Sanglot perdu (5)

Chaque vendredi, une nouvelle ou un bout d’histoire…

Pour lire l’épisode précédent, c’est par ici !

« Est-ce que je vous dérange ? »

La voix était frêle. Légère. C’était ce genre de voix que l’on voudrait sauver avant qu’elle ne se brise. Un moment, il crut que c’était elle.

  • Est-ce que je vous dérange ?

Elle était presque jeune. On voyait quelques boucles blondes s’échapper de son bonnet en laine bleue. En cascadant comme ça, tout contre ses tempes, ses cheveux lui donnaient l’air d’un ange. Sa lèvre tremblait un peu. Elle avait les traits doux. Ça lui fit du bien, ces traits doux. S’il l’avait osé, il lui aurait demandé de se taire, de le laisser la regarder. Se fondre dans sa douceur. Etouffer la rancune qui lui broyait le cœur. Son corps disparaissait sous un manteau trop grand. Elle frissonnait pourtant. Elle devait avoir froid ; le bout de ses doigts était bleu.

Sa présence ici, c’était comme une apparition. Une libellule dans la taverne d’un ours. Toute mince, risquant de se faire dévorer à chaque instant. Il y avait un pli au milieu de son front. Mais ce n’était pas le pli de l’angoisse, celui que l’on prend quand on vieillit, celui de la défiguration. C’était le pli enfantin de l’innocence. Oui, elle ressemblait à une enfant. Peut-être même qu’elle était jolie. Mais il n’arrivait pas à voir. Ses yeux étaient pleins de larmes. Il ne voyait pas leur couleur.

  • Je savais bien que je n’aurais pas dû venir…

Elle avait les mêmes sanglots qu’elle dans la voix. C’était drôle, il avait toujours cru qu’elle était la seule à pouvoir pleurer comme ça. Alors non… Il y en avait d’autres.

  • Vous étiez à l’enterrement, n’est-ce pas ?

Il avait oublié que l’autre était là. Et puis l’enterrement aussi. Il l’avait oublié.

  • Oui, oui… Oui j’y étais.

Les larmes coulaient sur ses joues. Finalement, elle n’était peut-être pas si jeune. Mais jolie, elle l’était sûrement. Elle n’était pas une enfant. Elle était même plutôt vieille. Ou non.

  • Je sais que je n’aurais pas dû…. Je n’aurais pas dû vous suivre. Je ne sais pas pourquoi je l’ai fait. Mais je devais. Enfin… j’ai besoin de le dire.

Elle les fixait un à un, avec ses yeux semblables à des fontaines pures. Ses mots s’entrechoquaient dans sa bouche. Il trouvait ça étrange. Délicieusement étrange.

  • C’est égoïste, vous ne trouvez pas ? Parce que vous savez… je vais vous le dire là. Oui je vais vous le dire. Je vais vous le dire parce que… parce que ça va me faire du bien. Parce que je ne peux pas rentrer sans vous le dire. Ce serait trop dur. Mais vous… vous, vous n’avez pas besoin de l’entendre. En fait, ce serait peut-être même mieux pour vous si vous ne l’entendez jamais.

Elle s’était laissée glisser sur le tabouret vacant, derrière la table. Elle était petite. Le tabouret faillit se renverser quand elle s’y laissa glisser. Il ne comprenait pas. L’autre non plus n’avait pas l’air de comprendre.

  • Mais vous allez l’entendre. Vous allez l’entendre quand  même. Et après je partirai. Je partirai parce que vous me détesterez.

Il ne savait pas pourquoi elle voulait qu’ils la détestent. Elle était tellement perdue. Et pourtant, il ne voulait pas qu’elle s’arrête de pleurer. Elle était belle, quand elle pleurait. Il ne savait pas pourquoi, ça lui rappelait un peu d’elle.

Et puis, il vit la chaîne autour de son cou. Elle était différente de l’autre, celle-là. Un peu plus rouillée. Un peu plus mordillée. Peut-être même un peu plus vrai. Alors, il comprit.

