Sanglot perdu (2)

Chaque vendredi, une nouvelle ou un bout d’histoire…

Pour (re)lire le premier épisode, c’est par ici!

Il ne l’avait pas vu venir.

  • Je sais ce que vous ressentez. Mais ne restez pas là. Elle n’aurait pas voulu que vous la rejoignez si vite.

La pluie lui battait dans le dos, mais il commençait seulement à s’en apercevoir. Lentement, au fur et à mesure que l’autre parlait, il sentait l’eau percer ses vêtements, s’engouffrer sous son col. Son corps se figeait jusqu’aux os.

Il avait parlé d’elle.

  • Allez, elle a besoin d’être seule. Vous le savez bien, non ?

Il l’avait saisi par le bras. Sa poigne à lui était différente. Il le comprenait. Ses gants en cuir laissaient s’échapper la chaleur d’une chaire humaine.

  • Suivez-moi. Je vous emmène.

Il hésita. Puis son corps se mit à suivre l’homme. Ses jambes s’étaient mises à avancer, commandées par elle-même. Il marchait. Pour la première fois, il la quittait à tout jamais.

Au moment où ils franchissaient la sortie du cimetière, il se retourna une dernière fois. Là-bas, trop loin, à l’endroit de la tombe, il sentait encore les effluves délicieuses de la fleur qui expirait. Elle allait partir.

Lorsqu’il détourna les yeux, une goutte de pluie caressa la commissure de ses lèvres et s’engouffra dans sa bouche. Sur sa langue, elle avait une senteur de sel.

 Il ne connaissait pas le café où il l’avait emmené. C’était une sorte de vieille taverne à l’anglaise, aux fenêtres à demies fermées, seulement éclairée par les rares rayons qui parvenaient à percer les rideaux. L’endroit était presque désert. Les cigarettes des derniers buveurs traçaient des volutes de fumée qui dansaient au milieu de l’unique pièce, propageant une odeur âcre et enveloppant chacun dans leur cocon de solitude. On somnolait au-dessus des verres. Quelques-uns au fond s’étaient endormis, et la chaise ployait sous leur poids, menaçant de s’écraser sous les tables. L’endroit tout entier semblait être plongé dans le sommeil. Parfois, on entendait un tabouret racler le sol. Une silhouette se levait dans l’ombre, avançait sans un mot sur le parquet vermoulu. Il déposait une pièce sur le comptoir. Puis il partait. On entendait juste le vacarme de la pluie qui se jetait sur la porte au moment où il disparaissait. Leur solitude creusait le temps et rendait leur vie semblable à l’infini terrible qui trouble les regards.

L’homme regardait le plafond. Des mouches faisaient la ronde autour de la lampe éteinte. Leur danse projetait une musique étrange, semblable à une vibration plaintive.

Il avait retiré son chapeau. Il distinguait à présent sa mâchoire carrée, ses lèvres pleines comme celles d’une femme. Le visage était déjà tendu par les années. Quelques cernes furtives soulignaient les yeux bleus au regard d’acier. Il devait avoir son âge au moins. Il semblait voir des reflets argentés à travers ses mèches blondes.

  • Ne me fixez pas comme ça mon vieux. On dirait que vous allez me tuer.

Lui n’avait pas encore le front dégarni. Finalement, il était sûrement un peu plus jeune.

  • Ne cherchez pas à enregistrer mon visage. Nous ne nous sommes jamais vus. Et au moment où vous sortirez d’ici, je mettrais ma main au feu que vous ne chercherez jamais à me revoir.

On déposa devant l’homme un verre de whisky, chez lui un café.

Il avait oublié qu’il avait commandé un café.

  • Vous savez… Je ne savais pas si c’était le bon moment pour vous le dire. Je me disais que vous préfériez être seul. Etre seul et continuer à croire. Et puis, quand je vous ai vu prendre racine tout seul devant la tombe, j’ai eu un peu peur que vous vous laissiez mourir. Et vous voyez, ça m’embêterait beaucoup que vous mouriez de sitôt.

Il y a des voix qui sont comme des berceuses. Des voix qui endorment, qui vous emportent. Des voix qui enivrent. Les plus dangereuses sûrement. Elles vous emportent de nulle part et vous font atterrir là où elles veulent. Loin d’ici, souvent. Il se laissa un moment emporter par cette voix, puis, brusquement, il s’échappa de l’emprise de son rêve.

  • Croire ? Mais croire quoi ?

L’autre leva vers lui ses grands yeux d’un bleu tendre

Et un peu désolés.

  • Je suis confus, figurez-vous qu’il y a des années que je le cherche.

Elle le regardait à travers le rayon de la bibliothèque. Il serrait entre ses mains blanches le même ouvrage qu’elle s’évertuait à chercher.

  • Eh bien, tant pis, sourit-elle. Dostoïevski m’attendra encore un peu.

