au rassemblement de soutien à des grévistes licenciés de Biocoop (Marius Matty, Creative Commons, Pas d’utilisation commerciale 4.0 International).

Pour l’occasion, le Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) et différentes organisations qui en sont proches sont présentes. Et pour cause – sans doute –, l’appartenance de Konstantin lui-même au parti qui soutient la candidature de Philippe Poutou à l’élection présidentielle de 2022. Ayoub, pour la Tendance Action Collective et Luttes Etudiantes (TACLE) de l’Union Nationale des Etudiants de France (UNEF), essentiellement présente à l’université de Nanterre et liée au NPA – Jeunes, saisit le micro. « Biocoop – Le Retour à la terre, c’est plutôt… le retour de l’argent dans leurs poches ! », moque-il. Il poursuit fervemment : « Ce qui a été mené par les camarades, c’est ce qu’il faut faire dans nos lieux d’étude et de travail : réagir ! Leur lutte est un exemple de combativité. » Après lui, plusieurs prises de parole du même ton se succèdent : le NPA – Jeunes et le Collectif étudiant « Poing levé » de Révolution permanente.

Laëtitia, en partage de voix

Cependant, l’heure tourne : il est 13h. C’est le moment du délibéré de Laëtitia et de l’audience de Konstantin. Accompagnés d’autres grévistes et de soutiens, ils entrent dans le Conseil de prud’hommes sous les chants des participants au rassemblement : « Les patrons licencient, licencions les patrons ! » Malgré la tension palpable, des sourires s’esquissent sur les visages.

Des participants au rassemblement de soutien à des grévistes licenciés de Biocoop (Marius Matty, Creative Commons, Pas d’utilisation commerciale 4.0 International).

Quelques dizaines de minutes passent. Ils ressortent. Celui qui défend Laëtitia et Konstantin annonce trois choses. Premièrement, les juges ne sont pas parvenus à trancher le cas de Laëtitia. Il y a eu une égalité parfaite entre les 4 conseillers, dont 2 sont employeurs et 2 sont salariés : on parle de partage de voix. Résultat ? Le jugement est reporté… 18 mois plus tard ! Un juge professionnel du Tribunal judiciaire devra se charger de départager la situation. Deuxièmement, la jonction entre les dossiers de Tiphaine et de Konstantin a été refusée. Troisièmement, en ce qui concerne ce dernier, il faudra aussi patienter – mais seulement quelques heures, le temps que d’autres audiences aient lieu. Ordre et longueur des jugements qui les précèdent obligent.

Solidarité

Le jeune ex-gréviste, vêtu d’un t-shirt paré de slogans anticapitalistes, tatouages colorés sur les bras et casquette vissé sur la tête, sonne la fin du rassemblement. « Je voulais remercier l’ensemble des camarades présents, dit-il avec émotion. La solidarité de classe est vraiment importante ! » Il achève : « Je suis fier de faire partie de cette génération qui n’aura pas d’autre choix que de mettre fin aux oppressions. » Et de citer Rosa Luxembourg, une figure assassinée du marxisme allemand : « La route du socialisme est pavée de défaites. Et pourtant cette histoire mène irrésistiblement, pas à pas, à la victoire finale ! »

Konstantin lors de sa prise de parole au rassemblement de soutien à des grévistes licenciés de Biocoop (Marius Matty, Creative Commons, Pas d’utilisation commerciale 4.0 International).

Antoine, représentant du personnel pour la Confédération générale du travail (CGT) dans un restaurant Mac Donalds, assiste à la scène avec intérêt. « Les problèmes de Biocoop, on les rencontre aussi chez nous. Ils s’appuient sur le travail précaire », raconte celui qui est également membre du collectif Mac Droits – dépourvu d’appartenance syndicale – qui rassemble des salariés et anciens de Mac Donalds pour défendre leurs intérêts. Il ajoute : « Les grévistes de Biocoop nous avaient soutenus. Alors on renvoie la balle. Il y a besoin d’aide entre les luttes, car les structures précaires réduisent les moyens de mobilisation. On fait preuve de solidarité, aussi, parce qu’il y a les mêmes techniques de désorganisation du personnel partout. »

L’occupation du magasin : légale ou illégale ?

Il faut attendre 16h30 avant que l’audience de Konstantin débute. Pour cause de restrictions sanitaires liées à l’épidémie, la salle ne peut accueillir plus de 17 personnes. Cela fait tout de même l’affaire. L’ex-gréviste a souhaité être entouré seulement de quelques anciens grévistes et proches, dont sa mère. Dans cette salle austère marquée par le temps, le public, assis sur d’inconfortables bancs en bois, fait face aux conseillers et à un buste de Marianne qui trône dans un coin.

Les juges commencent par interroger les deux côtés de la barre sur leurs demandes. Puis, Laurent Degousée débute sa plaidoirie. « Nous disons que Konstantin a été licencié pour fait de grève. » Il tente de démontrer point par point que l’ancien gréviste, aujourd’hui demandeur d’emploi, n’a « pas participé à une occupation illégale du magasin ». La défense de la partie adverse, représentée par Maître Frédéric Sicard, qui fut Bâtonnier de Paris, s’est attachée à montrer le contraire. A la suite de cela, quelques échanges ont eu lieu entre les conseillers et les deux parties.

Konstantin, des proches et Laurent Degousée à la sortie du Conseil de prud’hommes (Marius Matty, Creative Commons, Pas d’utilisation commerciale 4.0 International).

Enfin, l’audience se termine. Le délibéré est annoncé pour le 19 novembre. A la sortie, Konstantin souffle : « Une cinquantaine de personnes, c’est un rassemblement réussi. Faire reparler d’un conflit après une défaite, c’est un succès ! ». Le conflit s’était en effet achevé avec 6 licenciements : en plus des trois déjà cités, il y a également eu Malek, Sébastien et Pierre. Le défendeur du jeune homme le complète : « Certes, ça s’est terminé par une défaite. Mais on compte sur la justice pour rééquilibrer la situation et adresser un message à Biocoop ».

Marius Matty

Image à la Une : Façade du Conseil de prud’hommes de Paris (Marius Matty, Creative Commons, Pas d’utilisation commerciale 4.0 International).

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