Sanglot perdu (4)

Chaque vendredi, une nouvelle ou un bout d’histoire…

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  • Oui, mon amour, tu as raison. Restons comme ça. Ça vaut mieux.

Il avait commencé à le regarder pour de vrai. Sans rien dire, il scrutait ses lèvres, essayait d’imaginer sa femme se pendre à son cou. Est-ce qu’il avait vraiment valu mieux que lui ? Est-ce que c’était plus facile de l’embrasser ?

  • Vous vous trompez. Elle m’aimait. Elle me l’a dit.

L’autre secouait la tête. Il avait un air un peu triste. Lui aussi devait penser à elle. Mais pas de la même façon. Ce n’était pas son mari, lui. Seulement le mari de l’ombre. Celui qu’on n’ose pas montrer, celui qu’on veut cacher. Qu’est-ce qu’un amant sinon la croyance de l’amour, une folie, un désespoir ? On n’épouse pas dans l’ombre quand on aime. On le glorifie, on le magnifie ; c’est une exaltation et pas une inhumation. Et puis elle le lui avait dit.

  • Enfin mon vieux, comment savoir si elle vous aimait? Est-ce que vous étiez là ? Est-ce que vous lui demandiez pourquoi elle pâlissait toutes les fois que vous rentriez de vos voyages d’affaires ? Est-ce qu’elle n’était pas un peu plus heureuse ? Allez, vous vous en doutiez bien au fond, non ? Reconnaissez-le, vous l’avez toujours su.

Il aurait pu dire que oui ; mais il aurait menti. Il parait qu’on voit ces choses-là, qu’on les devine au travers des yeux des amours adultères. Que le mensonge renforce les liens du mariage.

Lui, il n’avait pas vu tout ça. Et puis non, elle n’avait pas été plus heureuse. Elle n’était jamais heureuse. Elle disait je t’aime au lieu de dire pardon, ses baisers avaient la fragrance amère des larmes ; même ses étreintes étaient des pleurs. D’ailleurs, elle n’aurait pas été aussi belle si elle avait été heureuse. Elle avait un visage fait pour les soupirs, pour les lamentations ; au mieux pour l’attendrissement. Un sourire lui aurait gâché les lèvres.

Il voulut dire non encore une fois. Il ne dit rien. Il lui semblait que sa tête était pleine de l’écho de spectres muets. Des spectres muets pleins de reproches, d’amertume aussi. Eux non plus ne savait plus quoi penser –alors ils avaient arrêté d’essayer.

Parfois, on devrait s’arrêter de penser. C’est quelque chose de fatiguant. Et puis, ça tue aussi.

C’est pour ça qu’elle était morte. Elle pensait trop. Elle rêvait trop surtout. Elle se nourrissait de ses illusions, de ses espoirs. En se tissant un voile de souvenirs autour de son corps frêle, elle n’avait pas vu qu’elle perdait sa réalité. Elle se savait grosse de songes ; elle n’avait que la peau sur les os. Et même sa peau était blafarde de rêves qui lui collaient au corps.

Alors elle était partie.

C’était normal qu’elle soit partie, d’ailleurs. Et puis, elle ne s’en était même pas rendu compte, qu’elle partait. Elle avait fait une crise cardiaque. Le cœur. C’est fragile le cœur. Surtout quand on a peur d’aimer.

  • Vous ne dites plus rien ? Vous me croyez maintenant ?

Il le regardait encore. C’est vrai qu’il avait de belles lèvres. C’est sûrement ça qu’elle avait aimé chez lui. Mais il sentait le tabac. Et lui, il n’aimait pas le tabac. C’était peut-être lui qui l’avait tuée. La cigarette, c’est mauvais pour les poumons.

Mais elle ne le connaissait pas. Et elle n’avait pas de problème aux poumons. Elle avait fait une crise cardiaque.

  • Pourquoi est-ce que je vous croirai ? C’est ma femme. Ma femme est morte. Et vous, je ne vous connais pas.

Lui, il voulait rester à côté de la fleur. Elle était sûrement fanée maintenant. Il aurait mieux fait de rester là-bas. Au moins, il aurait été avec elle. Et il aurait cru qu’elle l’aimait un peu.

