Ce qu’il reste du peuple

Quand ceux qui luttent contre l’injustice sont vaincus
L’injustice passera-t-elle pour justice ?
Nos défaites, voyez-vous,
Ne prouvent rien, sinon
Que nous sommes trop peu nombreux
À lutter contre l’infamie,
Et nous attendons de ceux qui regardent
Qu’ils éprouvent au moins quelque honte.

Bertolt Brecht

Au moment où nous bouclons ce numéro, le contexte est bien différent que celui dans lequel nous l’avions commencé. A la fin du printemps, l’enthousiasme nous portait vers des alternatives locales réjouissantes, vers le vent du renouveau. Nous voulions être force de proposition, pousser à l’avant de la scène des projets des quatre coins du monde inventant à repenser notre système et notre manière de penser le pouvoir. Notre pouvoir.

Si l’optimisme bat toujours dans un coin de notre tête, une forme de réalité plus terne nous a tout de même rattrapés. Il y a quelques jours, le discours d’Emmanuel Macron faisant du pass sanitaire la condition ultime à notre liberté aurait pu nous inviter à repenser l’intégralité de notre numéro. A quoi aurait-il ressemblé, si nous avions commencé nos réflexions aujourd’hui ? Les témoignages récoltés auraient-ils été plus hargneux ? Ou bien la lassitude citoyenne aurait-elle pris le dessus ? Dans la foulée de cette déclaration présidentielle, un éditorial de Mathieu Slama, publié dans Le Figaro, a largement été relayé par la population. L’analyste politique y écrit que le président « introduit une rupture fondamentale dans notre contrat social, fondé sur l’adhésion rationnelle du citoyen à l’intérêt général, son consentement libre et éclairé et l’égalité devant le droit. Tous ces principes fondateurs de notre démocratie sont réduits en morceaux. » Comme beaucoup d’analystes, Mathieu Slama invite à garder bien en mémoire cette date du 12 juillet, anniversaire de la défaite de la démocratie. En réalité, ce serait donner beaucoup d’importance à une date qui ne fait qu’achever un processus en marche depuis bien longtemps.

« Aujourd’hui, les peuples sont considérés comme des étrangers au système, ignorants et importuns, dont le rôle est celui de spectateurs et non de participants, hormis en de périodiques occasions où ils ont le droit de choisir parmi les représentants du pouvoir privé. (…) Quand le peuple, comme il lui arrive souvent, cherche à s’organiser et à investir l’arène politique, pour jouer un rôle et défendre ses propres intérêts, alors il y a un problème. Ce n’est pas la démocratie, c’est une « crise de la démocratie », qui doit être surmontée. » Le producteur règne ; les consommateurs en sont réduits à se défendre comme ils peuvent. »

Noam Chomsky

A quel moment le contrat social a-t-il commencé à s’effilocher ? Comment en est-on arrivé à pouvoir prononcer sans peine des discours prêts à nous monter les uns contre les autres, à supprimer nos droits et nos libertés ? De tels propos auraient-ils pu être tenus il y a 10, 20, 50 ans ? Auraient-ils alors provoqué plus de sursaut qu’auprès des éditorialistes ? Et si nous nous apercevions qu’en fait, à toute époque, les peuples ne se seraient pas davantage soulevé à la réception de décisions liberticides ? Comment en est-on venu à passer d’un système « pour le peuple, par le peuple » à un système « malgré le peuple » ? Et si, d’une certaine manière, toutes nos démocraties occidentales ne s’étaient pas toujours construites malgré le peuple plutôt que pour le peuple ?

Historiquement parlant, en France, la démocratie n’a jamais été « le gouvernement de n’importe qui », comme l’exprime Jacques Rancière. Ou alors, les critères pour être « n’importe qui » ont été et sont toujours multiples. N’importe qui, à partir d’un certain rang social. N’importe qui, à partir d’un certain salaire. N’importe qui, mais pas n’importe quel sexe… Dans le dialogue Protagoras, Platon affirme que la politique est affaire de vérité. Tout le monde ne peut pas accéder au savoir permettant de gouverner et il est donc naturel d’évincer des décisions « les ignorants. » Cette vision élitiste de l’art de décider est toujours de mise dans nos sociétés. Rousseau l’avait d’ailleurs reprise à son compte lorsqu’il écrivait dans le Contrat Social qu’une « multitude aveugle ne sait pas ce qu’elle veut, parce qu’elle sait rarement ce qui est bien. » Dans le même dialogue, Protagoras répond à Platon en développant un argument tout différent. Pour lui, chacun est capable de discernement politique. Les affaires de la cité ne sont pas une question de vérité, mais d’opinion ; et c’est cette confrontation d’opinion, la possibilité d’en débattre, qui constituent le gouvernement optimal. Ici, tous les citoyens sans exception sont aptes à la démocratie. Evidemment, la thèse de Protagoras est loin de l’avoir emporté. Changerait-elle la face de l’Occident si elle était abordée même une heure dans nos salles de classe ?

La citation de Chomsky mentionnée plus haut date du début des années 2000. Elle est issue d’une série de séminaires donnés aux Etats-Unis, réunis en 2003 en France sous le titre Sur le contrôle de nos vies. Face à l’impérialisme capitaliste et à la réduction des droits et libertés dans l’Amérique d’après-guerre, Chomsky rappelle que l’ordre socio-économique dans lequel nous vivons est le résultat de décisions humaines, prises à l’intérieur d’institutions tout aussi humaines. De fait, les institutions peuvent-être changées, transformées, renversées, remplacées… si nous prenons le courage de le faire. Face au constat que notre semblant de démocratie s’effrite, nos actes, s’ils ont lieu, auront bien plus d’impacts que nos éditoriaux et nos lamentations.

Finalement, ce quatrième numéro ressemble très fortement à notre précédent, sur « Cohabiter en vivants ». Il pose les questions de notre optimisme et de la croyance en nos capacités collectives. Il s’intéresse à nos désastres politiques, mais aussi aux espoirs et alternatives en germe au milieu des décombres. Il remet surtout à l’ordre du jour une échelle que la mondialisation avait essayé d’écraser ces dernières décennies : la plus petite. C’est dans les quartiers, les villages, au plus grand, les villes, que le monde de demain se construit. Bien loin des réalisations colossales, le local soulève de plus en plus de poussières.

Il ne reste à présent qu’à s’autoriser à sortir d’une certaine résignation politique. Depuis trop longtemps, notre système ressemble à un été trop lourd où les plus grands courages restent engourdis. Pendant ce temps, l’artiste populaire Kaddour Hadadi, dit HK, chante le long des quartiers :

Rêvons à voix haute, que les hirondelles nous entendent
Ce qui nous appartient, nous sommes venus le reprendre
Ces matins ensoleillés qui depuis longtemps nous attendent
Faisons naître de nos mains tout ce qui ne peut pas se vendre.

Charlotte Meyer

Cet article fait partie de la sélection gratuite de notre numéro 4, « (Ré)inventer la Démocratie ». Vous pouvez vous le procurer ici. 🙂

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