S’émerveiller pour défendre le vivant

L’émerveillement, c’est quatorze lettres qui éveillent nos papilles, affolent nos narines et écarquillent nos yeux ; quatorze lettres, qui nourrissent nos oreilles, et régalent nos mains. L’émerveillement, c’est cette sensibilité à la Nature qui disparaît au fil des années pour laisser place à la complaisance, la lassitude et l’enfermement. Comment expliquer la disparition de cette alchimie sensorielle ? La perte de l’émerveillement serait-elle la cause du délaissement de la nature ? Voyage au cœur de nos cinq sens.

Les enfants sont des professionnels de l’émerveillement. Le soleil qui se couche dans une marée de couleurs, l’odeur d’une rose, la légèreté d’une vague qui surprend les orteils, le miaulement d’un chaton, la neige découverte par la fenêtre un matin, ou simplement l’explosion d’un fruit en bouche sont l’occasion de regards enfantins qui s’illuminent et de sourires qui grandissent. Le monde des enfants est rempli d’émerveillement. Leur aptitude à la surprise et leur disponibilité à l’inattendu demeurent intactes. Et puis un jour, ils tombent de haut. Le coucher de soleil, la mer, et la neige ne sont que des choses banales qui ponctuent notre vie. Les chats et les fruits inondent notre quotidien. L’innocence est perdue, l’habitude s’installe, les miracles s’évanouissent, les enfants grandissent et la nature se dégrade. Toutefois, « La nature est une bibliothèque à lire et à décrypter et non pas à lire et à brûler », martèle le photographe Guillaume François. Et si cette perte de sensibilité était liée à la crise environnementale qui menace nos sociétés ?

Photo : Sylvère Petit

La crise de la sensibilité

Quels liens tissés entre la crise écologique que nous traversons et l’esthétique environnementale ? S’ils peuvent sembler fragiles, ils sont bien réels. Bien que l’urgence climatique apparaisse d’abord comme une crise économique et politique — qui met en danger le sort des générations futures, les bases de notre subsistance, ainsi que la qualité de nos existences dans des environnements souillés — elle est aussi une crise des vivants.

De la sixième extinction des espèces, en passant par la fragilisation des dynamiques écologiques,  sans oublier la réduction des potentiels d’évolution de la biosphère, tous ces indicateurs témoignent que « notre maison brûle » et que « nous regardons ailleurs ». De fait, « la nature, mutilée, surexploitée, ne parvient plus à se reconstituer, et nous refusons de l’admettre », s’inquiétait Jacques Chirac lors d’un discours à Johannesburg, en 2002.

Cette crise serait donc liée à autre chose, de plus discret, et peut-être plus fondamental. La crise écologique actuelle, plus qu’une crise des sociétés, plus qu’une crise des vivants, est une crise de l’émerveillement, une crise de nos relations au vivant, une crise de notre sensibilité à l’égard du monde vivant.

Dans un entretien au Monde en 2020, l’écrivain et philosophe Baptiste Morizot analysait cette crise de la sensibilité : « elle désigne en fait l’appauvrissement des mots, des capacités à percevoir, des émotions et des relations que nous pouvons tisser avec le monde vivant.  Nous héritons d’une culture dans laquelle,  dans une forêt,  devant un écosystème, on « n’y voit rien »,  on n’y comprend pas grand-chose, et surtout, ça ne nous intéresse pas :  c’est secondaire, c’est de la « nature », c’est pour les « écolos », les scientifiques et les enfants, ça n’a pas de place légitime dans le champ de l’attention collective, dans la fabrique du monde commun. »

Une pensée que partage également le photographe et réalisateur Sylvère Petit : « J’appartiens au courant de pensée de Baptiste Morizot. Aujourd’hui quand on pense à l’émerveillement, on est immédiatement renvoyé au prisme de la nature bucolique avec oiseaux et petites fleurs, au monde de l’enfance. Mais l’émerveillement de la nature, c’est bien autre chose. Nous nous retrouvons confrontés aujourd’hui à un problème de langage.  La langue scientifique, qui est la langue dominante aujourd’hui, est riche et passionnante, mais elle peut aussi désincarner et dépoétiser le réel. C’est pourquoi il nous faut oser chercher de nouvelles grammaires, avec des mots, des images, pour élargir le champ de l’émerveillement. » Passionné par la nature depuis l’enfance, Sylvère Petit a toujours été inquiet pour la nature. « Enfant, j’étais en colère. Dans les années 1980-90, personne ne prenait vraiment cela au sérieux, les gens souriaient. Il aura fallu attendre le début des années 2000 où, petit à petit, les milliards de statistiques alarmantes ont enfin été dévoilées au grand public, se désole-t-il. J’ai toujours porté en moi cette colère et cette injustice, car nous sommes tous des vivants parmi les vivants. » Bien que cette prise de conscience de l’extinction des espèces et du dérèglement climatique ait été tardive, le réalisateur se réjouit :

« C’est une chance, même si c’est compliqué, on aborde enfin les sujets majeurs, on entend enfin la voix de scientifiques, de philosophes et de naturalistes dans les grands médias. C’est fabuleux. »

Photo : Bastien Riu

Pour éveiller les consciences, «il est primordial d’aborder la notion de nature et d’émerveillement dès le plus jeune âge car c’est quelque chose qui est en nous, qui est formaté et qui disparaît à mesure que l’on grandit, contrairement à d’autres cultures » détaille le photographe Guillaume François. L’émerveillement serait-il en fait une question d’éducation ? L’intégrer dans nos cursus scolaires favoriserait-il la protection de la nature ? Une hypothèse en laquelle veut croire Thomas Delahaye, photographe : « Nous ne sommes pas tous égaux face à l’émerveillement quand on voit la cruauté infligée à la nature et à certaines espèces. Il faut sensibiliser la population dès son plus jeune âge ». « Dès qu’on connaît, on a envie de protéger. On ne peut pas protéger quelque chose qu’on ne connaît pas », poursuit Fabien Dubessy, photographe également.

Grues cendrées en Haute Marne. « C’était la nuit, il faisait -5°C, j’étais allongé au bord d’un lac et les grues sont venues vers moi. Au fur et à mesure que le jour se levait, leur chant résonnait, le brouillard se dissipait, et les formes fantomatiques que je distinguais à peine au début devenaient de plus en plus nettes. » © Fabien Dubessy
 

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Image à la Une : Sylvère Petit

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