  • Est-ce que tu crois qu’on pourra continuer ? Continuer comme ça, toujours ?

Elle sentait le corps maigre frissonner contre le sien. Elle aurait pu le réchauffer, mais elle avait plus froid encore. Elle trouvait ça beau, deux corps froids. Elle ne supportait pas la chaleur des hommes. Ils l’étouffaient. Parfois, quand ils l’embrassaient, elle s’imaginait qu’ils allaient la tuer.

  • Je ne sais pas. A quoi ça sert de savoir ?

Elle tourna son visage vers elle. La nuit découpait des étoiles sur ses joues. On voyait la pleine lune se refléter dans ses yeux. Son regard, c’était l’univers. L’étendu de l’infini.

Ce n’était pas eux. Eux, leur regard s’arrêtait à leur réalité. Ils ne savaient pas voir.

  • Alors, tu vas continuer à vivre comme ça ? Avec ton mari, ton amant ? Avec moi ?

Elle se sentait sourire. Son mari, son amant. Non. Juste elle. Juste elle.

Comme ils étaient effrayants, ces mots. Mari. Amant. Elle les trouvait violents. Même dans sa bouche à elle, ils lui faisaient peur.

Même les mots l’empoignaient à bras-le-corps. Et ils lui faisaient mal.

  • Ne parle pas d’eux, chuchota-t-elle. Tu les aimes encore moins que moi.

Son cœur battait la chamade dans sa poitrine. Elle le sentait, là, contre sa joue. On aurait dit un oiseau en cage. Pauvre enfant. Elle aussi, elle aurait voulu s’envoler. Mais on n’avait pas le droit de s’envoler. Voler, partir, s’échapper, disparaître. C’était trop prétentieux pour les hommes. On pouvait seulement aimer. Aimer, mais pas n’importe qui. Ou alors si, n’importe qui. Seulement, pas n’importe où. Mais aimer quand même. Jusqu’à mourir. Oublier les autres. Oublier la vie qui étouffe. La société qui oblige.

Aimer jusqu’à en souffrir.

  • A quoi tu penses ?

Sa voix s’endormait. Elle ne voulait pas qu’elle dorme. Il fallait qu’elle reste avec elle. Là, couchées dans la nuit. Evanouies dans les vestiges du crépuscule. Ne pas dormir jusqu’à demain. Aimer. Aimer encore. Le creux de sa gorge frémissait sous son souffle.

  • A rien. A toi.

Elle se pencha sur son visage. Sa peau avait pris l’odeur de l’herbe baignée de pluie.

Ses lèvres aussi.

Alors il comprit. Et l’autre comprit aussi. Et elle pleurait, le visage enfoui dans ses mains bleuies. La chaîne qui glissait entre les doigts. Et le tabac, là-bas, avait l’air de gémir à son tour.

Partir. Partir avant qu’elle ne l’oublie. Partir avant qu’il revienne. Partir avant que l’autre l’aime d’avantage. Partir pour être bien. Pour ne pas qu’ils la cherchent. Pour ne plus qu’ils la veuillent. Partir pour être libre.

Maintenant. Tout de suite. Lâcher prise.

Là-bas, à l’autre bout du cimetière, il n’y avait plus rien. Juste deux ombres qui courbaient la tête, semblables à deux vieillards. Sans un bruit, la nuit marchait vers eux. Leurs silhouettes disparaissaient sous le murmure des vieux chênes et le vacarme de l’astre qui tombe. Peut-être qu’ils pleuraient. En tout cas, ils ne disaient rien. Ils ne bougeaient pas non plus. Et l’odeur de la pluie avait fini de les assiéger. Le désespoir aussi.

Puis, l’un d’eux se rapprocha de l’autre. Il fit un geste étrange, un peu comme pour lui saisir la main.

  • Vous l’aimiez, n’est-ce pas ?

Et une voix s’éleva, inspirée par l’écho du deuil :

  • Si je l’aimais… Elle était toute ma vie !

*titre en hommage à Jules Laforgue

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s