Il eut un sourire lui aussi. Il était étrange son sourire. On aurait dit que c’était un sourire qui le regardait. Un sourire qui le scrutait bien plus encore que ses yeux. Il se rapprocha un peu de l’ouverture qu’il avait faite en prenant le livre dans le rayon. De là, elle sentait son odeur. Une odeur d’homme. Une fragrance mêlée de sueur, d’encre et d’un peu d’alcool. Du tabac aussi. Elle trouvait ça beau, l’odeur du tabac. 

  • Vous venez souvent ici ?

Elle secoua la tête. Sa voix l’empêchait de parler. Elle n’en avait encore jamais entendu de semblable. C’était comme si un songe s’échappait d’entre ses lèvres toutes les fois qu’il les ouvrait. Inconsciemment, elle fixait cette bouche blanche, attendant qu’elle parle encore.

Elle faisait une sorte de moue lorsqu’elle ne parlait pas. Comme une éternelle attente qui ne veut que s’ouvrir encore.

  • Si je vous offre un verre, vous me pardonnerez de vous avoir enlevé Dostoïevski ?
  • Croire qu’elle vous aimait encore. Croire qu’elle vous ait jamais aimé.

Il le regarda sans rien dire, sans comprendre d’ailleurs. L’odeur du tabac lui donnait mal à la tête et l’empêchait de se concentrer sur la voix de l’homme. Il lui semblait qu’il était loin.

Là-bas, une ombre remuait. On se réveillait sans doute.

  • Je suis désolé de vous le dire comme ça. Je savais bien que ce n’était pas le bon jour. Mais je me suis dit… Peut-être que ça vous aiderait à l’oublier ?

En fait, il faisait trop chaud. Il ne voulait plus dormir. Et puis, il y avait le café qui refroidissait, juste sous son nez. Il n’allait pas le laisser refroidir.

  • Vous savez, je ne sais pas trop comment on doit agir dans ces moments-là… Mais il paraît que c’est à moi de parler, non ? Alors, qu’est-ce que je pourrais vous dire ?

Il n’était pas obligé de répondre. Il pouvait juste boire son café, tranquillement, s’enfoncer dans sa chaise sans ouvrir la bouche. Oui, c’était très bien comme ça. Ça ne valait pas la peine d’angoisser de cette manière. Il allait prendre sa tasse, se reposer, faire semblant de l’écouter. Il pourrait même hocher la tête de temps en temps, comme ça, pour lui faire croire qu’il l’écoutait. Oui, ça marchait bien, ces choses-là. Elle faisait ça tout le temps.

  • Je pourrais vous dire que je suis désolé, enfin… en même temps, est-ce que c’est de ma faute ? Non, non bien sûr. Je ne dirais pas que c’était de la sienne non plus, d’ailleurs. Et puis, on ne dit jamais que c’est de la faute des morts. Il parait que ça porte malheur. Des trucs idiots, de la superstition vous me direz… Mais bon, je ne préfère pas. C’est un principe. On ne réveille pas les morts quand on les a aimés.

Le café était imbuvable. Un mélange d’eau et de… Est-ce qu’il avait dit qu’il l’aimait ?

  • En plus, on ne peut pas dire que ce soit si grave que ça. Ce sont des choses qui arrivent. Amusez-vous à regarder les couples qui passent dans la rue. Il y en a toujours un des deux qui regarde dans une direction différente. Un couple, c’est trop officiel, ça vieillit. Alors un mariage…. ça fait peur, parfois, un mariage. Et puis, c’est un symbole, pas une réalité. Et la réalité, c’est dans les coulisses qu’on la joue, pas sur le devant de la scène.

Il ne comprenait pas toutes ces histoires. Ces histoires de scène, de jeu, de couple, de mariage. Pourquoi est-ce qu’il lui parlait de mariage ? Sa femme était morte. Il savait bien qu’elle était morte. C’était lui qui l’avait retrouvée. Elle était par terre dans la cuisine. Une crise cardiaque, sans doute. Les médecins avaient indiqué un suicide. Overdose de médicaments. Mais ils se trompaient. Elle avait toujours été de santé fragile. Les nerfs avaient lâché, et puis le cœur avec, voilà tout. C’était évident qu’elle était morte d’une crise cardiaque. D’ailleurs, on lui avait toujours dit qu’elle partirait comme ça.

  • Et puis voilà, c’est arrivé. Je l’ai rencontrée, elle m’a rencontré… Le propre des amours terrestres, vous voyez ? Et puis… qu’est-ce qu’on pourrait dire de plus ? On a eu une belle histoire, vous savez. Elle en avait besoin. Peut-être même qu’elle vous aurait quitté si elle ne m’avait pas eu. On ne peut pas savoir comment ça se serait passé… ça aurait été pire, sans doute.

Il avait renversé du café en voulant reposer la tasse. Il était froid. Tant pis. De toute façon, il ne voulait pas le boire. Il y avait de grandes chances qu’il soit empoisonné.

(à suivre)

*titre en hommage à Jules Laforgue

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