Bi’Cause : « Il y a tout un travail de plaidoyer sur notre existence et notre visibilité »

Depuis de nombreuses années, les différentes identités sexuelles font entendre leurs voix. Le 23 Septembre, c’est la Journée Internationale de la visibilité de la Bisexualité. A cette occasion, nous avons rencontré Vincent-Viktoria Strobel, co-porte parole de Bi’Cause, association de défense de la visibilité et des droits des personnes bisexuelles et pansexuelles. Nous avons parlé de cette journée de mobilisation, de la condition des personnes bisexuelles et pansexuelles et des revendications de Bi’Cause.

Vincent-Viktoria Strobel, co-porte parole de Bi’Cause

Pierre Courtois–Boutet : Pouvez-vous nous présenter cette association ?

Vincent-Viktoria Strobel : Bi’Cause existe depuis 1997. C’était initialement « l’association pour la cause bisexuelle » (d’où Bi’Cause) et depuis 2017, c’est devenu « association bi, pan, et plus ». C’est une association qui se place sur tout le spectre bisexuel ou biromantique, pansexuel, panromantique et aussi ouverte à tout ce qui n’est pas mono-sexualité. C’est-à-dire, tout ce qui est différent de l’hétérosexualité et de l’homosexualité. C’est à la fois la plus ancienne et la seule association nationale sur ce créneau-là.

PCB : Regrettez-vous que Bi’Cause soit la seule ?

VVS : On regrette toujours parce qu’on n’est pas assez fort pour couvrir tout le territoire ! On a une association amie à Toulouse, qui s’appelle « To bi or not to bi » qui existe depuis 2015. On adhère à To bi or not to bi et elle adhère à Bi’Cause (adhésion croisée), mais pour le reste, il y a quelques collectifs qui peuvent exister ici ou là. Également au sein du Mag Jeunes LBGT+ où nous avons également une adhésion croisée, qui ont un collectif. Donc, oui, on le regrette (d’être la seule association dans ce créneau-là, NDLR)

PCB : Et comment est-ce que vous l’expliquez ce manque d’associations de défense des droits des personnes bisexuelles ou pansexuelles au niveau national ou même local ?

VVS : C’est à la fois un manque historique de visibilité mais aussi de prise en compte de la spécificité, dans les anciennes années, de la bisexualité. C’est-à-dire qu’à mon époque, étant né en 1955, l’éclosion du mouvement FHAR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, NDLR), du mouvement homosexuel à la fin des années 60 et au début des années 70, s’est fait sur l’homosexualité alors qu’il y avait même dans son sein des personnes qui étaient bi. Mais, ce qu’il fallait, c’était renverser la table l’homophobie légale, ce qui a été fait en 1981, et de tous les aspects de l’homophobie ordinaire, le mariage… C’est un long chemin entre 1981 et la dépénalisation, 2013 (ouverture du mariage aux personnes de mêmes sexes, NDLR) et ce chemin n’est pas terminé, notamment sur la question des trans(genre). Dans ce cadre-là, la bisexualité, qui ne relève pas de l’un, qui ne relève pas de l’autre, suspect pour les uns, déviant pour les autres, ou encore objets de fantasmes… La bisexualité ne fait pas communauté, ne fait pas droits de cité. Dans les années 2010, dans une association généraliste LGBT, une étudiante en sociologie a observé, interrogé et sorti un document qui s’appelle « Le placard bi ». C’est-à-dire, avec la fameuse notion « coming-out », sortir du placard, comment dans ses associations, on est en tant que bi, au début des années 2010, dans le placard ! Il y a quatre ans, le 23 septembre 2017, à cinq associations, nous lancions une enquête nationale sur la biphobie (entendu biphobie, panphobie). Et c’est ce rapport que nous allons présenter dans trois jours à l’espace Jean Dame. C’est-à-dire que Bi’Cause, mais aussi des associations généralistes qui ont des tas de choses à faire, nous avons mis plus de trois ans à rédiger un rapport à partir de données chiffrées qui s’arrête à mai 2018. La version qui va sortir le 23 septembre ne sera pas complètement finalisée, mais les 3 625 réponses sont significatives, donnent du contenu. Mais se mettre autour de la table pour aboutir à ce rapport n’a pas été évident.

PCB : Et pourquoi cela n’a pas été aussi évident ?

VVS : Pour des tas de raisons. Quand on prépare des marches des fiertés, on fait passer prioritairement ce genre de questions par rapport aux autres. Quand on est, comme les ActupieNNes (scission d’Act Up-Paris, NDLR), sur les questions du don du sang, que l’on voit, avec les autres associations, les institutionnels sur ce qui est vraiment le cœur fondamental de leurs activités… On attend que Bi’Cause puisse relancer la mécanique et le fait d’être la seule association, c’est-à-dire très sollicitée, par les uns et les autres fait aussi que l’on a du mal à faire aboutir quelque chose aussi monumental que cela.

