De la rue aux urnes, les Chilien·NEs au cœur d’une révolution démocratique

Le 25 octobre 2020, lors d’un référendum organisé après une vague de protestation d’ampleur inédite, les Chiliens se prononçaient à 78% pour la rédaction d’une nouvelle Constitution et à 79% pour une assemblée élue au suffrage universel direct. L’occasion rêvée de tirer un trait sur une Constitution née sous la dictature militaire d’Augusto Pinochet et les trois décennies de politiques néolibérales qui lui ont succédé. A l’aube d’une séquence politique qui s’annonce historique pour le pays, j’ai voulu connaître l’avis des Chiliennes et des Chiliens sur le processus de révision constitutionnelle : de quelle manière l’explosion sociale de 2019 pouvait-elle se mettre au service de la rédaction d’une nouvelle Constitution, et quel rôle jouerait le peuple chilien dans ce processus ? C’est pour explorer toutes ces questions que j’ai rencontré Sofia Ulreta, étudiante en droit à l’Université du Chili. De sa participation au mouvement social de 2019 à sa vision de l’avenir, elle m’a livré un récit plein de courage et d’espoir pour le renouveau démocratique du Chili.

J’ai eu son contact par Sofi, étudiante en marketing chilienne qui donne des cours d’espagnol à Lille, et qui avait déjà témoigné dans un article de Lucie Pelé au moment du référendum d’octobre dernier. Elle s’est proposée très gentiment d’assurer la traduction (proposition loin d’être superflue vu mon piètre niveau d’espagnol). L’entretien se tient donc sur Discord un soir de la début mai, avec les contraintes qu’impliquent cet échange bilingue en visioconférence entre Lille et Santiago. Mais le malaise se dissipe aussitôt les présentations faites. Sofia a 24 ans, elle termine sa cinquième année de droit à l’Université du Chili. Elle vit à Santiago, la capitale, avec son père et ses sœurs.

Une colère aux racines profondes

En voyant son parcours, on se dit que Sofia n’était pas spécialement destinée à s’engager dans l’action militante. « Je viens d’un lycée très tranquille, chez des bonnes sœurs, où il ne se passe jamais rien », explique-t-elle en rigolant. C’est avant tout son père, « super politisé », qui va éveiller son intérêt pour la participation politique. Au lycée, elle participe à la revolución pinguina (littéralement la « révolution des pingouins », en référence à la couleur des uniformes des écoliers), un mouvement de protestation né en 2006 pour dénoncer les très fortes inégalités d’accès à l’éducation au Chili. Comme de nombreux services publics, celle-ci est confiée à des acteurs privés depuis la vague néolibérale initiée par Pinochet dans les années 1990. Sofia vit alors sa première action sociale d’envergure ; celle-ci aboutit au blocage de la quasi-totalité des établissements secondaires (« pendant 365 jours, pas seulement du lundi au vendredi »), et la création par le gouvernement chilien d’un « Conseil présidentiel d’évaluation en matière d’éducation ». A son entrée à la fac, la jeune étudiante en droit s’investit ensuite dans diverses organisations militantes, notamment au sein du mouvement féministe. Alors, quand éclate le mouvement social d’octobre 2019, elle s’engage naturellement dans le camp des manifestants. La revendication initiale, liée à l’augmentation du prix du métro pour les étudiants, rejoint rapidement d’autres mobilisation contre le coût de la santé ou encore les luttes féministes. Selon Sofia, tous ces combats sont intimement liés : « Je pense que la mobilisation d’octobre a fait émerger la nécessité d’un changement structurel permis par une nouvelle Constitution. Il a fait émerger une énergie incroyable qui va se poursuivre lors des élections constituantes ».

