Les chœurs d’Auschwitz – Survivre par la musique dans les camps de l’horreur

Pendant la seconde guerre mondiale, de nombreux déportés ont pu échapper à la mort en intégrant les orchestres des camps. Parmi eux : le choeur des femmes d’Auschwitz.

« Peut-être que notre musique était nécessaire pour tenter de rivaliser avec la mort, alors que les mots n’étaient pas assez grands pour tout dire des souffrances infinies des femmes, des hommes, des enfants. J’attendais mon tour. La mort me guettait. »

Violette Jacquet-Silberstein a 17 ans lorsqu’elle pose le pied au camp d’Auschwitz-Birkenau. Avant d’entrer dans cette usine de la mort, sa vie tournait autour de ses cours au lycée du Havre, de ses rires avec son amie Josette, des concerts de Charles Trenet et l’étude du violon. Une étude qu’elle suit d’ailleurs de manière assez nonchalante. Guidée par Henri Lhomel, deuxième violon de l’orchestre du Grand Théâtre du Havre, elle estime ne pas être une virtuose. Mais sa mère insiste : « Apprends, ma petite, apprends à jouer. On ne sait jamais ce qui peut arriver. La musique un jour sera peut-être ta bonne étoile. » Elle ne croyait pas si bien dire. En 1942, la jeune femme devient le matricule 51937. Séparée de ses parents dès son arrivée à Auschwitz, elle ne garde comme dernier souvenir de son père que la vision de l’homme montrant « ses mains fines de tailleur » aux Allemands : « je ne devais plus jamais le revoir, ni rien savoir de lui et de ses derniers moments de vie. » Quant à sa mère, elle est gazée trois heures après leur arrivée. Commence alors pour Violette un quotidien indicible, bercé par la mort, l’odeur de la chair brûlée et les émanations de zyklon B. Ses nouvelles amies sont recrutées au sein d’un mystérieux regroupement, l’orchestre des femmes d’Auschwitz, et l’encouragent à tenter sa chance. Violette, qui n’avait jamais voulu devenir une virtuose, est sans grande surprise refusée après son audition.

Mais quelques semaines plus tard, on la rappelle. L’orchestre a une nouvelle chef. Elle peut retenter sa chance. C’est ainsi que Violette se retrouve à jouer un air de l’opérette Comtesse Maritza devant une femme pour le moment inconnue. Malgré son besoin d’entrainement, cette dernière prend la jeune fille à l’essai et finit par l’intégrer officiellement à l’orchestre. Cette femme s’appelle Alma Rosé. Et elle va lui sauver la vie.

Un orchestre à Auschwitz : collaboration ou résistance ?

Alma Rosé est une violoniste virtuose juive autrichienne. Nièce du grand musicien Gustav Mahler et fille du premier violon de l’Orchestre philarmonique de Vienne, elle avait fondé avant la guerre un orchestre entièrement féminin qui se produisait dans toute l’Europe. En 1943, cette grande brune à la beauté fascinante est internée à Auschwitz. L’orchestre, qui vient d’être créé à la demande des SS, est alors dirigé par Zofia Czajkowska, une professeure de musique d’origine polonaise. Grâce à son nom prestigieux, Alma prend sa place quelques semaines à peine après son arrivée au camp. Elle recrute alors toutes les femmes ayant un minimum d’expérience en musique. Qu’importe qu’elles soient professionnelles ou simple amatrices : elle les fera toutes jouer, coûte que coûte. Tour de Babel musicale, l’orchestre réunit aussi bien Violette Jacquet-Silberstein au violon que l’Allemande Esther Bejarano à l’accordéon ou encore la voix française de Fania Fenelon. Les jeunes femmes jouent le dimanche pour le plaisir des SS ou encore à l’arrivée des déportés. Esther Bejarano, cette pianiste de 18 ans qui s’adapta à l’accordéon dans le camp, raconte : « les gens faisaient signe par les fenêtres du train. Ils se disaient que s’il y avait de la musique, ça ne pouvait pas être si grave. Ça, c’était la chose la plus dure. » Le pire pour elle : l’orchestre est obligé de jouer le long des quais pour apaiser les détenus transférés vers les chambres à gaz. Au milieu de l’horreur, on joue du Brahms, du Mozart, du Berlioz, du Beethoven, ou encore du Schubert, du Bach, du Strauss. Pour certains détenus, cette beauté au cœur de la mort est insupportable. Son paradoxe la rend plus terrible encore. Plus tard, la poétesse Charlotte Delbo dira « les entendre, là, était intolérable. »  L’existence de cet orchestre ne manque évidemment pas de faire polémique. En cause : le statut de privilégiée attribué aux chanteuses et musiciennes. Faire partie de ce block confère en effet de nombreux avantages : elles sont certaines de ne pas être envoyées à la mort, ont des sous-vêtements, des draps, des toilettes privées, davantage de nourriture, un travail moins physique. Sans doute faut-il relativiser cependant la notion de privilège telle qu’elle pouvait être entendue à Auschwitz. En 1944, on reproche à Alma Rosé de posséder une cellule « de luxe ». Celle-ci faisait 2.5 mètres sur 3.

Faut-il réellement attribuer à cet orchestre un jugement de « résistance » ou de « collaboration » ? Il est vrai que les musiciennes bénéficièrent d’un statut en apparence moins terrible. Le compositeur Bruno Giner considère que la musique avait été placée « au cœur de la barbarie et intégrée au système concentrationnaire comme un élément indispensable à son fonctionnement. »  Mais que signifie « moins terrible » à Auschwitz ? Surtout, la musique n’était-elle pas cette seule chance, infime mais donnée, de survie ? Pour Esther Bejarano « à Auschwitz si vous ne faites pas ce qu’on vous dit, alors c’est la peine de mort immédiate. (…) J’ai toujours dit à mes copines : il faut qu’on survive. »

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