PCB : On parle de bisexualité et de pansexualité. Peut-on donner une définition simple de la pansexualité ?

VVS : La définition la plus simple, et c’est celle que l’on a mise dans notre manifeste, validé par le premier artiste français s’étant déclaré pansexuel en 2011 sur un blog du Nouvel Obs, c’est « être attiré par une personne sans considération du genre ». La pansexualité dépasse la question du genre, soit la question du sexe de la personne ou des personnes par laquelle ou lesquelles on est attiré ou avec qui on est en relation. Alors que, pour nous, la bisexualité, ça n’est pas comme ce que l’on voit dans certaines définitions, « être attiré par les hommes et les femmes ». Cela fait presque plus de 20 ans que nous n’avons plus cette définition-là au sein de Bi’Cause. A l’époque, on disait que la bisexualité était « être attiré par des personnes de tous sexes et de tous genres ». Le côté « tous genre » pouvait être mal interprété, donc on a dit « être attiré par des personnes relevant de plus d’un genre ». Cela peut être d’être attiré par des hommes, des femmes, des personnes non-binaires. Par contre, le genre de la personne, fantasmé ou réel, pour une personne bisexuelle, ça importe. Contrairement à une personne pansexuelle. Mais, on est réellement dans le trait de crayon très fin. Ce qu’on essaye de faire, c’est, vis-à-vis des institutionnels, qui sont ouverts déjà à la question de la bisexualité, comme la DILCRAH par exemple (Délégation Interministérielle à la Lutte Contre le Racisme, l’Antisémitisme et la Haine anti-LGBT, NDLR), on va leur parler un peu plus de pansexualité. D’autres qui connaissent moins, on va rentrer par le prisme de la bisexualité, car on peut s’appuyer sur une directive du Conseil de l’Europe qui intègre la bisexualité. Quand on rencontre quelqu’un qui nous dit « pour moi, la bisexualité n’existe pas » ou « c’est juste une passade », on peut lui objecter le Conseil de l’Europe (qui reconnait la bisexualité au même titre que l’homosexualité ou l’hétérosexualité, NDLR). Mais si on ne mettait pas en avant la pansexualité, il y aurait tout une partie des identités, des vécus, de la façon dont les personnes se reconnaissent, eh bien, on passerait à côté. Ce qui ne serait pas juste, parce que justement, cela fait assez longtemps que… Je me rappelle d’une Bi’Causerie que l’on avait fait en 2013 où on concluait que la bisexualité et la pansexualité étaient très voisins.

Logo de l’association Bi’Cause

PCB : Le 23 septembre, c’est la Journée Internationale de la visibilité de la bisexualité. Quelles sont les revendications que vous portez aujourd’hui concernant la bisexualité ?

VVS : On a apporté des revendications au sein de l’inter-LGBT (association de plusieurs collectifs/associations défendant les droits des membres de la communauté LBGT+, NDLR), qui est comme notre maison, notre caisse de résonnance. A la fois pour que des institutionnels intègrent pleinement la bisexualité en s’appuyant sur la résolution du Conseil de l’Europe, mais également sur la visibilité de la pansexualité, sur le fait que les programmes intègrent ces questions-là. Mais aussi, si on voit le 23 et le 26 septembre les personnes de la DILCRAH, on va sortir nos agendas pour se rencontrer et travailler dans le concret. Et on ira les rencontrer avec nos amis/amies de l’inter-LGBT, qui ont l’habitude de travailler avec la DILCRAH sur le plan Moreno (plan national d’actions pour l’égalité des droits, contre la haine et les discriminations anti-LGBT+, présenté par Elisabeth Moreno, ministre déléguée auprès du Premier ministre, chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l’Egalité des chances, NDLR), pour faire concrètement avancer les choses. En fait, la bisexualité ne va pas mettre en avant des droits comme le droit au mariage pour les personnes bisexuelles, mais plutôt des mécaniques pour qu’à la fois, la bisexualité et la pansexualité soient reconnues, que l’on mette du contenu derrière, notamment dans les plans gouvernementaux. Et puis, comme notre définition de la bisexualité inclus la question de la non-binarité, eh bien nous sommes aussi en phase avec tout ce qui relève des revendications sur la transidentité. Parce que quand on est dans une définition de la transidentité, là aussi on a deux possibilités : une personne trans(genre, NDLR) peut être binaire ou non-binaire. Ce sont des choses qui s’articulent. Je suis une personne trans non-binaire. Cela veut dire que je ne vais pas faire changer mon sexe à l’état civile, car je préfèrerais qu’il n’y en ai pas, purement et simplement. J’aimerai qu’il n’y ait pas de 1 ou de 2, parce que cela ne me correspond pas. Si on met un 3 pour les non-binaires, je le prendrai très facilement. Sauf que la question de la non-binarité, par exemple dans le domaine sportif, est au tout début de l’analyse et de l’approfondissement. Commencer à travailler avec les institutions sur cette définition de la bisexualité et par osmose sur la non-binarité… Mais pas seul ! Parce qu’on ne représente pas, nous (Bi’Cause, NDLR), la non-binarité. Il y a des tas d’associations qui sont sur ce créneau-là. En discuter avec les pouvoirs publics, c’est intéressant. On pense aussi, quand le rapport d’enquête sera publié, à aller en région, avec les centres LGBT+ de régions, des associations, des partenaires comme SOS Homophobie, le Mag Jeunes LBGT, voir des correspondants de presses régionaux… Il y a tout un travail de communication, de plaidoyer sur notre existence et notre visibilité. Le logo international de cette année est « 2021, bi plus visibility day ». C’est-à-dire qu’internationalement, on n’est pas des OVNI. La question de l’articulation entre bisexualité historique hommes et femmes et l’ouverture à plus large, est très rependue, dans tous les cercles militants, associatifs, collectifs, intellectuels sur la planète qui, à l’origine se situe sur la question de la bisexualité.