Cette photo, prise par l’actrice Chilienne Susana Hidalgo, est rapidement devenue l’un des symboles des manifestations d’octobre 2019, sa composition n’étant pas sans rappeler « La Liberté guidant le peuple » d’Eugène Delacroix. © Susana Hidalgo

« Juste les Chiliens ensemble »

Le mouvement de protestation a permis de mettre en lumière certaines injustices devenues presque banales dans la vie des Chiliens. Sofia s’est par exemple remémorée un épisode tragique quant au système de santé chilien. « Mon grand-père paternel est décédé quand j’étais en primaire. Pendant l’enterrement, des médecins sont venus nous apporter des résultats d’un examen médical que mon papi avait fait deux semaines plus tôt. Ils ne savaient pas qu’il était décédé ». Des millions de Chiliens ont probablement vécu des situations similaires, et c’est comme si l’expérience commune de la violence sociale avait servi de détonateur au mouvement. Résultat : deux mois de mobilisation, plusieurs centaines de milliers de manifestants (jusqu’à 2 millions dans tout le pays le 25 octobre), et une grève nationale venue de la rue plutôt que des syndicats. Au cœur de ce que beaucoup considèrent comme le plus gros mouvement social de l’histoire du pays, le pays a fait bloc. « C’était très émouvant de voir que des gens très différents se sont unis », explique Sofia. Du jamais vu dans un pays rongé par ce qu’elle nomme l’ « explosion sociale », qui divise les Chiliens en fonction de leur parti, de leur classe ou leur club de football, ces facteurs se confondant parfois [la rivalité entre Universidad de Chile, fondé par des intellectuels, et Colocolo, aux origines plus populaires, est par exemple l’une des plus fortes d’Amérique du Sud]. « Tout le monde a commencé à protester pendant des semaines tous les vendredi, à sortir dans la rue pour manifester. C’était très impressionnant, comme une sorte d’union nationale, et c’est beau que ce mouvement s’achève par quelque chose de concret. C’était juste les Chiliens ensemble. »

La police coupable de multiples violations des droits de l’homme

Face à cette force nouvelle, le gouvernement chilien a d’abord tenté d’opposer une réponse répressive. En invoquant la loi de sécurité de l’Etat, le président Sebastian Piñera a fait intervenir l’armée dans les rues, autorisant des condamnations immédiates au nom du maintien de l’ordre public. Entre deux traductions, Sofi me dit tout le mal qu’elle pense du chef de l’Etat, au pouvoir entre 2010 et 2014 puis depuis 2018. « Sebastian Piñera, on l’appelle pas président. On l’appelle Piñe.Quand il a invoqué la loi pour faire intervenir l’armée, il a perdu toute crédibilité.Tout le monde le déteste ». En 43 jours, les violences policières ont causé 26 morts et 12 000 blessés, dont 2000 ont été touchés par arme à feu et 350 souffrent de lésions oculaire graves. Dans un rapport publié en décembre 2020, le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme estimait que « les forces de l’ordre ont commis de graves violations des droits de l’homme » parmi lesquelles « des meurtres et des blessures, des tortures et des mauvais traitements, des violences sexuelles et des détentions arbitraires ».

Selon Amnesty International, sur les 4 000 plaintes déposées contre des policiers, seulement 170 ont été suivies d’une sanction et seulement 15 ont abouti à la révocation des policiers. ©Martin Bernetti – AFP

Cette violence, Sofia l’a vécue de l’intérieur. « C’était très stressant, même pour moi qui n’était pas en première ligne. Je devais appeler ma mère très souvent pour dire où j’étais. Ma sœur s’est engagée comme brigadière parce qu’elle étudiait en médecine. Elle s’occupait des gens quand ils étaient blessés. Les carabiniers ont pointé leur arme sur elle, malgré sa blouse blanche de l’université. Elle les a suppliés : « S’il vous plaît ne me tuez pas ». Elle était juste là pour aider les petites filles… » Elle me raconte aussi les sévices subis par l’un de ses camarades, un jeune homme de 17 ans auquel elle apportait son aide juridique, déshabillé de force par les policiers d’un commissariat dans le seul but de l’humilier. Autant de violences qui devraient rester impunies, faute d’instances chargée d’enquêter de manière indépendante sur le travail de la police. A l’évocation de ces faits, Sofi est également très émue. « C’est la première fois que je dis ça en français, c’est dur de dire ça à voix haute. J’ai envie de pleurer. Moi j’ai vécu tout ce mouvement en France donc dire ça à voix haute c’est pas facile ».

