Partir sur le pouce

C’est une habitude à chaque montée en voiture : une remarque sur la rareté de l’auto-stop. La confrontation avec ce “vieux souvenir” de vacances pour nombre de nos hôte-automobilistes, ravive la mémoire d’une époque révolue. Et l’on peut se questionner sur la disparition d’une pratique qui correspond encore et toujours à nos désirs de liberté et de rencontre. 

Si la première expérience du stop est parfois la suite logique d’un bus raté, il relève bien souvent de motivations plus nobles d’esprit. Partir sur le pouce c’est mettre collectivement le doigt sur l’existence de solidarités impromptues et rechercher, parfois seul.e, ce que peut offrir un temps laissé au hasard de la route.


En octobre dernier, une course de stop est organisée par une association de mon université. Nous sommes une trentaine à partir du centre de Paris, avec pour objectif de rallier notre zone de bivouac du soir, à proximité de Rouen. Le week-end d’essai est une réussite et permet de se projeter sur de plus longues distances.

A l’heure de la démocratisation du transport autoroutier, du TGV et des vols à bas prix, nos temps de trajets pour partir en vacances ont considérablement diminué. Cette réduction drastique implique jusqu’au changement d’unité de mesure du temps, des jours aux heures de transport au XIXème siècle et se précise au XXème siècle en ajoutant la donnée de minute. Pour certaines destinations, le trajet en voiture, en train ou en avion ne fait plus partie de la chronologie des vacances : on tend à l’effacement des kilomètres parcourus. Il fallait compter entre 3 et 4 jours de diligence pour un Paris-Lille en 1830, 8h30 de train en 1870 contre seulement 1h20 de TGV aujourd’hui. L’historien Paul Hazard s’étonne, en 1930 déjà, de cette vaste entreprise de réduction du temps.

« Tout change : l’espace diminue, le temps se réduit, les frontières s’effacent, le monde ne fait plus qu’un seul corps. On se rend de Paris à Bruxelles dans un intervalle qui bientôt ne comptera plus que par minutes, et l’on entreprend de faire le tour de la planète en quelques jours. » 

Paul Hazard, Les Français en 1930.

L’ode à ce temps passé ne saurait dépasser le seul souhait de rendre au voyage sa temporalité. Qu’il constitue une expérience en soi, faite de rétentions : sa préparation, ses rencontres, ses bifurcations inattendues. L’auto-stop est un moyen de lui rendre quelques uns de ces privilèges. 


Je réitère l’expérience au mois de juillet dernier à destination cette fois du sud de la France. Avant notre départ, Vincent et moi avons préparé une étape à Lyon et repéré quelques aires et ronds-points fréquentés, propices à l’arrêt des voitures. 

Au départ, nous prenons le temps d’affiner le tracé de notre “A6” majuscule, “Lyon” minuscule, en espérant attirer le plus grand nombre. Dans un virage à la sortie de la Porte d’Italie, on se confronte aux difficultés du stop en ville : sortir de l’intra-muros pour rejoindre les grandes voies. Arrivés à la première aire d’autoroute de l’A6, notre trajet se fluidifie. On acquiert facilement les quelques mots nécessaires à l’établissement du premier contact. Cette fois encore, à coups de sourires et de diplomates “auriez-vous deux places dans votre voiture”, les kilomètres défilent sans accroches. 

Sur le trajet, nos hôtes-automobilistes ne se ressemblent pas mais témoignent chacun.e.s d’une envie de partager la discussion. Iels sont vacanciers, de retour du travail ou rejoignent un ami à son mariage et reconnaissent en nous un stoppeur.euse passé.e ou à venir. Le stop est bien en vie : il n’est pas un “mythe déchu de la route” comme certain.e.s se prêtent à le qualifier.


“Car l’auto-stop n’est pas un simple mode de locomotion ; son développement porte des fantasmes, des imaginaires et des débats, qui disent beaucoup des mutations socioculturelles du deuxième tiers du 20e siècle, d’un certain désir de mobilité et de liberté, mais aussi d’un souci de sécurité croissant.”

Arnaud-Dominique Houte, Le temps de l’auto-stop, Liberté, mobilité, sécurité en France des années 1930 aux années 1970.

L’étude socio-historique des auto-stoppeurs par le professeur Arnaud-Dominique Houte retrace les temps forts et le déclin de leur pratique. Face à cet objet de recherche particulier, il privilégie une méthode atypique “d’analyse des règlements qui les encadrent, des débats qui les escortent et des représentations qui lestent leur sac à dos”. 

Si l’auto-stop est né avec les premiers congés payés dans les années 1930, à une époque où la voiture, les billets d’autocars et de trains sont encore chers, sa démocratisation ne s’opère que dans les années 1950. Le solidarisme d’après-guerre et l’accès à la voiture individuelle par les ménages français lui donnent son élan. Mais les années 1960 marquent l’avancée du sentiment d’insécurité. L’auto-stoppeuse vulnérable ou l’auto-stoppeur violeur en puissance sont les personnages d’un nouveau mythe des dangers de la route, entretenu par les quelques fait-divers qui défraient la chronique. 

Il n’existe pas de statistiques officielles qui permettent de suivre au fil des années l’évolution de la pratique du stop en France. Les pouvoirs publics observent seulement qu’au début des années 1960 les longs trajets en stop sont en net recul. Mais la lecture de cette histoire ne devrait pas s’arrêter à ce déclin pré-soixante-huitard, ni le prolonger jusqu’à nos jours.

Si l’idéal sécuritaire continue d’animer une certaine actualité et certains imaginaires, il ne sera jamais le seul maître à penser. S’intéresser de plus près aux autre-stoppeurs et stoppeuses, ainsi qu’à leurs hôtes mettrait sûrement en lumière des idées qu’ils ont en commun avec leurs semblables des années 1950 et bien d’autres encore.

Elaborer ensemble un nouveau mythe de la route implique de ne plus se tourner les pouces mais de les lever, sans attendre !

Martin Reiser


Sources

Houte, Arnaud-Dominique. « Le temps de l’auto-stop. Liberté, mobilité, sécurité en France des années 1930 aux années 1970 », 20 & 21. Revue d’histoire, vol. 148, no. 4, 2020, pp. 3-15.

Studeny, Christophe. « Une histoire de la vitesse : le temps du voyage”. Hubert, Michel, et al.. Mobilités et temporalités. Bruxelles : Presses de l’Université Saint-Louis, 2005. (pp. 113-128) Web.

Dubar, Claude. « Temporalité, temporalités : philosophie et sciences sociales ». Les temporalités dans les sciences sociales. Temporalités, n°8 2008.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s