« nous ne sommes pas vos faire-valoir »

TRIBUNE. Début octobre, la Mairie de Paris a annoncé la suppression de 1 800 panneaux directionnels dans Paris. Pour Marion Muller et Nicolas Houguet, cette mesure ne prend pas en compte la bonne circulation des personnes en situation de handicap.

Note préliminaire : pour mieux comprendre le propos de cette tribune, vous pouvez lire cet article de Libération.

C’est la nouvelle annonce de la mairie de Paris : environ 2000 panneaux vont être retirés dans les rues de la capitale, puisqu’ils sont jugés obsolètes ou superflus. Un peu moins inquiétant que ce qui avait été compris au départ, à savoir la suppression pure et simple de la signalisation… mais quand même. Du côté des arguments avancés, on retrouve notamment le paysage gâché par ces indications jugées inutiles, et la possibilité pour les personnes en fauteuil roulant de se déplacer plus facilement.

Alors, c’est gentil d’en parler. Même si, en fauteuil roulant, ce n’est objectivement pas la première chose à laquelle on aurait songé. Il y a plus urgent que de servir d’un vague argument pour justifier une mesure qui, si on est indulgent, pourra sembler totalement anecdotique. Les trottoirs, si étroits qu’ils nous mènent souvent à devoir rouler au milieu des voitures. Le métro, presque totalement inaccessible (à l’exception notable de la merveilleuse ligne 14 … car oui, on peut avoir de l’affection pour une ligne de métro, et c’est notre cas). Les ascenseurs de la RATP, souvent en panne sur les lignes de RER. Les commerces, qui souvent jouissent de dérogations assez ubuesques pour demeurer impraticables. Les toilettes auxquelles personne ne pense ; les handicapés étant des êtres purs et sans besoins, quelle utilité cela pourrait-il bien avoir ? On pourrait continuer longtemps cet inventaire à la Prévert, mais vous avez compris le fond du problème. 

Pour autant, jamais au grand jamais, le problème des panneaux en trop n’a effleuré nos esprits de piétons particuliers. Au contraire, même, les panneaux sont nos amis : vous avez déjà essayé de gérer un GPS avec une main sur la commande du fauteuil et un œil sur la route devant vous ? A moins de se doter d’un gadget pour l’accrocher sur le fauteuil et tenir le GPS, on garderait bien tous nos panneaux, s’il vous plaît merci.

Et bien sûr, une pensée pour nos comparses non équipés de roues, mais bien handicapés quand même. Si vous avez déjà des problèmes de repère dans l’espace, autant passer la difficulté en mode expert en retirant petit à petit les panneaux jugés superflus (selon qui ?), puis pourquoi pas les noms de rue ? Vrai Parisien s’oriente avec Waze et la position du soleil …

Alors découvrant cette nouvelle, et passé le “ah… ok… bon”, ça pose diverses questions. Pourquoi les handicapés servent-ils d’arguments à des problèmes qui ne les concernent pas ? Pourquoi sommes-nous réduits à un vague prétexte pour se donner bonne conscience, au milieu d’une société qui ne cesse de nous poser des problèmes autrement plus sérieux ? On parle encore assez peu de la déconjugalisation de l’AAH, des démarches et des efforts à produire pour déculpabiliser, pour dire que l’on surmonte, que l’on est des exemples de courage… Mais si quelqu’un a le malheur de râler contre cette proposition, vous pouvez être sûr qu’il aura droit à un froncement de sourcil, parce que bon, si on a pensé à ça c’est surtout pour les handicapés … 

Vous savez quoi ? On en a marre de votre mépris. On en a assez de faire bonne figure, de s’excuser tout le temps d’être là, de remercier à la moindre aumône que l’on veut bien nous accorder, la voix éperdue de reconnaissance, en se demandant si on mérite vraiment une telle considération. Si le trop-plein de panneaux de signalisation étaient notre plus important problème, alors on serait absolument comblés, or ce n’est absolument pas le cas, et vous le sauriez si vous preniez la peine d’écouter nos revendications. La politique pour faciliter la vie des personnes à mobilité réduite se résume bien souvent à ce genre de blague opportuniste et électoraliste, loin de tenir compte des besoins réels et des vrais sujets. Et non, le handicap n’est pas un argument de comm pour des politiciens en mal de bonnes ondes (sauf si l’idée en question est de refaire toute l’accessibilité du métro … là on veut bien tendre l’oreille, d’accord). 

Dominique Farrugia a sorti un livre, Elle ne m’a jamais quitté, et l’autre jour, il en justifiait l’écriture par “J’en ai simplement marre de faire bonne figure”. Parce que non, les handicapés ne sont pas des héros, des athlètes olympiques inspirants, des gens qui prouvent que “Quand on veut, on peut”. Ou des valides de seconde zone. Chaque acte est un combat, chaque jour est à conquérir. Le handicap est une gigantesque charge mentale, qui certains jours vous laisse complètement épuisé, exsangue. Chaque voyage est un Everest, chaque démarche un défi. Chaque sortie est dominée par l’incertitude. C’est une épreuve. Permanente. Et cela ne s’estompe pas avec l’habitude et le temps. Parce qu’on ne s’habitue pas à un environnement qui n’a pas été prévu pour nous, dont on est constamment l’impensé un peu gênant.

Alors on voit ce genre de nouvelles passer. Et on a un rire jaune et un peu las.

Ce sont donc quelques panneaux qui nous empêchent de sortir depuis tout ce temps ? Sérieusement ? Nous n’y aurions jamais pensé, merci de nous éclairer.

Mais osons une question à notre tour. Toute simple. Toute bête.

Vous ne vous foutriez pas un peu de notre gueule?

Par Marion Muller et Nicolas Houguet

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