De la rue aux urnes, un combat pour la démocratie

Les deux jeunes femmes préfèrent cependant retenir la vague de solidarité née autour de la lutte. On a par exemple vu la chanson El Violador en tu camino, typique des flashmobs chiliennes [ généralement entonné par un groupe de femmes aux yeux bandés de noir avec une chorégraphie spécifique] devenir un hymne féministe partout dans le monde. Un pas historique a aussi été franchi dans la représentativité de l’Assemblée constituante : la Constitution chilienne sera la première constitution paritaire de l’histoire, avec également 17 sièges sur 155 réservés aux peuples autochtones que compte le pays. Le processus de révision constitutionnelle est donc pour Sofia l’occasion unique de rendre aux Chiliens le pouvoir qui leur a été confisqué depuis Pinochet. « Ce qui va se passer en fin de semaine est si historique et spécial que les gens vont sentir la nécessité de voter. Il y a eu beaucoup de discussions sur la manière dont s’est formé le processus constitutionnel, certains disaient qu’il était valide ou non, etc. Mais quand les gens sont allés voter, il y a eu la participation la plus importante depuis le retour de la démocratie. Elle était bien plus importante que pour toute élection présidentielle. Et ce week-end, on a la possibilité d’avoir la première constitution paritaire du monde. C’est une opportunité historique que j’attends avec beaucoup d’impatience. »

L’étudiante en droit fait donc la distinction utile entre le processus constitutionnel et la manière dont il a été mis en place. Les principales critiques voyaient cette solution comme une forme de compromis mortifère négocié par les élites traditionnelles, avec le risque d’une récupération de l’élection par les grands partis au détriment des candidats indépendant, voire d’un blocage des articles par les partis de droite.  

Pour Sofia, cette élection n’est pourtant qu’un début. « Je ne crois pas que cela va tout changer, il n’y aura pas d’Etat fédéral. Mais si cela peut entraîner un Etat subsidiaire qui respecte les spécificités du pays, cela donnera aux territoires plus de pouvoir face à l’Etat. » Elle ira bien entendu voter le 15 mai en même temps que les élections municipales et régionales. « Je pense que c’est un pas important. Aujourd’hui j’ai espoir dans ce processus ». Un espoir partagé par la société civile chilienne dans son ensemble qui, face à l’inaction coupable de ses gouvernants, cherche à redonner tout son sens à la définition initiale de la démocratie formulée par Abraham Lincoln : « le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ».

Quelques jours après notre entretien tombaient les résultats des élections constituantes. Ceux-ci venaient confirmer seulement en partie les pronostics de Sofia. Certes, la participation historique attendue n’aura pas eu lieu avec près de 60% de taux d’abstention, un chiffre probablement dû en partie à la pandémie de coronavirus sévissant dans le pays. Mais le rejet du gouvernement et des partis traditionnels en général est lui sans équivoque. La coalition de droite emmenée par Sebastian Piñera (alliée à l’extrême droite), qui espérait atteindre le tiers des élus pour bénéficier d’une “minorité de blocage” dans la future Assemblée constituante, n’a obtenu que 37 sièges, Piñera allant jusqu’à admettre qu’il n’était « pas assez à l’écoute des attentes des citoyens ». Les partis de gauche remportent eux environ un tiers des bulletins, tandis que les listes indépendantistes obtiennent une victoire historique. Reste désormais à savoir quelle position ces nouveaux venus adopteront sur la nouvelle organisation de l’Etat chilien en lien avec la décentralisation du pays. Les membres de l’Assemblée constituante ont désormais neuf à douze mois pour rédiger la nouvelle loi fondamentale qui sera soumise à référendum en 2022.

Par Vincent Marcelin

Cet article fait partie de la sélection gratuite de notre numéro 4, « (Ré)inventer la Démocratie ». Le numéro est disponible à ce lien.

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