PCB : Quelles sont les actions prévues le 23 et le 26 septembre ?

VVS : Le 23, à l’espace Jean Dame, c’est une initiative publique, mais dans un espace clos, avec la présentation de chiffres clés du rapport d’enquête, et aussi une interaction avec des citations, commentaires du rapport. Parce que, dans ce rapport, il y avait environ 80 questions. Et on pouvait commenter librement sur ces questions. Donc, à chaque fois que l’on ouvrait la question à « autres… », on ouvrait aussi à plusieurs commentaires. Il y a une grande richesse de réponses. Ensuite, on repassera à quelque chose que l’on a déjà fait le 1er juillet, avec la diffusion d’un court-métrage réalisé avec l’inter-LGBT et l’association de professionnel de réalisation, qui s’appelle « Pan : pas une mode ! ». Dans les commentaires du rapport par exemple, on voit des personnes s’exprimer, notamment par le vecteur des sites de rencontres et des réseaux sociaux, s’exprimant à la fois, notamment des femmes, les stéréotypes extrêmement répandus chez les hommes hétéros cis-genre (en accord avec leur genre assigné à la naissance, s’ « opposant » de part cette définition, aux personnes transgenre ou non-binaire, NDLR) comme le « plan à trois », du type « viens avec ta copine parce que j’adore ça »… On a pu voir 130 commentaires abordant ce sujet sur 3 600, alors qu’il n’y avait pas de questions spécifiques là-dessus. Mais il y en avait aussi sur la question de l’invisibilisation dans les associations, et rejet par les sites de rencontres en provenance de personnes homosexuelles, et en particulier les femmes, qui sont majoritaires dans les répondants de l’enquête. Il y a pas mal de femmes qui notent des commentaires, désobligeant, biphobe, de la part de lesbiennes, avec comme argument « d’être une lesbienne qui ne s’assume pas ». Une femme explique qu’elle se présentait comme bisexuelle, mais qu’elle se prenait des commentaires, donc elle s’est présentée comme lesbienne et cela n’a rien donné. Elle a fini par se désinscrire des sites de rencontres. Lire un commentaire comme cela face à une assemblée donne des éléments qui concrétisent des chiffres. 69% de répondantes/répondants ont subis, au moins une fois dans les deux ans qui ont précédés, une agression verbale, 10% des agressions physiques et 3% des agressions sexuelles. On n’est donc pas dans l’anecdotique. On est dans des chiffres importants. Concernant le 26 septembre, on espère une dizaine d’associations qui y appellent. L’année dernière, on n’était pas loin de la vingtaine… On a potentiellement des personnes qui vont s’exprimer qui, sauf une, ne sont toutes pas exclusivement sur ce créneau-là. Par exemple, SOS Homophobie est sur le créneau généraliste. Elle est certes sur la « phobie », mais plutôt sur généraliste. Mag Jeunes LGBT + également, ou une association professionnelle des ministères sociaux, qui va certainement être dans les associations co-appelantes, ou encore le collectif « archives LGBT+ »… Toutes ces associations, si elles veulent apporter une parole, leurs contributions sur la question de la biphobie, panphobie, visibilité bisexuelle ou pansexuelle, elles sont bienvenues. La DILCRAH, la mairie de Paris sont bienvenues. L’année dernière, la journée du 23 était faite pour le plaisir de se retrouver, avec les différents confinements… Cette année, ça le sera également, avec une pandémie qui est en train de reculer, mais avec également ce rapport d’enquête dont on espère qu’il va changer les choses, être un levier. Pour que ces cinq prochaines années soient dans une réelle prise en compte de la question bi, pan et plus.

Propos recueillis par Pierre Courtois–Boutet

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