L’autre soupira, posa brusquement son verre de whisky. Il n’avait pas vu qu’il en avait commandé un deuxième. La chevalière disparut un instant à l’intérieur du manteau. Juste une seconde ; un moment furtif.

  • Et ça ? Est-ce que vous le reconnaissez ?

Il agitait sous ses yeux une médaille de baptême rouillée. Elle était un peu rongée sur les bords. Les enfants mordent souvent leurs médailles.

Mais elle, elle la mordillait toujours. Dès qu’il se mettait à parler de quelque chose d’important, elle avait une expression d’angoisse qui filait dans ses yeux, et puis elle portait la médaille à sa bouche. Comme ça. Sans faire exprès.

  • Ce n’est pas sa médaille.

Il la retourna. Il y avait son nom derrière, inscrit en lettre noires. Bien gravées jusqu’au fond du métal. Comme une blessure. Comme pour lui faire mal.

Elles avaient l’air de sourire. Elles le narguaient, c’était sûr.

De toute façon, il ne l’avait jamais aimée cette médaille. Elle la mettait trop.

En vingt ans de mariage, elle avait plus touché sa peau que lui.

  • Vous n’aviez pas remarqué qu’elle ne l’avait plus ?

Il secoua la tête. Le vide s’était remis à cogner dans sa tête.

C’était le tabac. L’odeur était trop forte.

  • Elle l’avait perdu. Dans le lavabo. Le plombier n’a pas réussi à la récupérer.

C’était normal. Elle était trop petite. Une médaille comme ça, ça ne se retrouve pas facilement.

L’autre s’était tu en face de lui. Il observa la médaille disparaître à nouveau dans la veste. Il eut l’impression que c’était elle qui partait encore une fois.

Elle n’arrêtait pas de partir aujourd’hui. Ça commençait à l’énerver. La prochaine fois qu’elle le quitterait, il lui dirait d’arrêter. Même si elle devait pleurer. Elle n’aimait pas quand il lui faisait des reproches. Mais tant pis. Ça ne durerait pas longtemps. Elle pleurerait un peu. Il la regarderait, parce qu’elle était belle quand elle pleurait. Après, il la consolerait, et puis

Et puis il arrêta de penser.

Renversé sur sa chaise, il observait le coin de la fenêtre qui n’avait pas été recouvert. Il ne le voyait pas. Enfin, si. Peut-être un peu. A quoi bon ?

Il n’aimait pas l’odeur de café froid. Ça le dérangeait. En plus, avec le tabac, il avait la migraine.

L’autre en face ne disait rien non plus. Les mains serrées autour du verre, il le regardait à la dérobée. Il crut voir une larme s’échapper de ses yeux. A moins qu’il n’ait rêvé. En tout cas, il y avait quelque chose qui brillait dans son regard. Quelque chose d’un peu triste.

Puis il baissa la tête, et ils ne dirent plus rien.

La porte de la cuisine claquait parfois. Une odeur de brûlé s’échappait d’entre chaque battement.

Une mouche était tombée du plafond. L’odeur du tabac sans doute.                                                            Il savait que ce n’était pas bon. Même les mouches en meurent.

Sauf elle. Elle, ça avait été le cœur. Juste d’un coup. Comme ça. Le cœur. Rien d’autre.

Il n’y avait presque plus personne dans la pièce. Finalement, il aurait préféré qu’il y en ait plus.

Le silence faisait trop de bruit. C’était un silence qui résonnait. Qui hurlait aussi. C’était un silence qui l’empêchait d’entendre.

Il aurait voulu qu’ils hurlent. Et puis lui aussi, en face. Au lieu de se taire. Pourquoi est-ce qu’il ne parlait plus ? Il aurait au moins pu rire, se moquer de lui. Faire quelque chose.

Le frapper.

Il y a des paroles qui sont les civières du silence.

Elles n’ont aucun sens ; elles ne commencent que pour pouvoir s’arrêter. Et alors tout s’arrête avec elles.

Alors il avait arrêté de parler. Et lui avait arrêté de penser. Et elle avait arrêté de respirer. Ou plutôt non. C’était le cœur. C’était son cœur qui avait arrêté de battre. Et puis son cœur s’était tu aussi. Et elle avait arrêté de pleurer. Elle avait même arrêté de l’aimer.

« Est-ce que je vous dérange ? »

(à suivre)

*titre en hommage à Jules Laforgue

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